La Corée du Sud fête un nouveau succès international. Après la réussite de Cho Seong-jin (조성진) au Concours international de piano Frédéric-Chopin en 2015 et les médailles remportées aux Jeux olympiques d’hiver à Pyongchang en 2018 (평창군), cette année c’est au tour du cinéma sud-coréen. Parasite par Bong Joon-ho (봉준호) a obtenu quatre Oscars.

Le bruit médiatique

Le film a fait les gros titres des journaux et des blogs. Il a bouleversé et enchanté à la fois, et a même été rapproché de  la problématique de Downton Abbey (2010-2015), une série britannique contemporaine très connue : « Une comédie noire étrange par Bong Joon-ho qui parle d’une famille riche coréenne et une autre pauvre, vivant dans la situation de Downton Abbey à la moderne, pousse ses germes à l’intérieur de vous. » [1] Il a également été comparé à ces deux thrillers érotiques, sud-coréens eux aussi : Mademoiselle (2016) par Park Chan-wook (박찬욱) et The Housemaid / La Servante (2010) par Im Sang-soo (임상수). [2]

Il a été perçu soit comme une comédie loufoque, soit comme une satire excellente : « On peut le voir comme une “screwball comedy”, comédie loufoque, traitant de “ceux qui ont et n’ont pas” [the haves and the have-nots] dans la société sud-coréenne contemporaine ; ou on peut le voir comme une satire délicieuse. Cependant, les rumeurs sur son excellence sont bien exagérées. » [3] A noter que The Haves and the Have-Nots est le titre d’un soap opéra américain (depuis 2013) dont les personnages principaux sont trois familles : deux riches, « the haves », et une pauvre qui représente « the have-nots ».

ill. 3. Les Kim dans leur souterrain, scène du film

Une histoire sinistre ?

Un parasite. Le titre fascine tout de suite et dès le début, on cherche une réponse  : qui ou quoi est un parasite dans cette histoire mystérieuse ? Car être un parasite, « c’est vivre dans l’oisiveté, aux dépens d’autrui ou de la société ». [4] Cela reste inacceptable surtout dans le contexte confucéen.

On rencontre deux familles qui représentent deux classes sociales complètement opposées : les pauvres et les riches. On dirait un peu brutalement « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut. » [5] Les Kim, c’est-à-dire les parents et leurs deux enfants adultes, ne travaillent pas. Ils vivent dans un souterrain et cherchent des emplois simples et temporaires (comme plier des boîtes de pizza) juste pour satisfaire leurs besoins basiques. De l’autre côté, les Park : les parents, une fille adolescente et son petit frère. Installés dans une villa moderne avec une bonne et un chauffeur, les parents cherchent des enseignants privés pour leurs enfants.

Le jeune Kim, recommandé par son ami, est employé par les Park pour donner des cours d’anglais à la fille. Mais la relation entre deux familles est basée sur des mensonges depuis le début : Kim avec l’aide de sa sœur, prépare de faux diplômes universitaires pour les présenter à la dame Park. Au fil de temps, comme dans un jeu, le reste de la familleKim réussist à entrer dans la belle maison des propriétaires en tant qu’enseignants, nouveau chauffeur et nouvelle bonne : « Car une fois l’emploi du fils assuré, le clan Kim met en place une stratégie implacable afin que ses différents membres intègrent la domesticité des Park en lieu et place de prédécesseurs, qui, un à un, reçoivent leur avis de licenciement avant d’avoir pu comprendre ce qui se passe. » [6]

Bande annonce française de Parasite

Les Park, inconscients des ruses des nouveaux employés, continuent leur vie aisée. Néanmoins, les mensonges ne mènent pas loin. Une ancienne bonne revient pour garder un sombre secret caché au sous-sol de la maison…

Il est intéressant que les deux familles portent les noms les plus communs parmi les Coréens : Kim (김) et Park (박). Les Dupont et les Dubois à la coréenne. Serait-ce un clin d’œil du réalisateur pour montrer comment ce genre de tensions entre les gens restent invariables et évidentes ? Au XXIème siècle, prétendument le siècle de l’égalité et de la prospérité, un Kim et un Park ressemblent aux yangbans (양반) naïfs et aux paysans malins du passé qui étaient finalement perdus par leurs propres faiblesses : l’aristocratie par la fierté et le peuple par la vengeance.

ill. 4. Les personnages principaux de Parasite

Le fond culturel

Parasite n’est pas juste une autre histoire des riches et des pauvres. C’est une image particulière de la société où la pauvreté n’existe pas officiellement parce qu’elle ne peut pas exister dans la réalité ppalli-ppalli (빨리빨리) où le succès professionnel, la réputation et la richesse sont les valeurs principales ; il n’y a pas de misère dans un des pays les plus connectés au monde, le royaume des chaebols (재벌) comme Samsung ou LG. C’est un tableau ou même un panorama critique de la société coréenne : « Bien sûr, la Corée n’est pas une terre idyllique. Bong dresse dans Parasite un tableau très critique d’un système où la nécessaire reconstruction a laissé place à une “hyper-société” où tout se fait en accéléré, dans laquelle la recherche de la réussite compte plus que tout, conduisant à un rythme de vie stressant et effréné et à un écart entre les classes aisées et populaires qui s’est accentué ces dernières années. » [7] On dirait que le genre de la comédie noire, avec l’esprit d’un thriller, fonctionne comme un miroir déformant. Ce miroir garde l’essence d’un vrai reflet quand même : la Corée du Sud, elle non plus, n’est pas un paradis.Cette réflexion fait référence également à Pietà (2012) par Kim Ki-duk (김기덕), film dramatique qui, à l’exception de la transformation morale et spirituelle du personnage principal, montre les tréfonds de la vie des groupes marginalisés en Corée du Sud.

ill. 5. L’affiche de Pietà (피에타 Pi-e-ta) par Kim Ki-duk

Il y a encore une scène dans le film qui mérite attention. C’est le moment où l’ancienne bonne des Park caricature le dirigeant nord-coréen. Elle parle en imitant la manière des discours nord-coréens. Il est significatif que le réalisateur ait décidé d’utiliser ce motif. Cela prouve que la Corée du Nord et la question d’une réunification potentielle restent toujours actuelles pour les Sud-Coréens.

ill. 6. La question de la réunification de deux Corées

Une distinction justifiée ?

Il est très probable que les Oscars pour Parasite ouvrent une nouvelle étape dans l’art cinématographique sud-coréen. La reconnaissance internationale augmentera certainement la fierté nationale mais aussi elle permettra d’orienter les réalisateurs et les acteurs vers des nouveaux genres et sujets.

Parasite, c’est encore le cadre de certains films où tout le monde joue des rôles différents ; le film qui dure très longtemps et qui appartient à tous les genres ; le film qui évoquenotre existence sur cette terre. Je crois que c’est cet aspect universel de l’œuvre par Bong Joon-ho qui a émerveillé le jury aux États-Unis.

Bande annonce anglaise de Parasite

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Bibliographie et webographie

Les illustrations
ill. liminaire : Bong Joon-ho avec les acteurs de Parasite à la cérémonie des Oscars, 13.02.2020
ill. 1. L’affiche de Mademoiselle (아가씨 Agassi)  par Park Chan-wook, 21.02.2020
ill. 2. L’affiche de The Housemaid (하녀 Hanyeo) par Im Sang-soo , 21.02.2020
ill. 3. Les Kim dans leur souterrain, scène de Parasite , 22.02.2020
ill. 4. Les personnages principaux de Parasite, 22.02.2020
ill. 5. L’affiche de Pietà (피에타 Pi-e-ta) par Kim Ki-duk, 22.02.2020
ill. 6. La question de la réunification de deux Corées, 22.02.2020

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