Ce film a été projeté en avant-première au cinéma Le Méliès de Montreuil, le 26 juin 2017, en présence du réalisateur.

Entre deux rives ou l’impossible retour chez soi : l’histoire d’une dérive, d’un naufrage, d’une nage à contre-courant, où la branche qui vous sauve est celle qui vous maintient sous l’eau… Et l’on pourrait filer à loisir la métaphore pour dépeindre le destin de ce pêcheur nord-coréen qui franchit malgré lui la frontière et, porté par des vents capricieux, se trouve pris dans une double nasse.

Entre 2 rives, Kim Ki-duk (2016)
김기덕의 그물
Allocine.fr

De ce film émergent plusieurs niveaux de lecture, tant le sens s’impose et se dérobe tout ensemble, nous maintenant dans un état de tension permanente. Si l’on identifie de prime abord des référents géopolitiques évidents, Kim Ki-duk (김기덕) nous engage à une lecture plus dialectique et plus universelle de cette histoire qui, nous dit-il, « pourrait être vraie ».

D’une Corée à l’autre

De fait, l’intrigue prend pour cadre les deux Corées contemporaines, l’antagonisme qui déchire les familles et les individus depuis plus de six décennies (on pense à Joint Security Area,공동경비구역 et à The Coast Guard, 해안선) et qui s’augmente actuellement de la menace nucléaire et du conflit au sujet du bouclier anti-missiles, autant d’inquiétudes dont le réalisateur nous fait part à l’issue de la projection. Autant de dangers bien réels qui radicalisent en retour l’action des forces régaliennes, quand ce ne sont pas des scénarios paranoïaques qui éveillent un zèle de mauvais aloi chez les uns et renforcent propagande et tyrannie chez les autres. La structure initiale du film joue de l’opposition entre les deux pays. Dans un cas, le dénuement, la pauvreté criante et la promiscuité portés au rang de valeurs morales par un discours totalitaire qui n’est égalitaire que dans les mots. Dans l’autre cas, la surabondance, le gaspillage et l’hystérie consumériste, l’obsolescence programmée (la peluche high-tech, les ordinateurs abandonnés), les êtres humains ravalés au rang d’objets monnayables (la prostituée violentée). Une dictature d’un côté, figurée par les portraits imposés des dirigeants à qui rien n’échappe, pas même les ébats amoureux, comme le montre avec un certain humour l’une des premières scènes du film ; un pouvoir plus dilué dans l’autre cas, représenté par des strates hiérarchiques multiples qu’on n’identifie pas toujours : désaccord au sein des services de police, transgressions et tergiversations multiples qui laissent place au doute mais aussi aux bavures (le suicide du Nord-coréen vietnamien, les réponses ambiguës au sujet de la torture).

Pour autant, le parcours tragique de Nam Chul-woo (남철우), nouveau Candide pris à partie par les frères ennemis, concourt à renvoyer dos à dos les deux pays et à mettre en lumière la négation des droits individuels de part et d’autre. Son séjour au Sud illustre la condition pathétique des exilés nord-Coréens : suspicion d’espionnage, manipulations, violences, confessions extorquées, conversion à caractère humanitaire qui porte le masque de la liberté pour mieux contraindre l’individu à renoncer à ses choix.
Le retour au Nord révèle la brutalité et l’hypocrisie de l’autre rive : les scènes précédentes se répètent en miroir, le héros qui a refusé à la lettre d’exposer son regard à la tentation et payé de sa personne pour regagner son pays, est soupçonné de trahison pour avoir accepté des cadeaux de l’ennemi. Ses convictions idéologiques « ne sont pas à la hauteur » de l’attachement individualiste qu’il porte à sa famille : ne serait-il pas resté en Corée du Sud si sa femme et sa fille avaient pu le rejoindre ? A rebours de la propagande officielle, l’appétit du pouvoir et la corruption éclatent en des scènes très crues et très concrètes, à l’instar des dollars qui sont directement repêchés sous leur forme excrémentielle – symbole freudien pris à la lettre !

Le déroulement des événements établit une symétrie entre les deux systèmes et une identification progressive entre les frères ennemis, fondée sur le rejet du droit à la singularité. La tentation est grande pour le spectateur français d’interpréter le film à l’aune de son point de vue occidental et d’y percevoir une caricature de deux systèmes antagonistes et de pouvoirs individuels et collectifs qui empêchent la réunification, comme le dit Chul-woo : « c’est à cause de gens comme toi que la réunification ne peut avoir lieu ». La tentation est plus forte encore de passer le film au crible de l’analyse post-moderne, celle de la mort des idéologies : d’une part, l’avènement de l’ultra-libéralisme sauvage, dictature masquée et mouvante qui disperse les énergies et les convictions et absorbe la contradiction en l’incorporant dans son système (on parlerait aujourd’hui en France d’ubérisation de la société) ; de l’autre, le cauchemar des utopies collectives qui oppriment et aliènent les individus. Mais si l’on développe cette logique jusqu’à son terme, alors Chul-woo n’aurait eu objectivement aucune chance de sortir vivant de son pays car il se serait fait fusiller pour avoir désobéi aux principes de la Mère Patrie – le film se serait arrêté là. On pourrait objecter que les soldats nord-coréens redoutent d’éveiller l’attention de leurs homologues sud-coréens par des tirs identifiés en direction de la frontière et que c’est cette crainte permet au héros de franchir la ligne vivant. On peut alors supposer que par la suite Chul-woo n’aurait jamais pu échapper aux services de police sud-coréens qui « fabriquent des espions » pour compenser la perte de ceux qui glissent entre les mailles du filet : le fait est qu’il signe des aveux d’espionnage. La caricature ne va pas jusqu’à ce point.

Entre 2 rives, Kim Ki-duk (2016)
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Triomphe du totalitarisme, communiste ou libéral, qui opprime l’individu et affaiblit sa volonté et son sens moral ? La question ne se pose pas absolument en ces termes, même si elle constitue un des enjeux de l’intrigue. Au-delà du particularisme géopolitique, le réalisateur nous invite, à l’issue la projection, à percevoir dans son film une réflexion universelle et intemporelle sur les relations et les interactions entre l’individu et l’État. « Cette intrigue pourrait se dérouler dans n’importe quel pays », nous dit le cinéaste.

Le pouvoir et ses contre-pouvoirs

Le pêcheur a des principes et des valeurs qui échappent au déterminisme idéologique. Ce qui prévaut pour lui dans l’ordre du monde, c’est l’amour de la femme et de sa fille. Ce qui guide ses actions, c’est le désir de suivre le cours qu’il s’est fixé. C’est un être altruiste, dont les motivations ne sont pas politiques pour l’essentiel :
loyauté envers son garde, protection de la femme humiliée (qui peut rappeler une scène de Locataires, 빈집) et respect de la parole donnée à un défunt. Ce qui le brise, c’est un système où la singularité est progressivement effacée au nom de la raison d’État (des effets personnels que l’on jette aux preuves que l’on trafique). L’État aliène l’individu et l’asservit jusqu’à le broyer : mis à nu au propre comme au figuré, désincarné, pratiquement déshumanisé, Chul-woo renonce à son corps, à la chair et à la vie. L’État s’empare des émotions et les détourne pour maintenir une mécanique qui tourne à vide, témoin le fonctionnaire zélé dont la culpabilité professionnelle se mue en vengeance personnelle. Les patriotismes n’échappent pas à cette logique absurde : l’hymne sud-coréen martelé de façon hystérique par l’un quand il est pris en faute, l’hymne nord-coréen hurlé en slip par l’autre lorsqu’il subit un énième interrogatoire.


Entre 2 rives, Kim Ki-duk (2016)
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Les médias mettent également en jeu une relation complexe entre l’humain et l’État, au cours de deux scènes. La première scène, pathétique et comique à la fois, montre l’efficacité de ces leviers de propagande et de contre-pouvoir qui entremêlent habilement l’affect et le politique : d’une part, l’argument du rapprochement familial, donné à voir dans l’image de la femme et de la fille éplorées, agit sur l’opinion publique au Sud, la persuade de l’innocence du pêcheur et de la nécessité de le laisser regagner son pays.
D’autre part, les plaintes paranoïaques du Nord exacerbent une tension politique déjà forte et pèsent sur la décision de libérer Chul-woo : l’enjeu international est plus grave que le sort de cet individu dont personne ne pense véritablement qu’il est espion. L’autre scène, bien plus cruelle, témoigne, à la fin du film, du cynisme des médias inféodés au pouvoir : mascarade insupportable que cette mise en scène photographique du héros revenu au pays, dont on interrompt la séance de torture pour lui demander de sourire à travers ses larmes.

Les figures féminines semblent tenues à l’écart de la sphère étatique, mais elles n’échappent pas à son emprise et en subissent les conséquences : l’épouse de Chul-woo comme la prostituée qui finance les études de son jeune frère, si dissemblables en apparence, sont toutes deux des victimes. Pour autant, leurs sentiments ne sont dictés que par un sens aigu du dévouement. De fait, la mécanique du pouvoir ne peut avoir prise sur toutes les émotions et le film dévoile l’humanité des protagonistes,
dès lors qu’ils s’émancipent des diktats de l’État : au Sud, des contre-pouvoirs émergent au sein des services de renseignements pour tempérer la haine qui anime le policier zélé ; au Nord, les militaires déshumanisés hésitent par deux fois à fusiller ce camarade qui leur est familier, malgré leur obéissance aveugle aux consignes. Et bien sûr, une figure lumineuse croise le chemin de Chul-woo : Jin-woo (진우) qui protège le pêcheur, lui offre un jouet pour sa fille et lui confie un viatique bien éphémère, les dollars qui lui permettront in fine de choisir les circonstances de sa mort.

Entre 2 rives, Kim Ki-duk (2016)
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La scène finale de la fillette devenue orpheline entrecroise d’une manière très ambiguë l’affect et le politique. Son sourire va s’élargissant en un flou étudié, la caméra dynamique la montre en compagnie de ses deux peluches : la nord-coréenne usée mais résiliente, et la sud-coréenne high-tech et anglophone. Le cadeau de Jin-woo à Chul-woo a donc franchi la frontière illégalement et obtenu un droit de résidence, pour importer la langue ennemie dans le pays anticapitaliste. L’enfant ne sera peut-être pas sommée de choisir entre les deux.

Le flux du destin ?

Plus largement, ce symbole de réunification est aussi celui de l’union des contraires. Entre 2 rives est un conte philosophique énigmatique, violent et poétique, qui soulève de nombreuses interrogations sur la condition humaine, sans donner de réponses définitives.

La liberté est au cœur de la réflexion cinématographique et elle repose sur des interactions complexes avec le destin, le choix, l’acception des contraintes et l’affirmation de la volonté. L’ironie tragique joue à plein, tel un caprice du sort orchestré depuis le départ : le garde nord-coréen prédit la dérive du canot, et le retour au pays est ponctué d’un « Tu es revenu comme prévu ». Chul-woo lui-même déclare à Jin-woo : « Je crois que j’ai dû pêcher trop de poissons dans mes filets, maintenant c’est moi qui y suis pris », déclaration qui sonne presque comme un consentement à l’ordre du monde. Mis à l’épreuve, le héros doit composer avec des courants contraires pour maintenir son cap, ne pas dévier du cours qu’il s’est fixé :  il est un pêcheur qui a charge d’âmes et doit faire vivre sa famille, c’est la mission essentielle qu’il s’est donnée et c’est cet état de fait qu’il impose à ses assassins, retrouvant par là-même son humanité : « Fais ce que tu as à faire, moi je vais pêcher des poissons pour nourrir ma famille ». La silhouette tragique et sublime de Chul-woo s’effondre, instantané qui immortalise à l’écran le caractère immuable de cette volonté figée pour l’éternité. Cet acte suicidaire est-il l’expression d’un renoncement absolu ou d’une suprême affirmation de la liberté ?  La question ne se pose pas tout-à-fait en ces termes, et ces deux lectures restent également possibles. La liberté est évoquée dans tous ses enjeux dialectiques au cours du film : la liberté comme absence d’attachement et comme absence d’aliénation, la liberté comme acceptation du malheur, la liberté comme défense de droits inaliénable et la révolte comme condition de cette liberté, la liberté comme méconnaissance de la captivité, comme éveil de la lucidité et comme leurre politique, la liberté comme condition du bonheur…

Printemps, été, automne, hiver… et printemps , Kim Ki-duk (2003)
김기덕의 봄 여름 가을 겨울 그리고 봄
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Pour autant la fin du film reste ouverte, et l’on peut imaginer que le canot dérive à nouveau vers la frontière, prélude à un autre scandale diplomatique. Dans ce film initiatique, Kim Ki-duk met en scène un apprentissage par un traitement poétique du temps et de l’espace. Le cours du temps semble suivre un effet de cycle, pour mieux le subvertir. Comme dans Time (시간) ou dans Printemps, été, automne, hiver… et printemps (봄 여름 가을 겨울 그리고 봄), le monde est en perpétuel mouvement, introduisant dans l’éternel retour des distorsions et des variations. Comme l’eau du fleuve, l’ordre du monde suit le principe du changement : « tout coule et l’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », écrirait Héraclite. Lorsque le pêcheur rentre au pays, les eaux sont devenues troubles, la situation s’est modifiée, il prend conscience à ses dépens des affres de la dictature. L’espace joue aussi une fonction de révélateur et l’esthétique cinématographique repose sur l’opposition entre la nature, certes militarisée, et la ville babylonienne. Chul-woo est un être qui vit frugalement ; privé de son élément naturel, il doit éprouver ses convictions et sa conception du bonheur à l’aune de cette révélation : « Plus les lumières sont fortes, plus les ombres sont grandes ». Comment peut-on être libre et malheureux ? Si l’abondance ne rend pas heureux, la liberté le permet-elle ? Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?

Autant d’interrogations charriées par un fleuve éternel et harmonieux, qui nous invite à percevoir l’essence des choses au-delà des illusions, dans un conte de deux pays qui est aussi un conte entre deux rives.

Florence Codet, 5 juillet 2017

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