Haetae – Thémis coréenne

Un grand nombre de cultures différentes ont créé des symboles variés pour désigner les idées ou valeurs, plus ou moins considérées comme universelles. Ce sont entre autres, la beauté, la fidélité et la justice. La dernière est particulièrement importante dans le discours culturel aujourd’hui. Et malgré toutes les doutes concernant les systèmes juridiques contemporains, les symboles de la justice* restent puissants.

En Europe

En Europe, il existe une longue tradition des allégories et des personnifications qui exprimaient les valeurs comme la prudence, la liberté, la justice etc. Elle remonte à l’antiquité où dans la mythologie grecque et romaine, Thémis ou Diké et analogiquement Iustitia (d’où vient plusieurs variations du mot « justice » dans les langues romanes : justice en français et en anglais en tant que langue germanique, giustizia en italien et justicia en espagnol), symbolisèrent la justice. D’habitude, ses attributs étaient la balance, le glaive et les yeux bandés.

ill. 1. Statue de Thémis de Rhamnonte en Attique, vers 300 av. J.C., Musée national archéologique d’Athènes

Au Moyen Âge, la Justice fut incorporée à la moralité chrétienne en tant qu’une de quatre vertus cardinales avec La Prudence, La Tempérance et La Force. Ce concept théologique donna naissance à un modèle iconographique qui fonctionna dans l’art européen jusqu’à la fin de la belle époque. Quatre vertus étaient représentées sous les personnages féminins, chacun avec un attribut propre à une vertu. En France, certains hôtels de ville ou d’autres bâtiments qui hébergent les institutions publiques, sont décorés avec les statues ou les reliefs de quatre vertus cardinales, par exemple l’hôtel de ville de La Rochelle en Nouvelle-Aquitaine.

ill. 2. Allégorie féminine de la Justice, Raphaël, 1508, Chambre de la Signature, Palais du Vatican

Dans le contexte français, il faudrait rappeler une peinture emblématique, ceci dit La Liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix. La Liberté est personnifiée par Marianne qui tient un drapeau tricolore et porte un bonnet phrygien. Malgré son symbolique national et patriotique, elle reste toujours une incarnation des divinités grecques et romaines. À noter que la Liberté et la Justice, d’habitude apparaissaient ensemble dans l’iconographie romantique et ensuite moderne, concernant les questions libératrices.

ill. 3. La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830

Un autre symbole de la justice dans la tradition européenne est le roi Salomon. Le fameux « jugement de Salomon », issu de la Biblie et par la suite introduit dans l’iconographie, est devenu une phrase signifiant un jugement juste et impartial.

ill. 4. Le jugement de Salomon, Nicolas Poussin, 1649

Haetae – Thémis ou Iustitia coréenne

Haetae (해태), appelé parfois Haechi (해치), est un animal mythique d’origine chinoise qui symbolise la justice. Il sait distinguer les bonnes actions des actes répréhensibles, la vérité du mensonge, la noblesse morale de la vilenie.

C’est un être qui possède des éléments d’anatomie du chien, du lion et du dragon. Il a un corps musclé, couvert d’écailles qui ressemblent à la peau du dragon. Ses dents, surtout les canines supérieures, sont toujours visibles.

Même si Haetae accompagne les Coréens depuis l’antiquité, il devint plus apprécié uniquement à l’époque de Joseon. Ses statues furent installées à proximité de Hanyang pour protéger la capitale contre les catastrophes naturelles et pour garder l’esprit de corps du peuple.

En Chine

Haetae fonctionne comme un équivalent d’un animal fabuleux chinois Xièzhì (獬豸). D’après la mythologie, le deuxième fut un animal magique d’un conseiller politique Gāo Yáo (臯陶) à l’époque légendaire préhistorique de l’empereur Shùn (帝舜 Dì Shùn). Il sut reconnaître l’innocence et la culpabilité chez les gens. S’il avait trouvé la personne coupable, il la piqua avec sa corne.

Xièzhì, et en conséquence Haetae, sont souvent confondus avec Qílín (麒麟) chinois (appelé erronément « une licorne chinoise » à cause de sa corne qui ressemble à la licorne médiévale en Occident), et respectivement avec Kirin (기린) en Corée. Cependant, les similarités dans leurs représentations iconographiques sont tellement nombreuses qu’il arrive que… même les Chinois et les Coréens confondent leurs identités. Un exemple simple mais signifiant, ce sont deux articles sur Xièzhì et Qílín sur Wikipédia chinoise où la même statue de la Cité interdite a été présentée deux fois pour illustrer deux animaux différents.

Les imprécisions de l’identité de ces quatre animaux posent une autre question. En Chine, Xièzhì n’appartient pas au groupe des lions gardiens, appelé aussi « les lions de Fo » ou « les chiens de Fo ». Néanmoins, en fonction du contexte et du style, Haetae est traité comme un équivalent de Xièzhì ainsi que des lions gardiens. De ce fait, il paraît qu’une transmission iconographique et symbolique de la Chine en Corée a réuni Xièzhì et les images des lions en un seul être. Pour autant, on trouve quelques statues des lions gardiens coréens, distingués de Haetae, par exemple dans une pagode en pierre au Hwaeomsa temple de Gurye (구례 화엄사).

ill. 10. Une pagode en pierre avec un sajadan (사자단 ; en hanja : 獅子壇), ceci dit « une platforme à lions », Hwaeomsa temple de Gurye (구례 화엄사)

Haetae et la Justice sud-coréenne

Aujourd’hui, Haetae est toujours présent dans le discours sur l’histoire de la loi et les questions juridiques en Corée du Sud. Le 19 décembre 2014, une statue de Haetae a été dévoilée en tant que donation du gouvernement sud-coréen au Palais de la Paix à La Haye. Ce geste symbolique a contribué au développement des relations diplomatiques entre Séoul et l’Union européenne.

ill. 11. Statue de Haetae dévoilée au Palais de la Paix à La Haye, 2014

Culture populaire

En 2009, Haetae est devenu plus célèbre grâce à une nouvelle mascotte officielle de Séoul et ensuite, grâce au drama historique Haechi (해치) de 2019. La mascotte représente le style kawaii et sous cette forme, elle est reprise par le manhwa et les créateurs de certaines applications. Quant au drama, Haetae est un leitmotiv moral et philosophique de toute la série. L’un des personnages, Bak Mun-su (박문수 ; d’ailleurs, inspiré par un vrai personnage historique connu pour sa lutte contre l’injustice), traite le mot « haechi » comme un synonyme de la justice. En plus, l’image de la fameuse statue à la porte d’entrée du Palais Gyeongbokgung de Séoul, apparaît dans la séquence titre plusieurs fois.

ill. 12. Haechi, mascotte officielle de Séoul
ill. 13. L’affiche du drama Haechi (« 해치 »), 2019

À remarquer que l’un des personnages de Marvel, s’appelle Mark Sim vel Haechi et il peut se transformer en une créature avec une corne caractéristique sur son front, qui ressemble à Haetae. Il est apparu pour la première fois dans les volumes suivants : New Warriors (vol. 5) #2 (mai 2014, par Christopher Yost et Marcus To), VF : Spider-Man (vol. 5) n°2 (février 2015, Panini comics).

Le symbole qui vit

La présence de Haetae dans la culture populaire permet de l’animer et de garder une partie de la tradition coréenne dans la modernité. C’est un symbole qui vit et qui circule sans cesse. Et malgré ses transformations visuelles ou philosophiques, il ne devient pas entièrement déraciné de son origine historique. En tant que monument, mascotte, personnage animé, métaphore ou encore sous une autre forme, Haetae restera longtemps dans la culture coréenne. Voici, un autre exemple comment la tradition et la modernité coexistent en Corée.

Addenda

* « Les symboles de la justice » : j’écris le mot « justice » en minuscule parce que c’est une référence à la valeur universelle, pas à l’allégorie dans la tradition européenne, à la déesse romaine Iustitia ou à l’autorité du Tribunal.

Illustrations

  • Image liminaire : Statue de Haetae à la porte d’entrée du Palais Gyeongbokgung, Séoul
  • ill. 1. Statue de Thémis de Rhamnonte en Attique, v. 300 av. J.-C., Musée national archéologique d’Athènes
  • ill. 2. Allégorie féminine de la Justice, Raphaël, 1508, Chambre de la Signature, Palais du Vatican
  • ill. 3. La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830
  • ill. 4. Le jugement de Salomon, Nicolas Poussin, 1649
  • ill. 5. Statue de Haetae à la porte d’entrée du Palais Gyeongbokgung, Séoul
  • ill. 6. Une représentation de Haetae (probablement avec deux cornes comme chez Kirin) dans la peinture coréenne traditionnelle, XIXème siècle (?)
  • ill. 7. P
  • ill. 8. La photo de l’article sur Xièzhì (獬豸), Wikipédia chinoise
  • ill. 9. La photo de l’article sur Qílín (麒麟), Wikipédia chinoise
  • ill. 10. Une pagode en pierre avec un sajadan (사자단 ; en hanja : 獅子壇), ceci dit « une platforme à lions », Hwaeomsa temple de Gurye (구례 화엄사)
  • ill. 11. Statue de Haetae dévoilé au Palais de la Paix à La Haye, 2014
  • ill. 12. Haechi, mascotte officielle de Séoul
  • ill. 13. L’affiche du drama Haechi (« 해치 »), 2019
  • ill. 14. Mark Sim vel Haechi
  • ill. 15. Mark Sim vel Haechi (après la transformation)

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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