Cette fois-ci, nous vous proposons un article qui évoque un certain aspect culturel de la Corée du Nord sans un équivalent au Sud. Le but du texte est d’aider à comprendre plus profondément les relations actuelles entre les deux Corées, partiellement en fonction du discours sur la réunification.

Songbun (출신성분 Chulsin seongbun) est ce qu’on pourrait appeler en français « un nomenclateur social » des États se revendiquant marxistes-léninistes. Mais ici, nous n’allons pas simplement expliquer et donner une définition du songbun. Nous allons remonter dans les origines, ceci dit remonter le temps en Corée unifiée.

Pendant la période d’occupation (1910-1945) lorsque le Japon contrôlait le pays, la Corée commença progressivement à se diviser. La première rébellion provoquée par le mouvement d’indépendance en 1919 fut un échec et de nombreuses personnes ont perdu la vie. Le 21 mars 1919, sous la direction du futur dirigeant de la Corée du Nord, Kim Il-sung (김일성, 1912-1994), un gouvernement provisoire est établi à Vladivostok. Pratiquement au même moment, le 11 avril 1919, un autre gouvernement provisoire est annoncé à Shanghai sous la direction de Rhee Syngman (이승만, 1875-1965). Il a été le premier président du gouvernement provisoire de la République de Corée en exil à Shanghai et le premier président de la République de Corée de 1948 à 1960.

Comme vous le savez certainement, à la fin de la Seconde guerre mondiale (1939-1945) et lors de l’abdication du Japon le 15 août 1945 (ce jour-là est d’ailleurs une fête nationale en Corée du Sud), la Corée a été divisée en deux parties sous le modèle de l’Allemagne. Chaque pays a sa propre idéologie : l’un communiste (l’URSS) et l’autre capitaliste (USA). Ce sont les deux puissances qui seront en conflit pendant la guerre froide : les États-Unis qui ont soutenu le Sud et l’Union soviétique soutenant le Nord.

ill. 1. Kim Il-sung avec deux militaires soviétiques, Ivan Mikhaïlovitch Tchistiakov (Иван Михайлович Чистяков, 1900-1978) et Nikolai Georgievich Lebedev (Николай Геннадьевич Лебедев, 1901-1992) à Pyongyang, 14 octobre 1945

Création de deux États

Suite à cette division, de très fortes tensions apparaissent entre les deux parties du pays divisé. Ce sera en 1947 que les États-Unis, sous couvert de l’ONU, fut établi une ligne de démarcation au trente-huitième parallèle du pays.

Ce sera donc l’année suivante, très précisément le 15 août 1948, que le Sud proclame la République du peuple Han (대한민국 Daehan minguk ou 한국 Hanguk) ; et tout juste le mois suivant, au Nord, née la République démocratique du peuple du Pays du Matin Calme (조선만주주의인민공화국 Joseon Minjujuui Inmin Gonghwaguk ou 북한 Bukhan). La guerre éclate entre les deux camps le 27 juin 1950 et chacun d’eux cherche à faire revenir son frère dans « le meilleur système social » avant qu’un cessez-le-feu (et non la paix) ne soit proclamé le 27 juillet 1953.

Et c’est à partir de cette période qu’en Corée du Nord la politique songbun sera progressivement mise en œuvre avec un modèle de classification sociale très strict pour classer la population.

ill. 2. Péninsule coréenne : partition de la Corée

Songbun – un État de castes

Le songbun est un système discriminatoire qui a été mis en place par le gouvernement nord-coréen après la guerre, dans une grande instabilité politique du pays fraîchement construit, pour récompenser les adeptes du régime communiste de Kim Il-sung et pour punir les collaborateurs japonais ou les dissidents politiques. Mais toutes les informations concernant le songbun étant classées confidentielles par l’État nord-coréen, il est très difficile d’obtenir des informations précises et fiables sur sa mise en œuvre et son fonctionnement dans le pays. Cependant, l’on sait que cela se manifeste selon un schéma pratiquement semblable au nomenclateur social des Russes de l’URSS.

On peut donc dire que songbun est la version nord-coréenne du nomenclateur social (en russe : Номенклатура nomenklatura) des États se disant marxistes-léninistes. Son équivalent chinois est chūshēn chéngfèn (出身成分) ce qui signifie littéralement « statut social né ». À noter que songbun n’est qu’une redéfinition de l’ancienne hiérarchie sociale, juste avec des nouveaux critères determinant la vie d’un citoyen.

Le songbun est un système qui classe les citoyens selon cinq castes. Par conséquent, des plus fidèles aux plus rejetés, ont les noms suivants : « spécial », « nucleus » (핵심 haeksim), « basique » (동요 dongyo), « complexe » et « hostile » (적대 jeokdae). Après la catégorie extrêmement rare représentée par « spécial » qui sont les personnes les plus proches du dirigent, « nucleus » constitue le noyau standard de la population, « basique » (ou waivering en anglais) est la première caste qui va subir des discriminations ; « complexe » est une nouvelle catégorie créée et introduite dans les années 2000. La catégorie « hostile » souffre naturellement de l’isolement le plus désagréable. Seuls les membres de la famille Kim sont exclus du songbun (comme la famille royale à l’époque du royaume de Corée, exlcue des catégories sociales). Mais attention, cela ne veut pas dire qu’il ne risque rien comme Jang Song-taek. Chacun est toujours responsable de son comportement.

ill. 3. Cartes d’identité nord-coréennes. De droite : la version avant 2004 ; de gauche : la version de 2004. Ce document permet de vérifier aussi le songbun du citoyen.

L’État qui décide

Créées à la fin des années 1950, sous la direction de Kim Il-sung, le grand-père du dirigeant actuel, les catégories divisent les habitants en fonction de leur rang social et les faits d’armes de leurs ancêtres paternels pendant l’occupation japonaise et la guerre de Corée. Bien sûr, ce dernier a dû se battre aux côtés de Kim Il-sung lors de ces événements et, si possible, est resté proche du guide suprême. Si leur passé révèle une position de fonctionnaire dans l’administration coloniale ou toute implication dans un mouvement collaborationniste, ce sera très problématique pour les descendants et le songbun de leurs descendants sera si mauvais qu’ils n’auront jamais l’autorisation de voir Pyongyang car la capitale n’accepte pas les descendants de personnes qui avaient trahi la patrie.

En Corée du Nord, c’est l’État qui va décider de l’emploi des citoyens en fonction des études réalisées (elles-mêmes, contrôlées par l’État en fonction du songbun), des capacités, mais aussi de quels sont les besoins de l’État et du songbun d’une personne.

ill. 4. Une photo des habitants à Pyongyang. Le fait de pouvoir habiter dans la capitale est déjà un grand privilège. Toute l’élite nord-coréenne vit dans cette ville.

Changer de songbun

Le songbun influence beaucoup dans la vie d’un Nord-Coréen. C’est grâce à lui qu’il va entrer dans une bonne université, obtenir un bon emploi, pouvoir être inscrit au partie ou non. Il n’est pas possible, ou il est très difficile d’améliorer son songbun. Avec des pots-de-vin, mais l’entreprise est risquée, les inspecteurs chargés de vérifier les « actes d’affectation » constatent d’emblée toute incohérence : comment un Nord-Coréen pourrait-il faire partie du « nucleus » si sa sœur et son père sont « complexes » ? Ces documents sont soigneusement conservés par les bureaux de police locaux et secrets.

Même si tout cela est en train de changer quelque peu, en effet certains officiers commenceraient à moins tenir compte du songbun estimant que juger ou punir une personne en fonction du statut de ses arrière-grands-parents est inéquitable. Et aujourd’hui, si on travaille plus de trois ans au même endroit et si le Comité du Parti local accepte, il est possible d’augmenter son songbun. Mais attention, le songbun peut aussi descendre si un membre de la famille sort illégalement du pays.

En janvier 2020, Kim Jong-un (김정은, né 1984) a décidé de reclasser le songbun en « songbun » et « songbun social ». Cette reforme a pour but d’ameliorer « la conscience ideologique » du peuple ainsi que de garder l’influence sur une nouvelle generation des Nord-Coréens à tendances plus libérales. (Ha, 2020)

ill. 5. Le modèle qui montre trois castes principales de cinq existantes dans la société nord-coreéenne : nucleus (핵심 haeksim ; en anglais : core class), basique (동요 dongyo ; en anglais : waivering class) et hostile (적대 jeokdae ; en anglais : hostile class) avec leur accès aux opportunités.

Webographie :

Les illustrations :

  • Image liminaire : Billet d’argent de 50 wons avec trois jeunes professionnels qui symbolisent trois groupes les plus respectés dans la société nord-coréenne et évidemment avec « un bon songbun » (au moins, en théorie) : les agriculteurs et les ouvriers, les militaires et les intellectuels politiques.
  • ill. 1. Kim Il-sung avec deux militaires soviétiques, Ivan Mikhaïlovitch Tchistiakov (Иван Михайлович Чистяков, 1900-1978) et Nikolai Georgievich Lebedev (Николай Геннадьевич Лебедев, 1901-1992) à Pyongyang, 14 octobre 1945
  • ill. 2. Péninsule coréenne : partition de la Corée
  • ill. 3. Cartes d’identité nord-coréennes. De droite : la version avant 2004 ; de gauche : la version de 2004. Ce document permet de vérifier aussi le songbun du citoyen. Source : Collins Robert (2012). Marked for Life: Songbun North Korea’s Social Classification System. Washington: The Committee for Human Rights in North Korea, p. 71
  • ill. 4. Une photo des habitants à Pyongyang. Le fait d’habiter dans la capitale est déjà un privilège. Toute l’élite nord-coréenne vit dans cette ville.
  • ill. 5. Le modèle qui montre trois castes principales de cinq existantes dans la société nord-coreéenne : nucleus (핵심 haeksim ; en anglais : core class), basique (동요 dongyo ; en anglais : waivering class) et hostile (적대 jeokdae ; en anglais : hostile class) avec leur accès aux opportunités.

Laisser un commentaire