La Corée du Sud sauve la Terre en 2092

En 2092, les forêts sont en train de disparaître et les déserts dominent la surface de la Terre. Les gens ne voient plus le ciel bleu et ils portent… des masques à gaz dans la ville. Découvrez l’univers d’un nouveau blockbuster sud-coréen, Space Sweepers, réalisé par Jo Sung-hee avec un budget de 25 milliards de wons (22,4 millions de dollars américains) et diffusé sur Netflix (la sortie aux cinémas a été repoussée à cause de la sitation pandémique) il y a deux jours, le 5 février 2021, déjà numéro 1 sur cette plateforme – l’univers où un groupe de Sud-Coréens sauve toute la Terre.

Bande-annonce officielle de Space Sweepers (« 승리호 » Seungri ho, 2021) sur Netflix

Un opéra de l’espace ?

Space Sweepers (« 승리호 » Seungri ho, 2021 ; littéralement : « L’arc de victoire ») de Jo Sung-hee (조성희), représente le cinéma de science-fiction. Il est considéré comme un opéra de l’espace. C’est un sous-genre dont le nom peut évoquer « immédiatement des grandioses espaces interstellaires, des rutilantes fusées traversant un cosmos piqueté d’étoiles scintillantes dans le fracas des réacteurs (hum, du bruit dans l’espace ?), des guerres intergalactiques, des planètes exotiques, des civilisations extraterrestres baroques. » (Guiot, 1987) Il existe depuis la naissance de la science-fiction : au début, en tant que « porteur de l’éthique western (esprit pionnier et nouvelle frontière), de l’idéologie capitaliste (exportation de l’American way of life) et d’un imaginaire incandescent. » (Guiot, 1987) ; ensuite, « dans les années cinquante, tout comme le western, il s’intellectualisera avec les Empires galactiques d’Asimov ou le cycle des Marchands interplanétaires (business is business !) de Poul Anderson.» (Guiot, 1987). Enfin, avec l’apparition de Star Wars en 1977 et son déroulement, l’opéra de l’espace a évolué pour être repris par des réalisateurs non-américains ou même non-occidentaux. Par exemple, une série du genre anime, Les Héros de la Galaxie (銀河英雄伝説, Ginga eiyū densetsu ; en anglais : Legend of the Galactic Heroes ; abrégé LOGH), basée sur les romans de Tanaka Yoshiki (田中 芳樹), et adaptée par plusieurs réalisateurs japonais dans les années 1980 et 1990.

L’intrigue

Les quelques premières minutes du film présentent une réalité privée du ciel, du soleil, des plantes et des animaux, complétement dominée par la technologie et des gratte-ciels. Une vue sur la statue de l’amiral Yi Sun-Shin à Séoul indique sur le paysage urbain sud-coréen. Et un détail à ne pas négliger, une petite plante qui pousse dans une fissure sur la route, soudainement écrasée par les roues du bus…

La vie sur la Terre, ancien symbole de vie – elle-même ! – est menacée. UTS corporation, gérée par James Sullivan, contrôle toute l’humanité, divisée entre les citoyens d’UTS et les non-citoyens d’UTS, ce qui détermine la position sociale et la qualité de la vie. Elle crée un nouvel habitat humain dans l’Univers pour y déplacer « des individus morales, dignes d’une meilleure existence » comme Sullivan justifie ce plan.

Kim Tae-ho (Song Joong-ki [송중기], connu de ses rôles dans les dramas Sungkyunkwan Scandal de 2010 et Descendants of the Sun de 2016), ancien militaire des forces spatiales d’UTS, dégradé, cherche un moyen pour payer ses dettes, gagner de l’argent et retrouver sa fille. Avec la capitaine Jang (Kim Tae-ri [김태리], connue de la fameuse Mademoiselle de 2016 et de la série Mr. Sunshine de 2018), Tiger Park (Jin Seon-kyu [진선규]) et le robot Bubs (Yoo Hai-jin [유해진]), ils forment une équipe d’un vaisseau qui ramasse des débris spatiaux. Ils sont des space sweepers du titre – « balayeurs spatiaux ». Un jour, ils trouvent par hasard une petite fille, Dorothy (dans ce rôle, Park Ye-rin [박예린]) ou Kang Kot-nim (강꽃님). Il est dit qu’elle est un androïde dangeureux, programmé pour exploser mais en vrai… elle est un nano(ro)bot avec des pouvoirs de faire pousser des plantes ou d’arrêter une attaque balistique. Au fil du temps, l’équipe du vaisseau (qui s’appelle, nomen omen, « Victoire » [승리 Seungri]) découvre un but commun – sauver Dorothy avant que Sullivan la capture pour détruire la Terre…

ill. 3. Dorothy vel Kang Kot-nim (강꽃님) dans Space Sweepers

Space Sweepers et l’Arbre de vie

Dans Space Sweepers, on trouve plusieurs références culturelles où l’Arbre de vie est la plus évidente. D’abord, James Sullivan parle directement de l’arbre de vie dans le contexte d’« un paradis céleste » – d’« nouvel Éden » qu’il va construire. Cette « super plante » aidera à transformer Mars en habitat humain. Ensuite, Dorothy dévoile ses pouvoirs extraordinaires comme faire pousser des plantes. En conséquence, cet enfant devient une source d’espoir et un symbole de renouvellement vital.

À rappeler ici Les Gardiens de la Galaxie (en anglais : Guardians of the Galaxy, 2014) avec le fameux Groot qui est une référence plus directe à l’Arbre de vie. En tant que vrai arbre, il pousse des branches pour embrasser et sauver ses amis d’une catastrophe spatiale ou aérienne. Après, quand tout le monde est convaincu qu’il soit mort, il réapparaît comme un petit semis d’arbre pour recommencer son cycle végétal.

Space Sweepers et la science-(non)fiction

La science-fiction, en tant que genre littéraire et aussi cinématographique, permet de présenter les problèmes du monde réel de façon voilée, parfois exagérée, mais toujours crédible. Space Sweepers est une critique du système totalitaire orwellien et celui d’Aldous Huxley du Meilleur des mondes (en anglais : Brave New World, 1932) ; d’industralisation excessive qui mène l’environnement naturel, et par la suite toute la Terre, vers la destruction.

À remarquer que l’idée de transformer Mars en habitat humain correspond avec un projet de la colonisation de cette planète, lancé par Elon Musk. Que ce soit une corrélation neutre ou une allusion critique, cette association reste évidente.

D’autres questions

Dans Space Sweepers, on découvre d’autres messages cachés également. Le robot Bubs représente la transidentité des personnes transgenres. Au début du film, on perçoit Bubs comme un homme (ou plutôt comme un robot masculin). Mais dans la scène où il maquille Dorothy, elle l’appelle tout à coup « eonni (언니) » ce qui signifie en coréen « (ma) sœur aînée ». Bubs rougit, mais en même temps il est touché car son rêve est de se faire opérer pour devenir une femme. À la fin, Bubs apparaît avec un corps féminin, heureux d’avoir (re)trouvé sa vraie identité.

Dans le film, on trouve quelques détails qui font référence à la culture coréenne traditionnelle. Le premier, c’est quand le robot Bubs ouvre une boîte où il garde son argent comptant. C’est une boîte traditionnelle coréen, potentiellement un coffre à bijoux ou d’autres accessoires précieux. Elle est décorée avec des vraies férules et de la nacre. Le deuxième, c’est un repas des personnages principaux après leur bataille finale. La table est dressée à la coréenne et on distingue facilement des bols et des baguettes. Enfin, c’est la présence du hangeul dans les noms écrits et dans un cahier d’écriture coréenne pour les enfants.

Une autre question intéressante est l’amour paternel, exemplifié par Kim Tae-ho avec Suni et docteur Kang avec Dorothy vel Kang Kot-nim. Ce sont les hommes qui tiennent beaucoup à leurs enfants, prêts à tout sacrifier pour leur sécurité. Cela donne une belle image de la relation entre un parent et son enfant. En plus, cela peut être une polémique indirecte avec certains modèles confucéens, toujours présents dans la société sud-coréenne.

Finalement, dans les dernières minutes du film, Bubs-femme est en train de lire un receuil de poèmes de Rainer Maria Rilke sous le titre Leben und Lieder (Vie et chanson, 1894), dont la couverture est bien exposée. Serait-ce un clin d’œil triste au poète autrichien qui fut traité comme une fille par sa mère pendant les premières années de sa vie… ?

ill. 7. Bubs-femme qui lit un receuil de poèmes de Rainer Maria Rilke sous le titre Leben und Lieder (Vie et chanson, 1894)

Space Sweepers et la Corée du Sud qui sauve la Terre

Le cinéma cosmique est, dans certain sens, une continuation de la course à l’espace, initiée dans les années 1950 par les États-Unis et l’Union soviétique. Il permet de « conquérir l’Univers » de manière moins chère, plus suggestive et surtout, amusante pour les spectateurs. Dans Space Sweepers, le véhicule spatial « Victoire » (승리 Seungri) est marqué par le drapeau sud-coréen. Son équipage est sud-coréen et Dorothy vel Kang Kang Kot-nim, « la sauveuse du monde », elle aussi. On voit bien que la stratégie narrative du film, malgré la présence des personnages qui représentent des cultures différentes (chinoise, russe, française, américaine, arabe etc.), est orientée vers le succès des cinq Sud-Coréens à la fin.

La Corée du Sud vient de gagner sa place dans la course à l’espace, cinématographique pour l’instant. Et les recherches de l’Institut coréen de recherche aérospatiale ou KARI (Korea Aerospace Research Institute) sont toujours bien avancées dans le pays de Samsung…

Bibliographie

Illustrations

  • Image liminaire : Une scène de Space Sweepers. De gauche : Jin Seon-kyu (진선규) comme Tiger Park, Yoo Hae-jin (유해진) comme le robot Bubs et Song Joon-ki (송중기) comme Kim Tae-ho.
  • ill. 1. La couverture du magazine américain Imagination, dédié à la science-fiction et à la fantasie, mai 1954. Elle présente une bataille cosmique.
  • ill. 2. Une affiche officielle coréenne de Space Sweepers (« 승리호 » Seungri ho, 2021)
  • ill. 3. Dorothy vel Kang Kot-nim (강꽃님) dans Space Sweepers
  • ill. 4. Dorothy vel Kang Kot-nim qui fait pousser des feuilles sur les branches sèches.
  • ill. 5. La même scène qu’au-dessus, Dorothy vel Kang Kot-nim qui fait pousser des feuilles sur les branches sèches.
  • ill. 6. La scène des Gardiens de la Galaxie où Groot pousse des branches pour embrasser et sauver ses amis.
  • ill. 7. Bubs-femme qui lit un receuil de poèmes de Rainer Maria Rilke sous le titre Leben und Lieder (Vie et chanson, 1894)

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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2 Comments

  1. Eva Houdova Reply

    Merci pour votre article super intéressant, bien écrit et bien documenté. Cela donne vraiment envie de voir le film!

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