La Constitution Yusin : Autoritarisme constitutionnel et résistance

La Constitution Yusin (유신헌법) représente l’une des périodes les plus controversées de l’histoire politique sud-coréenne. Promulguée en décembre 1972 par le président Park Chung-hee (박정희), elle a instauré un régime autoritaire qui a profondément transformé le paysage politique du pays pendant près d’une décennie. Cette constitution, dont le nom signifie « rénovation » ou « restauration », a marqué l’avènement de la Quatrième République de Corée (제4공화국) et a considérablement renforcé les pouvoirs présidentiels au détriment des institutions démocratiques. Cet article examine le contexte de son émergence, ses principales caractéristiques, ses implications politiques et le mouvement de résistance qu’elle a suscité.

Mise en contexte : comment la Corée est-elle arrivée à Yusin ?

Contexte national

 Défilé de l'armée sud-coréenne lors de la Journée des forces armées en 1973. Une énorme cascade de cartes en l'honneur de Park Chung-hee est en train d'être réalisée.
Défilé de l’armée sud-coréenne lors de la Journée des forces armées en 1973. Une énorme cascade de cartes en l’honneur de Park Chung-hee est en train d’être réalisée.

Au début des années 1970, la Corée du Sud connaît une période de tensions sociales croissantes. Le 13 novembre 1970, un événement tragique marque les esprits : Jeon Tae-il (전태일), un jeune ouvrier textile de vingt-deux ans, s’immole par le feu en pleine rue de Séoul en criant : « Nous ne sommes pas des machines, respectez le code du travail ! ». Ce geste désespéré, qui trouve un écho profond dans l’opinion publique, révèle les conditions de travail déplorables dans les usines coréennes et la répression des mouvements syndicaux.

En 1971, Park Chung-hee remporte de justesse l’élection présidentielle contre Kim Dae-jung (김대중), un politicien pro-démocratie. Cette élection est entachée de soupçons de fraude, et les protestations d’étudiants et d’intellectuels se multiplient. Face à cette contestation grandissante et à la détérioration de sa popularité, Park cherche à consolider son pouvoir par des moyens constitutionnels.

Contexte international

Le contexte international joue également un rôle crucial dans l’établissement de la Constitution Yusin. La guerre froide bat son plein, et la menace nord-coréenne reste omniprésente. En 1972, les États-Unis entament un rapprochement avec la Chine communiste, ce qui inquiète le régime sud-coréen qui craint un affaiblissement du soutien américain. Par ailleurs, le retrait progressif des troupes américaines du Vietnam fait craindre à Park un désengagement similaire en Corée du Sud.

Ces facteurs internationaux, combinés aux tensions internes, poussent Park à justifier un renforcement de l’autorité centrale au nom de la sécurité nationale et de l’unification coréenne, thème central de la rhétorique du régime Yusin.

La Constitution Yusin : cadre institutionnel et implications

Caractéristiques principales

En décembre 1971, Park déclare l’état d’urgence nationale, et dix mois plus tard, en octobre 1972, il suspend la constitution et dissout l’Assemblée nationale. La nouvelle Constitution Yusin est promulguée en décembre 1972, inaugurant la Quatrième République.

Cette constitution se distingue par plusieurs caractéristiques fondamentales. Elle permet la réélection du président pour un nombre illimité de mandats de six ans. Elle crée également la Conférence nationale pour l’unification (CNU, 통일주체국민회의), un organe composé de 2 000 à 5 000 membres élus pour six ans, chargé d’élire le président. Park, qui préside cette conférence, est ainsi élu sans opposition en 1972 et réélu en 1978.

L’article 53 de la Constitution confère au président le pouvoir d’émettre des mesures d’urgence. Entre 1974 et 1979, Park impose neuf décrets d’urgence, constitutionnellement exclus du contrôle judiciaire.

Implications politiques

La Constitution Yusin bouleverse l’ordre politique coréen en démantelant pratiquement les contre-pouvoirs. Le président détient un contrôle complet sur les affaires de l’État, tandis que le pouvoir judiciaire perd la capacité de réviser les actes législatifs. Sous cet autoritarisme constitutionnel, la Constitution sert de principe pratique de fonctionnement d’un pouvoir gouvernemental monopolisé par le régime.

Cette concentration du pouvoir s’accompagne d’une répression accrue de l’opposition politique. Les libertés civiles sont sévèrement restreintes, et les dissidents sont souvent arrêtés sous prétexte de violation de la loi sur la sécurité nationale, accusés de tentative de subversion de l’État ou d’établissement d’un régime communiste sous influence nord-coréenne.

Le mouvement anti-Yusin et la fin de la IVe République

Dès 1974, les protestations anti-Yusin s’intensifient, menées par divers groupes sociaux : étudiants, chefs religieux, intellectuels, travailleurs et politiciens dissidents. Plusieurs incidents marquent cette période de résistance, notamment l’affaire de la Fédération nationale des étudiants et des jeunes démocratiques (Minch’ŏng Hangnyŏn, 민청학련) en 1974, l’affaire du Second Parti révolutionnaire du peuple (Inhyŏktang, 인혁당) la même année, et l’affaire du Front de libération nationale sud-coréen (Namminjŏn, 남민전) en 1979.

La répression est brutale : de nombreux opposants sont emprisonnés, torturés ou exécutés. L’expulsion de l’Assemblée nationale du leader de l’opposition Kim Young-sam (김영삼) en octobre 1979 déclenche des émeutes à Busan (부산) et Masan (마산). La crise culmine le 26 octobre 1979 avec l’assassinat du président Park par Kim Jae-kyu (김재규), directeur de l’Agence centrale de renseignement coréenne (KCIA).

Après l’assassinat de Park, le Premier ministre Choi Kyu-hah (최규하) devient président par intérim selon la constitution Yusin. Cependant, le général Chun Doo-hwan (전두환) prend rapidement le contrôle du pays, réprimant brutalement un soulèvement à Gwangju (광주) en mai 1980, et établit la Cinquième République en octobre de la même année, mettant fin à l’ère Yusin.

Conclusion

La Constitution Yusin représente une période sombre mais instructive de l’histoire constitutionnelle sud-coréenne. En institutionnalisant l’autoritarisme, elle a profondément affecté le développement démocratique du pays. Paradoxalement, la résistance qu’elle a suscitée a contribué à forger une conscience démocratique durable dans la société coréenne. Les mouvements anti-Yusin, malgré la répression, ont jeté les bases des futures luttes pour la démocratisation qui aboutiront finalement à l’établissement d’un régime démocratique en Corée du Sud à la fin des années 1980. L’héritage de cette période continue d’influencer la culture politique sud-coréenne contemporaine et rappelle la fragilité des institutions démocratiques face aux dérives autoritaires.

Références bibliographiques

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  3. Library of Congress. (2022). « Anti-Yusin Movement (1973-1979) ». South Korean Democratization Movement (1960s-1980s): A Resource Guide. https://guides.loc.gov/south-korean-democratization-movement/anti-yusin-movement [consulté le 2 avril 2025].
  4. Delissen, Alain et al. (2016). Histoire de la Corée : de 1905 à nos jours. Paris: Seuil. https://shs.cairn.info/histoire-de-la-coree–9782847348354-page-215?lang=fr [consulté le 2 avril 2025].


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