« Hana se retourne vers Morimoto. Sa poitrine se soulève à chaque respiration et Hana imagine son cœur battre sous les boutons de son uniforme. Elle aperçoit à sa ceinture un pistolet rangé dans son fourreau. Pourrait-elle le prendre à son insu ? Hana regarde fixement le pistolet noir qui dépasse légèrement du cuir. Elle s’imagine le tenir dans ses mains, le pointer sur le cœur de Morimoto. Serait-il lourd ? Suffirait-il d’appuyer sur la gâchette, ou y a-t-il une manœuvre à réaliser au préalable ? Arriverait-elle vraiment à lui tirer dessus ? Non, pense-t-elle finalement, mais elle pourrait le poignarder. Cette idée semble plausible et la rassure, d’une certaine façon. » (Bracht, 2019, p. 79)

L’histoire de deux sœurs

Le roman Filles de la mer par Mary Lynn Bracht, traduit de l’anglais (titre original : White Chrysanthemum) par Sarah Tardy, publié en 2018, raconte l’histoire fictive de deux sœurs dans les dernières années de l’occupation japonaise en Corée. L’auteure, d’origine coréenne, élevée dans une communauté d’expatriées coréennes, a été primée du Writers’ Guild of Great Britain Best First Novel Award, du Prix coup de cœur Saint-Maur en Poche 2018 et du Waverton Good Read Award 2019. White Chrysanthemum marque ses débuts en littérature.

Hana et Emi sont des haenyeo (해녀), « les femmes de la mer », plongeuses en apnée dans les eaux qui entourent l’île de Jeju (제주도). Emi est encore trop jeune pour plonger dans les profondeurs marines donc elle observe sa sœur aînée pour apprendre. Hana pêche des conques et d’autres petites créatures avec leur mère, pour les vendre au marché. Malgré l’invasion, les femmes profitent d’un peu de liberté dans ce petit coin insulaire : elles travaillent et gagnent leur vie, le père les respecte et les aime toutes, donc les feux de la guerre ne les affectent pas vraiment.

Hana est fière d’être une haenyeo. Son rite de passage pour devenir une plongeuse fut un événement important qui ouvrit une nouvelle étape sur son chemin professionnel ainsi que spirituel : « L’aube est à peine levée et, dans l’obscurité du demi-jour, d’étranges ombres s’étirent sur le sentier. Hana s’efforce de chasser de ses pensées les monstres qui tentent de lui attraper les chevilles. Elle suit sa mère jusqu’au rivage. Le vent léger soulève sa chemise de nuit. Des bruits de pas discrets s’élèvent derrière elle ; sans même se retourner, Hana sait que son père les suit avec sa petite sœur dans le bras. Sur la côte, une poignée de femmes les attendent déjà. Dans la lumière du jour naissant, elle reconnaît leur visage, mais la chamane est une étrangère. La femme sacrée est vêtue de la robe traditionnelle, un hanbok rouge et bleu roi. Sitôt Hana et sa famille arrivées sur la plage, elle commence à danser. » (Bracht, 2019, p. 11)

C’est la description d’une vraie transformation interne. À partir de ce moment-là, Hana ne fut plus juste une fille comme les autres. Elle devint une haenyeo à part entière (해 hae – la mer et 녀 nyeo – la femme ; dans ce contexte, nyeo fonctionne comme un équivalent du caractère chinois 女 nǚ – la femme, féminin) – une vraie femme de la mer.
Hana aime la mer, elle l’adore, comme ses ancêtres. Mais elle aime encore plus sa petite sœur Emi. À sa naissance, elle promit à sa mère de toujours la protéger, ne sachant pas qu’un jour sa promesse demanderait un grand sacrifice :
« “Hana, tu es sa protectrice désormais”, lui avait-elle dit d’un ton sérieux.
Les yeux rivés sur ce minuscule bébé, Hana avait tendu une main pour caresser le duvet noir sur son crâne.
“Elle est si douce, avait-elle dit, émerveillée.
— Tu m’as entendu ? avait demandé sa mère d’un air grave. Tu es une grande sœur désormais et ce rôle implique des responsabilités, dont la première est de la protéger. Je ne serai pas toujours là ; nous avons de quoi manger grâce à la plongée et à la pêche que nous vendons au marché. À partir de maintenant, c’est à toi qu’il reviendra de veiller sur ta petite sœur lorsque je ne pourrai pas le faire. Est-ce que je peux compter sur toi ?”
Hana avait aussitôt retiré sa main. Puis elle s’était inclinée pour répondre avec respect :
“Oui, Maman, je la protégerai. Je te le promets.
— Quand on promet, on promet pour la vie, Hana. Ne l’oublie jamais.
— Je ne l’oublierai jamais, Maman”, avait dit Hana sans pouvoir détacher son regard du visage paisible de sa petite sœur endormie. » (Bracht, 2019, p. 20)

Quelques années passèrent. Hana nage, plonge et pêche comme d’habitude. Emi reste sur la plage et s’amuse avec du sable. Hana la surveille à distance. Tout à coup, elle remarque une silhouette masculine qui s’approche d’Emi. Hana observe et comprend tout de suite que c’est un soldat. Elle « sait que protéger sa sœur signifie la tenir à l’écart des soldats japonais. Les mots de sa mère sont gravés dans son esprit : Ne les laisse jamais vous voir ! Et plus important que tout, ne te fais jamais prendre toute seule avec l’un d’entre eux ! » (Bracht, 2019, p. 21) Alarmée, elle nage le plus vite possible pour retrouver sa soeur avant que l’homme la remarque. Elle arrive au dernier moment pour cacher Emi et être capturée par le caporal Morimoto, son futur tortionnaire et le pire d’entre eux : « Morimoto ne prend pas la peine de se retourner. Son regard reste fixé sur Hana. Les deux hommes l’encerclent, un de chaque côté. Morimoto leur adresse un geste bref de la tête, avant de faire demi-tour et de repartir sur le sable par le même chemin qu’à son arrivée. Les soldats attrapent Hana par les bras et lui emboîtent le pas. » (Bracht, 2019, p. 27) Hana comme mille autres Coréennes, devient une femme de réconfort

Elle est envoyée dans une maison de prostitution en Mandchourie pour servir les hommes. La pensée du suicide traverse souvent son esprit. Cependant, l’espoir de retrouver sa sœur et de reprendre la plongée après la guerre gagne aussi son âme. Hana endure toutes les souffrances et toutes les humiliations pour retrouver un jour ce qu’elle aime …
Le roman est divisé en deux types de narration : une centrée sur Hana dans les années 1940 et l’autre sur Emi en 2011, mère et veuve qui n’a jamais retrouvé sa grande sœur. Les chapitres s’entrelacent pour illustrer les mémoires d’Emi et pour reconstruire l’histoire qu’elle ne connaît pas en entier.

ill. 1. L’une des éditions anglaises et l’auteur, Mary Lynn Bracht

Les références culturelles

Le texte contient des passages où on retrouve des éléments précis de la culture coréenne, avant tout la tradition des haenyeo, représentée par l’un des personnages principaux :

  • haenyeo (해녀) : la tradition de plonger en apnée dans les eaux autour de l’île de Jeju. À l’époque du confucianisme strict, les femmes furent interdites de nager et plonger parce que c’était une occasion d’exposer leurs corps nus. Au fil du temps, face au manque d’hommes dans ce métier, elles reprirent la profession.
  • le chamanisme coréen : l’histoire s’ouvre avec une description du rite de passage pour haenyeo. Il y a une chamane qui célèbre la cérémonie : « La femme sacrée est vêtue de la robe traditionnelle, un hanbok rouge et bleu roi. Sitôt Hana et sa famille sur le sable, elle commence à danser. (…) C’est une cérémonie interdite, illégale aux yeux du gouvernement d’occupation japonais, mais sa mère tenait à ce qu’elle assiste au gut, leur rituel, avant sa première plongée en tant que véritable haenyeo. La chamane demande que les pêcheuses soient protégées et que le fruit de leur travail soit abondant. » (Bracht, 2019, p. 11-12)
  • le monument à Séoul : la Statue de la Paix, appelée aussi Sonyeosang (소녀상) – la Statue de Fille. Dans le roman, Emi reconnaît le visage de sa grande sœur en regardant la statue. 
  • han (한) : le concept important dans la culture coréenne. C’est un état d’esprit particulier, un peu mélancolique mais aussi un mécontement caché. Il est passif, jamais impulsif. Chaque Coréen l’expérimente et l’exprime d’une façon différente. Emi ressent le han quand elle raconte à sa fille comment et pourquoi elle a perdu sa sœur : « La honte : ce mot pèse sur l’esprit d’Emi. L’entendre prononcé tout haut lui est douloureux. La honte qu’elle ressent est enracinée en elle et n’a rien à voir avec le fait que sa sœur ait été victime de prostitution forcée. Cette honte est si profonde qu’elle fait désormais partie d’elle et ne pourra jamais s’effacer. Sa honte est son han. » (Bracht, 2019, p. 281)
  • sebae (세배) : le rituel pour rendre hommage aux aînés dont le but est de s’abaisser en signe de respect. Dans le roman, Emi le célèbre avec ses parents en pensant que Hana est déjà morte. Un chrysanthème blanc, symbole de deuil en Corée, l’accompagne (d’où le titre du livre) : « “Nous offrons cette fleur au dieu Dragon des mers au nom d’Hana, notre fille et fille de la mer. Aide son esprit, ô grand dieu, afin qu’elle trouve le chemin de l’au-delà ; guide-la jusqu’à nos ancêtres. » (Bracht, 2019, p. 187)

L’amour supporte tout

Métaphoriquement parlant, on pourrait dire que l’amour d’Hana envers Emiko prit patience ; il rendit service ; il ne jalousa pas ; il ne se vanta pas, ne se gonfla pas d’orgueil ; il ne fit rien d’inconvenant ; il ne chercha pas son intérêt ; il ne s’emporta pas ; il n’entretint pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui fut injuste, mais il trouva sa joie dans ce qui fut vrai ; il supporta tout et il endura tout. Il ne passa jamais. Son amour est semblable à celui que Saint Paul suggère dans son hymne à l’amour (1 Co 13, 4-8). Hana a sacrifié son innocence, sa dignité, son corps et son amour envers la mer – sa liberté entière – pour que sa sœur échappe au destin des femmesde réconfort. L’amour supporte tout. Hana a tenu sa promesse.

Il semble que le livre soit autant un hommage rendu aux victimes de la prostitution, qu’à toutes les haenyeo. À ces femmes qui ont préservé cette tradition rare et entièrement féminine ; qui étaient et qui restent toujours fortes et courageuses ; qui n’ont été jamais soumises parce que le seul endroit auquel elles appartiennent, c’est la mer.

ill. 3. Une plongeuse haenyeo, photo par Brian Miller, 2009

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Bibliographie

  • Bracht Mary Lynn (2019). Filles de la mer. Paris : Éditions Robert Laffont, traduction : Sarah Tardy.

Les illustrations

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