Jeong Su-il : la double vie d’un espion nord-coréen

Certaines trajectoires de vie échappent aux catégories habituelles. Celui de Muhammad Kansu, alias Jeong Su-il en est un exemple singulier.

Polyglotte, universitaire spécialisé dans le monde arabe, il s’est d’abord fait connaître dans les milieux académiques, avant que son histoire personnelle ne suscite l’intérêt et l’étonnement.

Entre identité construite, soupçons et révélations, cet article retrace l’histoire hors du commun d’un homme aux multiples facettes.

Muhammad Kansu : le personnage

Une identité crédible : naissance et parcours académique

Prétendument né en 1946, Muhammad Kansu (무하마드 깐수) raconte être métisse, issu d’un père philippin et d’une mère libanaise. De cette double origine, il dit avoir hérité très tôt d’une ouverture culturelle et linguistique, l’arabe étant sa langue maternelle.

D’abord de nationalité philippine, il quitte toutefois le pays à l’âge de 7 ans pour s’installer au Liban. C’est là qu’il entreprend et poursuis l’essentiel de sa scolarité, avant d’obtenir finalement la nationalité libanaise.

Jeong Su-il, Muhammad Kansu avec des lunettes dorées, vêtu d'une chemise bleue, les mains menottées jointes devant lui, se tenant debout face à l'objectif.
Jeong Su-il, alias Muhammad Kansu, photographié menotté au miment de son arrestation en 1996.

Très tôt, Muhammad se distingue par son intérêt pour les langues et les civilisations. Son parcours académique l’oriente progressivement vers l’étude du monde islamique et des échanges culturels en Asie. C’est alors en 1984 qu’il rejoint l’Université de Malaya, en Malaisie, où il prépare sa première thèse consacrée à la diffusion de la culture islamique en Asie de l’Est. Un sujet qui deviendra par la suite le cœur de ses recherches.

Pour rassembler des documents et approfondir ses travaux, il se rend alors pour la première fois en Corée du Sud. Ce voyage, initialement motivé par des raisons académiques, marque le début d’une nouvelle étape dans son parcours, ouvrant un nouveau chapitre de son histoire.

L’arrivée en Corée du Sud : étude et intégration et légitimité

Arrivé en Corée du Sud, Muhammad s’intègre assez rapidement dans le milieu universitaire. Il commence par, prétendument, étudier le coréen à l’institut des langues de l’Université Yonsei. Il s’y lance ensuite dans un doctorat en littérature portant sur les relations entre le royaume de Silla et le monde arabo-islamique, qu’il soutiendra au bout de cinq ans. Un sujet original, marginal, encore peu exploré à l’époque, qui attire l’attention du milieu académique.

Sa reconnaissance grandit progressivement. Au début des années 1990, il est nommé professeur au département d’histoire de l’Université Dankook, où il enseigne les échanges culturels entre l’Est et l’Ouest. Il intervient également à l’Ecole supérieure d’interprétation de l’Université Hankuk des études étrangères.

Capture d'écran d'une émission de la chaîne sud-coréenne KBS2, de Jeong Su-il, Muhammad Kansu, vêtu d'une chemise blanche, assis en studio. Un bandeau en coréen indique « Le décès de Kansu, l'espion de génie ».
Jeong Su-il, alias Muhammad Kansu, lors d’une interview télévisée sur KBS2.

En parallèle, il s’impose aussi dans l’espace public. Il intervient comme conseiller pour des programmes culturels et historiques à la télévision, publie des éditoriaux dans la presse et mène une activité d’écriture particulièrement active. Certains de ses textes sont même intégrés dans des manuels scolaires, renforçant encore sa légitimité.

Un homme aux multiples talents, repecté et apprécié

Très vite, Muhammad intrigue autant qu’il impressionne. Au-delà de son parcours atypique, c’est surtout son incroyable facilité pour les langues qu’il affirme maîtriser : arabe, philippin, coréen, japonais, chinois classique, anglais, allemand, français… Une liste impressionnante qui renforce largement son image d’intellectuel hors norme.

À cela s’ajoutent une mémoire remarquable et une grande capacité d’adaptation. Entre publications, interventions médiatiques et projets académiques, Muhammadd se bâtit une solide réputation. Chercheur érudit et travailleur acharné, il passe de longues heures plongé dans ses recherches, et gagne progressivement le respect de ses collègues. Ses étudiants, eux, gardent le souvenir d’un professeur bienveillant, passionné par la Corée et plutôt généreux dans la notation. Dans son voisinage, certains le surnomment même affectueusement « Professeur Gandhi » (Jasanghan Gandhi, 자상한 간디) pour son caractère calme et attentionné.

Couverture du livre The Cyclopedia of Silk Road » (실크로드 사전 事典) de Jeong Su-il, publié aux éditions Changbi. La couverture présente un fond de carte ancienne, avec une illustration évoquant des caravanes sur la Route de la Soie et des fresques médiévales.
Couverture de The Cyclopedia of Silk Road (실크로드 사전), encyclopédie compilée par Jeong Su-il aux éditions Changbi.

Dans sa vie quotidienne, Muhammad semble parfaitement intégré. Son coréen est si fluide et naturel que beaucoup ne réalisent même pas qu’il est étranger. Discret, il est aussi un musulman pratiquant, dont le quotidien est rythmé par les prières, notamment celle du vendredi.

En 1986, il rencontre sa future épouse lors des Jeux asiatiques de Séoul, et évoque même son intention de se naturaliser sud-coréen. À ce stade, Muhammad Kansu semble avoir définitivement trouvé sa place, construisant pas à pas une légitimité qui, vue de l’extérieur, paraît difficile à remettre en question.

Premiers soupçons et arrestation

Pour beaucoup, son apparence passe partout joue en sa faveur. Il ressemble à un coréen, ou du moins ne détonne pas dans un pays où les étrangers sont encore rares. Et son histoire de métissage philippino-libanais, en plus d’être cohérente en apparence, fait presque office d’alibi idéal. Pourtant, quelques détails commence déjà à accrocher…

Dès mai 1984, alors qu’il cherche un logement à Séoul, un petit incident vient gripper cette image sans accrocs. Au cours d’un échange banal, il utilise le mot « hwan » (환) pour désigner la monnaie coréenne, une ancienne unité pourtant remplacée depuis longtemps par le « won » (원). Une erreur qui peut sembler insignifiante, mais assez surprenante pour que le propriétaire du bail fasse remonter l’information.

Jeong Su-il portant des lunettes et une tenue de détenu grise avec des numéros d'écrou, escorté par un agent pénitentiaire en uniforme bleu marine.
Jeong Su-il en tenue carcérale après son arrestation en 1996 pour espionnage. Source : KBS.

D’autres éléments viennent nourrir un léger malaise. Certains relèvent chez lui des intonations qui rappellent, sans qu’on puisse vraiment le définir, un accent nord-coréen. De plus, sur le plan administratif, ses informations de contact sont jugées peu claires ou difficilement vérifiables, ce qui finit par susciter quelques interrogations.

Mais pourtant, même si ces signaux sont remontés aux autorités, les garanties apportées par des figures dirigeantes de la communauté musulmane en Corée du Sud suffisent à lever les doutes. Muhammad est dès lors laissé libre, et l’incident retombe presque aussitôt dans l’oubli.

Du moins, jusqu’à ce que l’Agence de planification de la sécurité nationale prenne l’affaire au sérieux et décide de l’arrêter en 1996.

Jeong Su-il : Un homme aux multiples identités

La chute d’une identité construite

L’arrestation de Muhammad Kansu provoque un choc total. Le professeur réputé pour sa gentillesse, son honnêteté et son érudition est accusé… d’espionnage ? À l’Université Dankook, c’est la stupeur. Ses cours son annulés, ses étudiants et doctorants se retrouvent désemparés, alimentant chez lui un profond sentiment de culpabilité.

Au début de l’enquête, il continue pourtant d’affirmer son identité. Mais lorsqu’un enquêteur lui demande de parler le dialecte de sa prétendu région natale, il en est incapable. C’est à ce moment-là qu’il finit par avouer.

Sa véritable identité est alors révélée : Jeong Su-il (정수일), agent nord-coréen d’origine coréenne de Chine (Joseokjok, 조선족). Tout ce qu’il avait raconté jusque-là, soit son nom, ses origines, sa nationalité, son parcours, s’avère faux. Seuls ses talents linguistiques, eux, sont bien réels. Il maîtrisait même davantage de langues qu’il ne le prétendait, soit onze.

Dans la foulée, l’Université Dandook décide d’annuler son doctorat, obtenu sous sa fausse identité. Un coup dur supplémentaire, d’autant que ce diplôme ne sera jamais rétabli par la suite.

Le véritable parcours de Jeong Su-il

Né le 12 novembre 1934, soit douze ans plus tôt que ce qu’il avait affirmé, Jeong Su-il voit le jour en Mandchourie, dans l’ancien Mandchoukouo, de parents coréens. Il appartient ainsi à la communauté des Joseonjok, ces coréens installés en Chine, dont beaucoup, comme sa famille, ont migré durant la colonisation japonaise.

Après la défaite du Japon, il étudie au lycée de Yanji, avant d’intégrer le département d’arabe de l’Université de Pékin, où il termine premier de sa promotion malgré des difficultés en chinois. Repéré pour ses talents, il devient boursier du gouvernement chinois et part étudier à l’Université du Caire à la fin des années 1950. Il n’y termine pas ses études, en raison de la détérioration des relations sino-soviétiques, et commence alors à travailler comme deuxième secrétaire à l’ambassade de Chine au Maroc.

Pages intérieures d'un passeport ouvert, montrant une photo d'identité de Jeong Su-il, Muhammad Kansu, ainsi que des informations personnelles manuscrites.
Faux passeport au nom de Mohamad Kansu utilisé par Jeong Su-il. Source : MBC News.

Sa carrière s’annonce alors particulièrement prometteuse. Talentueux et reconnu, il dispose déjà d’une certaine notoriété en Chine et d’un avenir qui pourrait lui apporter prestige et réussite.

Pourtant, en 1963, il fait un choix radical : celui d’abandonner la nationalité chinoise pour se naturaliser nord-coréen, avec l’autorisation officielle de Zhou Enlai, ancien premier ministre chinois. D’abord interprétée comme une réponse aux discriminations envers les minorités ethniques, cette décision sera plus tard expliquée par Jeong Su-il lui-même comme un éveil nationaliste et une volonté de contribuer à la réunification de la Corée.

Un agent formé par la Corée du Nord

En Corée du Nord, Jeong Su-il mène d’abord une carrière académique prometteuse. Il devient professeur à l’Université des relations internationales, ainsi qu’à l’Université des langues étrangères, toutes deux situées à Pyongyang. Ses capacités linguistiques exceptionnelles lui valent rapidement reconnaissance et traitement privilégié.

Repéré par le régime de Kim Il-sung, il est sélectionné en 1974 par le Parti du travail de Corée pour suivre une formation de quatre ans, destinée à faire de lui un agent chargé d’infiltrer la Corée du Sud.

En 1979, il reçoit alors l’ordre d’obtenir une identité étrangère pour faciliter son infiltration. Avec l’aide de l’ambassade nord-coréenne et de l’Association d’amitié Corée-Liban, il acquiert une identité libanaise sous le nom de Muhammad Kansu, emprunté à une personne réelle. Mais jugeant cette couverture difficile à exploiter, il passe par plusieurs pays en tentant, sans succès, d’obtenir d’autres nationalités.

Jeong Su-il, Muhammed Kansu (un homme âgé) en costume noir prononce un discours derrière un pupitre en bois rouge, devant un microphone, dans une salle de conférence.
Jeong Su-il prenant la parole lors d’une conférence au Seoul Baekje Museum (한성백제박물관) en 2017. Source : Seoul City Government

Ce n’est qu’en 1983, après un passage par les Philippines, qu’il parvient à stabiliser son identité fictive de métis libano-philippin, avant d’entrer finalement en Corée du Sud.

Une fois installé, il reçoit ses instructions depuis le Nord via radio à ondes courtes et lettres codées à l’encre invisible, sans éveiller les soupçons pendant plusieurs années. Mais un changement de méthode lui sera fatal. En utilisant des fax envoyés depuis des hôtels de luxe à Séoul vers l’ambassade nord-coréenne à Pékin, ses communications finissent par être détectées. C’est donc en juillet 1996 qu’il fut arrêté, alors qu’il tentait d’envoyer l’un de ces messages.

L’arrestation et le procès pour espionnage

Pendant longtemps, rien ne vient réellement remettre en cause son identité, au point que même son épouse ignore qui il est vraiment. Pour renforcer sa couverture, il adopte un mode de vie musulman très crédible, allant jusqu’à parler arabe dans son sommeil. Une mise en scène si maîtrisée qu’il parvient à passer sans difficulté les contrôles d’identité pendant des années.

Finalement arrêté, il est condamné pour espionnage au profit de la Corée du Nord. Le parquet requiert d’abord la peine de mort, mais y renonce. Son parcours personnel, ses travaux académiques, sa volonté de rompre avec le Nord ainsi que la nature des informations transmises jouent en sa faveur. Car la plupart des renseignements qu’il a transmis provenaient en réalité d’articles de presse ou de publications accessible au grand public. Il transmet notamment des informations sur la visite de Bill Clinton en Corée, les mouvements étudiants sud-coréens ou encore la production de nouveaux équipement militaires. Des éléments jugés peu sensibles, parfois même considérées comme peu utiles par Pyongyang elle-même.

Il est finalement condamné à douze ans de prison, mais bénéficie d’une amnistie spéciale en 2000 après seulement quatre ans de détention. Gracié et réhabilité en 2003, il retourne progressivement dans le monde académique.

L’héritage d’une identité complexe : de Muhammad Kansu à Jeong Su-il

Une vie partagée entre deux pays, qui choisir ?

La question de la nationalité de Jeong Su-il ne s’est pas réglée d’elle-même. Au-delà de sa vie d’espion à double identité, c’est finalement sa propre volonté qui a tout fait basculer.

Pendant son procès et ses années de prison, il se retrouve dans une situation humaine aussi complexe que sa vie secrète. En effet, s’il a une épouse en Corée du Sud, il en a en vérité une aussi en Corée du Nord, avec qui il a eu trois filles. Cette famille nord-coréenne n’a pas subi de sanctions particulières à la suite de l’affaire, mais elle pesait lourd dans ses choix.

Jeong Su-il portant un chapeau de paille, des lunettes à monture rouge et une chemise hawaïenne tient un bouquet de fleurs à sa sortie de prison, entouré de journalistes lui tendant des micros et de proches souriants.
Jeong Su-il à sa sortie de prison en 2000, après avoir bénéficié d’une grâce présidentielle.

Longtemps, il refuse de renier la Corée du Nord, non par conviction idéologique, mais par peur que sa femme et ses filles là-bas en paye le prix. Il va même jusqu’à écrire à son épouse sud-coréenne pour lui dire de l’oublier et de refaire sa vie.

Sauf qu’elle ne l’a pas fait. Au contraire, elle quitte son travail, se consacre entièrement à lui et lui rend visite régulièrement en prison. C’est ce dévouement qui persuade progressivement Jeong Su-il de renoncer à ses convictions nord-coréennes. Finalement, à sa libération en 2000, au terme d’une longue bataille juridique, il obtient enfin la nationalité sud-coréenne.

Une seconde vie loin de l’espionnage : se reconstruire

En 2008, Jeong Su-il fonde l’Institut de recherche sur les échanges civilisationnels coréens, dont il prend la direction. Une nouvelle vie, loin des missions secrètes. Il poursuit alors ses travaux sur le monde arabe, la Route de la soie et l’Eurasie, des sujets qu’il n’a jamais vraiment lâchés.

Son passé d’espion continue par contre de diviser. Certains ne lui pardonnent pas réellement, et le regard méfiant persiste. Mais d’autres sud-coréens ont pris sa défense dès son arrestation, arguant que les informations qu’il avait transmis relevaient davantage de la recherche académique que de l’espionnage au sens strict, et que son savoir constituait en réalité un atout rare pour l’historiographie coréenne.

Site d'inhumation en plein air entouré de pins, avec une urne funéraire en terre cuite, un portrait encadré de Jeong Su-il, Muhammad Kansu en costume sombre, et un paquet blanc noué d'un ruban, posés sur un sol recouvert d'herbe sèche. Des fleurs sont visibles en arrière-plan.
Site d’inhumation de Jeong Su-il lors de ses funérailles.

Il faut dire que son profil est assez exceptionnel, il était l’un des rare spécialiste du monde islamique en Corée du Sud. Une expertise qu’il a mise à profit concrètement, en contribuant notamment à améliorer les relations entre Séoul et plusieurs pays du Moyen-Orient, dont l’Iran.

Jusqu’à sa mort, le 24 février 2025 à l’âge de 90 ans, il continua d’affirmer que les deux Corée ne forment qu’un seul peuple, et que l’objectif de réunification doit rester vivant. Il exprime aussi, sans amertume apparente, sa gratitude envers le système juridique sud-coréen, celui-là même qui l’avait condamné. Une façon, peut-être, de boucler la boucle.

BIBLIOGRAPHIE

KBS, « Annulation du doctorat du docteur Jeong Su-il, espion nord-coréen infiltré au Sud » (« 남파간첩 정수일 박사학위 취소 »), 29/12/1996. URL : https://news.kbs.co.kr/news/pc/view/view.do?ncd=3769440.

LEE, Claire, « A life stranger than fiction », The Korea Herald, 06/12/2013. URL : https://www.koreaherald.com/article/26907.

MOON, Joon-hyun, « [Obituary] Jeong Su-il, ex-North Korean spy turned Silk Road scholar, dies at 90 », The Korea Herald, 26/02/2025. URL : https://www.koreaherald.com/article/10429551.

REDDY, Shreyas, « The improbable life of the Chinese-born polyglot who spied for North Korea », NK News, 26/02/2025. URL : https://www.nknews.org/2025/02/the-improbable-life-of-the-chinese-born-polyglot-who-spied-for-north-korea/.

YU, Dong-yeol (유동열 ), « “Kansu”, l’espion le plus prestigieux de l’histoire de l’espionnage », (« 스파이사상 최고 엘리트 간첩 ‘깐수’ »), Weekly Chosun (주간조선), 02/06/2024. URL : https://weekly.chosun.com/news/articleView.html?idxno=35003.


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