Presse en Corée : paysage médiatique et plateformes dominantes (4/4)

Depuis une quinzaine d’années, le paysage médiatique sud-coréen connait une transformation profonde, marquée par une forte concentration autour de quelques grands conglomérats issus de télécommunications et des médias audiovisuels. Entre poids d’acteurs historiques comme KBS, MBC ou SBS, montée en puissance de groupes privés tels que CJ, et domination numérique de Naver, l’écosystème médiatique coréen illustre l’articulation complexe entre médias traditionnels et plateformes numériques.

Le paysage médiatique de ces dernières années

Depuis les années 2010, le paysage médiatique sud-coréen se caractérise par une concentration marquée, tant sur les plateformes numériques que dans les médias traditionnels. Quatre grands groupes dominent le secteur : KT, SK Group, LG Group et KBS. Les trois premiers, issus du domaine des télécommunications, se sont progressivement transformés en opérateurs de plateformes médiatiques dominants. À leurs côtés, KBS demeure le principal diffuseur public du pays, concentrant à lui seul 15,4 % du marché des contenus médiatiques. En 2011, ces groupes contrôlaient près des trois quarts du marché national. Parallèlement, le groupe CJ s’est imposé comme un acteur en pleine expansion, notamment dans les domaines du divertissement, de la télévision, du cinéma et de la musique.
Sur le plan audiovisuel, les chaînes publiques telles que MBC (문화방송) et SBS (서울방송) conservent une place notable. Avec KBS, elles représentaient à elles seules près de 79 % des recettes totales du secteur en 2022, témoignant de la centralité de ces trois diffuseurs au sein du paysage médiatique coréen.
Sur le plan du numérique, Naver (네이버) domine largement le marché de la recherche en ligne. S’il est aujourd’hui confronté à une érosion progressive de sa position au profit de Google, il reste le moteur de recherche le plus utilisé en Corée du Sud, loin devant ses concurrents nationaux tels que le groupe Daum Communications (다음).
Quant à la presse écrite, le paysage demeure relativement fragmenté, mais demeurent en tête les trois grands journaux conservateurs regroupés sous le nom de Chojoongdong (조중동 : Chosun, Joongang, Dong-a)1, tous étant issus de groupes de presse privés et familiaux. Ces trois géants continuent de jouer un rôle majeur au sein de l’espace médiatique sud-coréen.

Les grands groupes dominants

Korea Telecom

KT (Korea Telecom, 한국통신) occupe une position centrale dans le paysage médiatique sud-coréen, où il s’impose comme un acteur clé par la diversification stratégique de ses activités. Historiquement monopole d’État2 dans les télécommunications filaires, KT conserve une domination dans ce secteur avec une part de 70 % de la part du marché au début des années 2010. Le groupe se distingue notamment par sa capacité à étendre ses domaines d’influence : en effet, présent dans les télécommunications mobiles par l’absorption de KTF, KT détenait en 2011 près d’un tiers du marché sans fil, aux côtés de SK Telecom (에스케이텔레콤) et LG U+ (엘지유플러스). Sur le secteur des fournisseurs d’accès à internet (FAI), il demeure également leader avec une part de marché de 43 %. Aussi, à travers son service IPTV (KT Olleh TV), il contrôle une part conséquente du marché de la télévision payante, consolidant davantage sa place au sein des médias de plateforme. En 2011, KT était par conséquent la première société de médias de plateforme du pays, avec 43,8 % du marché, et détenait 35,7 % du marché national global des médias. Formant avec SK, LG et KBS le quatuor dominant.

SK Group

SK Group (에스케이그룹, SK Telecom, SK Broadband) – deuxième acteur majeur du paysage médiatique sud-coréen derrière KT, SK Group s’est imposé comme un conglomérat majeur par une stratégie de diversification similaire. En 2011, il détenait 26,3 % du marché national global des médias et contrôlait 32,5 % du marché des plateformes. Sa filiale SK Telecom domine le secteur des télécommunications mobiles avec plus de 50 % de part du marché, tandis que SK Broadband occupe une position solide dans l’accès à internet (23,4 % du marché en 2011) et au sein des télécommunications filaires. Le groupe est également actif dans le secteur de l’audiovisuel et des moteurs de recherche en ligne. À l’inverse de conglomérats comme Samsung (삼성) et Hyundai (현대), désengagés du secteur, SK a su tirer profit des politiques de déréglementation3 afin de consolider sa place au sein du paysage médiatique sud-coréen.

LG Group

LG Group (엘지그룹, LG U+, LG Dacom, LG Hanaro) – LG Group, via sa filiale LG U+, constitue l’un des quatre piliers du paysage médiatique sud-coréen aux côtés KT, SK et KBS. En 2011, il détenait 14,7 % du marché national des plateformes et une part équivalente du marché global des médias, en progression depuis le milieu des années 2000. Actif dans les télécommunications filaires, sans fil, ainsi que dans le secteur des FAI, LG se positionne systématiquement en troisième acteur derrière KT et SK. Le groupe est également présent, quoique de manière plus modeste, dans les domaines des moteurs de recherche et des médias audiovisuels, confirmant sa place au cœur de l’écosystème médiatique promu par la déréglementation.

CJ Group

CJ Group (씨제이그룹, CJ Entertainment, CJ Hellovision) – Le groupe CJ s’est imposé comme un conglomérat médiatique de premier plan en Corée du Sud, notamment grâce à une stratégie d’intégration verticale centrée sur les contenus et les plateformes audiovisuelles. Actif dans le cinéma, la télévision payante et la musique, CJ a vu sa part de marché des médias de contenu passer de 3,9 % à 7,4 % entre 2005 et 2011. Sa filiale CJ Entertainment, intégrée à CJ E&M, est l’un des trois leaders du cinéma sud-coréen, tandis que CJ Hellovision figure parmi les principaux opérateurs de télévision payante. Aussi, à travers des entités telles que Mnet Media, le groupe étend également son influence à l’échelle de la musique et des chaînes vidéos, incarnant pleinement la figure d’un conglomérat multimédia, moderne, et intégré.

KBS

KBS (Korean Broadcasting System, 한국방송공사) – entièrement détenu et financé par le gouvernement sud-coréen, ce qui le distingue d’entreprises audiovisuelles commerciales comme SBS ou CJ, il constituait avant 1991 le principal radiodiffuseur du service public4. En 2011, KBS détenait la plus grande part de marché de la télévision, représentant 37,3 % du chiffre d’affaires du secteur.

Les leaders du paysage audiovisuel

SBS

Aux côtés de KBS, le Seoul Broadcasting System (서울방송, SBS, appartenant au groupe SBS Media Holdings), occupe de la même manière une place conséquente dans le secteur de l’audiovisuel. En 2011, il détenait une part de marché de 18,3 % dans la télévision diffusée, se positionnant ainsi comme un acteur commercial majeur face aux radiodiffuseurs publics tels que KBS (37,3 %) et MBC (30,4 %). Sur le marché national des contenus médiatiques, SBS représentait 7,8 % en 2011, soit une part équivalente à celle de MBC (7,8 %), mais inférieure à celle de KBS (15,4 %). Sa présence sur le marché national global des médias a toutefois diminué au cours de la même période, dans la mesure où celle-ci est passée de 2,2 % en 2004-2005 à 1,5 % en 2011, tandis que son « Indice de puissance des entreprises » est lui passé de 47 à 27.

MBC

Le Munhwa Broadcasting Corporation (문화방송, MBC) se distingue de KBS et d’EBS (교육방송) par son modèle de financement : contrairement à ces derniers, entièrement détenus et financés par le gouvernement sud-coréen, MBC se finance désormais grâce aux revenus publicitaires commerciaux. Il est administré par deux organisations à but non-lucratif : l’une détenant 70 % des parts, l’autre 30 %. Un exemple parlant et illustrant le poids conséquent de MBC sur le marché est celui de son record d’audience lors de l’élection présidentielle de 2025, au cours de laquelle MBC a obtenu une audience moyenne de 10,73 %, contre 3,43 % pour KBS et 2,65 % pour SBS.

Naver, le moteur de recherche numéro 1 en Corée

Dans le secteur du numérique, le moteur de recherche Naver (네이버) domine historiquement le marché sud-coréen. En 2011, il détenait 68,8 % des parts du marché en volume de recherche, surpassant largement son concurrent national le plus proche, Daum (다음) (22,1 %). Son succès repose sur une stratégie axée sur la localisation des services, la simplification des interfaces utilisateurs (UX), et une intégration renforcée du contenu. En effet, cette dernière est garantie par des services tels que Knowledge IN (지식iN), une plateforme d’échange de connaissances similaire à Wikipédia, qui comptait déjà 200 millions d’entrées produites par 15 millions d’utilisateurs, ou encore Hangame (한게임)5, un portail de jeux en ligne.

image de Hangame (naver)
Image tirée de la plateforme Hangame

Naver a progressivement diversifié ses activités en intégrant sur sa plateforme de l’actualité, du commerce électronique ainsi que les jeux en ligne. Néanmoins, la position de Naver a récemment été fragilisée : si sa part du marché atteignait encore 57,3 % début 2024, elle a chuté à 48,4 % en avril 2025, marquant une érosion significative face à Google (구글), qui détenait 43,17 % au cours de la même période. Cette évolution met en exergue la montée en puissance du géant américain, notamment par le biais de ses services assistés par l’intelligence artificielle, au sein d’un marché longtemps dominé par les acteurs locaux.

Enfin, la maison-mère de Naver, NHN (Next Human Network), a également connu une progression notable sur le marché national global des médias, sa part passant de 0,3 % en 2004-2005 à 1,9 % en 2011.

Chojoongdong (조중동) ; les trois géants de la presse

Puissant trio issu d’un groupe de médias privé et familial, politiquement conservateur, Chosun Ilbo (조선일보), Joongang Ilbo (중앙일보) et Dong-a Ilbo (동아일보) représentent ensemble 64,4 % des parts de marché totales en 2010, les trois quotidiens étant ainsi largement en tête de la presse.

Chosun Ilbo

Chosun Ilbo (조선일보) – Propriété de la famille Bang (방), il constitue le plus influent des trois quotidiens regroupés sous l’appellation Chojoongdong (조중동). En 2010, il détenait 24,3 % du marché total des quotidiens, ce qui en faisait le journal le plus important du pays en termes de lectorat et d’influence.

Joongang Ilbo

Joongang Ilbo (중앙일보) – publié par le groupe Joongang Media Network (중앙미디어네트워크, JM net) et historiquement lié au conglomérat Samsung (삼성) par la famille Hong (홍), il représentait en 2010 21,8 % des parts de marché totales parmi les quotidiens. Sa part du marché national global des médias a cependant diminué de 1,0 % à 0,7 % entre 2005 et 2011, illustrant un recul relatif face à ses concurrents.

Dong-a Ilbo

Dong-a Ilbo (동아일보) – Détenu par Dong-a Media (동아미디어), propriété de la famille Kim (김), il occupait en 2010 18,3 % du marché total des quotidiens. Outre son rôle dans la presse quotidienne, ce groupe s’est également imposé comme un acteur important de l’édition, à travers notamment la publication de magazines. Sur le marché national des contenus médiatiques, le Dong-a Ilbo (동아일보) a néanmoins connu une baisse de 4,4 % en 2004/2005 à 3,1 % en 2011.

Ces trois quotidiens ont joué un rôle clé dans la déréglementation du secteur médiatique en Corée du Sud. En effet, jusqu’en 2010, plusieurs réglementations strictes interdisaient aux propriétaires de journaux d’avoir des parts dans les médias audiovisuels. Cette restriction, accompagnée ainsi d’une baisse des revenus publicitaires des éditeurs de presse écrite, ont incité les grands groupes de presse, y compris Chojoongdong (조중동), à exercer une forte pression sur le gouvernement. À travers des actions de lobbying¹⁷, ces derniers ont milité en faveur d’un assouplissement des règles relatives à la propriété croisée des médias.

Cette mobilisation a conduit, en 2010, à une réforme majeure permettant aux groupes de presse de devenir des acteurs du secteur télévisuel, en obtenant des licences pour lancer leur propre chaîne câblées. Cette déréglementation accorde aux éditeurs de presse la possibilité d’acquérir jusqu’à 20 % des parts dans les chaînes de radiodiffusion, ces changements ayant lieu dans un objectif de favoriser l’émergence de conglomérats médiatiques capables de rivaliser sur la scène internationale.

Sources

  • Who Owns the World’s Media? Media Concentration and Ownership around the World, Eli M. Noam, The International Media Concentration Collaboration, 2016
  • Search Engine Market Share Republic Of Korea, Statcounter, 2025
  • Online search rate in S. Korea via Naver drops sharply over past 9 yrs: report, Yonhap news agency, 2024

Addenda

  1. Chojoongdong (조중동) : terme désignant collectivement les trois quotidiens conservateurs Chosun Ilbo, Joongang Ilbo et Dong-a Ilbo, dominants dans la presse sud-coréenne. ↩︎
  2. Monopole d’État : situation où une seule entreprise, contrôlée par l’État, assure l’ensemble d’un service, ici les télécommunications avant leur ouverture au secteur privé. ↩︎
  3. Déréglementation : processus de réduction des restrictions gouvernementales encadrant la propriété croisée des médias et les activités des conglomérats. ↩︎
  4. Service public audiovisuel : en Corée du Sud, KBS était historiquement chargé de l’ensemble de la mission d’information et de diffusion culturelle au bénéfice du public avant la diversification du paysage médiatique. ↩︎
  5. Hangame (한게임) : l’une des premières plateformes sud-coréennes de jeux en ligne, créée en 1999. ↩︎


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