IA : France et Corée du Sud en quête de puissance
« L’Occident tel que nous le connaissions n’existe plus », déclarait Ursula von der Leyen au journal allemand Die Zeit en avril 2025. Cette formule illustre les transformations d’un ordre international marqué par le regain des rivalités entre États, l’affaiblissement du multilatéralisme et la remise en question des normes internationales. Dans ce contexte, la perte de confiance dans le leadership américain pousse plusieurs pays à diversifier leurs partenariats diplomatiques et sécuritaires. L’IA joue donc pour la France et la Corée du Sud une manière de (re)gagner leur puissance.
Au cœur de ces recompositions géopolitiques, l’intelligence artificielle (IA) occupe une place croissante. La compétition technologique entre les États-Unis et la Chine place les puissances intermédiaires face à un dilemme : s’aligner sur l’un des deux pôles dominants ou chercher à préserver leur autonomie technologique. Mais comment l’intelligence artificielle redéfinit-elle les rapports de puissance, et pourquoi représente-t-elle un enjeu stratégique commun pour la France et la Corée du Sud ?
La puissance à l’épreuve des transformations de l’ordre international
Pour comprendre les enjeux géopolitiques de l’intelligence artificielle, il convient d’abord de revenir sur la notion de puissance. Dans les relations internationales, celle-ci renvoie notamment à la capacité d’un État à imposer sa volonté à un autre, selon l’approche développée par Raymond Aron. Serge Sur distingue également la capacité positive d’un État à « faire ou faire faire à d’autres » et sa capacité négative à « refuser de faire ou d’empêcher de faire ».
En effet, la puissance ne se limite toutefois pas à la contrainte militaire ou économique, traditionnellement associée au hard power. Elle comprend également le soft power, théorisé par Joseph Nye, qui désigne la capacité d’un État à exercer une influence par l’attraction culturelle, la diffusion de valeurs et la circulation des idées.
Les technologies numériques au sein de la compétition numérique
L’essor des technologies numériques vient néanmoins bousculer ces distinctions. La maîtrise des données, des infrastructures numériques et des capacités de calcul constitue désormais un facteur supplémentaire de puissance. L’intelligence artificielle s’impose ainsi comme un instrument de compétition stratégique, susceptible de renforcer la position internationale des États qui parviennent à la développer et à la déployer à grande échelle.
Cette évolution s’accompagne d’un changement dans les acteurs qui façonnent l’innovation. Alors que le développement technologique était auparavant davantage guidé par les États, les entreprises privées occupent désormais une place centrale. Elles évoluent souvent plus rapidement que les institutions publiques et les cadres juridiques. Ainsi, les pays qui ne parviennent pas à adopter l’IA risquent donc de perdre progressivement en compétitivité et de voir une partie de leur souveraineté dépendre d’acteurs extérieurs.
La France et la Corée du Sud : deux puissances intermédiaires face aux grandes puissances
Retours historiques sur la notion de puissance
C’est dans ce contexte que la notion de « puissance moyenne » prend tout son sens. Cette ntion, employée dès le XVIe siècle par le diplomate italien Giovanni Botero, désignait des États disposant de ressources suffisantes pour assurer leur propre fonctionnement sans pour autant appartenir aux grandes puissances. Après la Seconde Guerre mondiale, elle a notamment été reprise par des diplomates et des universitaires australiens et canadiens pour définir la place de leurs pays dans le système international.
Aujourd’hui, malgré l’absence de consensus définitif sur sa définition, les puissances moyennes sont généralement considérées comme des États qui ne disposent pas des capacités nécessaires pour imposer leurs préférences à l’échelle mondiale ou régionale, mais qui possèdent des ressources diplomatiques, économiques ou technologiques leur permettant d’exercer une influence significative.
Qu’est-ce qu’une puissance moyenne ?
Dans ce contexte, la Corée du Sud illustre cette situation. Malgré ses capacités économiques et technologiques considérables, elle ne dispose pas d’une puissance militaire lui permettant de rivaliser avec les grandes puissances mondiales ni d’assurer seule sa défense. Son influence repose également sur ses capacités diplomatiques, son investissement dans les organisations internationales et son rayonnement économique et culturel. Son ambition dans le domaine de l’intelligence artificielle témoigne ainsi d’une volonté de renforcer son autonomie stratégique.
Le cas français est plus nuancé. La France dispose de plusieurs attributs traditionnellement associés aux grandes puissances, notamment son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et son arsenal nucléaire. Toutefois, ses capacités économiques, démographiques et militaires, ainsi que la nécessité de composer avec ses partenaires européens, permettent également de l’analyser comme une puissance moyenne.
Malgré leurs différences, les deux pays partagent donc une préoccupation : préserver leur capacité d’action dans un environnement international dominé par des acteurs disposant de ressources technologiques et économiques supérieures.
La souveraineté numérique, un nouvel enjeu stratégique
L’intelligence artificielle ne repose pas uniquement sur la performance des algorithmes. Son développement dépend d’un ensemble d’infrastructures, de ressources numériques, de données et de compétences humaines. La maîtrise de cette chaîne de fonctionnement constitue un enjeu majeur pour l’autonomie technologique et la compétitivité des États.
Elle comprend d’abord une couche physique, composée notamment des câbles sous-marins, des centres de données et des semi-conducteurs avancés. Vient ensuite l’infrastructure logique, qui rassemble les protocoles et les systèmes nécessaires au fonctionnement des réseaux numériques. La troisième couche correspond aux applications d’intelligence artificielle accessibles aux utilisateurs. Enfin, la quatrième concerne l’information et les interactions sociales, à travers les données et les contenus utilisés pour entraîner les modèles.
La compétition technologique porte donc autant sur le contrôle de ces infrastructures que sur les modèles d’intelligence artificielle eux-mêmes.
Cette question est d’autant plus importante que le pouvoir technologique se concentre entre les mains d’un nombre limité d’entreprises privées. Les groupes américains Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ainsi que les entreprises chinoises Baidu, Alibaba et Tencent, participent directement à la structuration des environnements numériques. Leur influence peut parfois entrer en concurrence avec les prérogatives traditionnellement associées à la souveraineté étatique.
La notion de souveraineté numérique au centre
La souveraineté numérique désigne précisément la capacité des États à exercer un contrôle effectif sur les infrastructures, les données et les technologies qui structurent leur espace national. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, elle suppose notamment de maîtriser les ressources nécessaires au stockage et au traitement des données, tout en conciliant sécurité, conformité réglementaire et compétitivité économique.
Pour la France comme pour la Corée du Sud, l’enjeu consiste donc à développer des capacités technologiques propres sans s’isoler des réseaux internationaux d’innovation. Dans un environnement marqué par la rivalité sino-américaine, la recherche d’autonomie ne signifie pas nécessairement l’indépendance totale, mais plutôt la capacité de choisir ses interdépendances.
L’intelligence artificielle apparaît ainsi comme un révélateur des transformations de la puissance contemporaine. Pour les puissances moyennes, elle représente à la fois une source de dépendance potentielle et une occasion de renforcer leur influence. Reste à déterminer dans quelle mesure la France et la Corée du Sud peuvent mettre en commun leurs atouts pour préserver leur souveraineté technologique.
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