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Cet article ouvre une série consacrée à la culture des cafés en Corée du Sud.
À travers différents angles, nous explorons la manière dont les cafés, bien au-delà de leur fonction première de simple consommation, sont devenus de véritables espaces d’expérience sociale et de mise en scène du quotidien. Ce premier volet revient sur l’essor rapide des cafés dans le pays et à leur rôle de « tiers-lieu » (Third Place), un espace intermédiaire entre la maison et le travail. On s’intéresse notamment au phénomène des « Cagongjok » (카공족), ces habitués qui viennent étudier ou travailler dans les cafés.

Dans les rues de Séoul, il suffit de marcher quelques minutes pour s’en rendre compte : les cafés sont partout, et les passants presque toujours une tasse à la main.
En Corée du Sud, le café s’est imposé comme la boisson du quotidien. Du matin aux pauses de l’après-midi, des retrouvailles entre amis aux réunions professionnelles, prendre un café est devenu une habitude profondément ancrée dans les routines sociales du pays.
Implantation et croissance du café
En Corée du Sud, le café, c’est presque une longue histoire d’amour. On a d’ailleurs déjà consacré un article à ce lien particulier sur Planète Corée, pour celles et ceux qui veulent creuser le sujet.
Ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’en à peine vingt ans, le café est devenu incontournable dans le quotidien des Sud-Coréen. Le pays s’est imposé comme l’un des plus grands consommateurs au monde, faisant du café un véritable phénomène de société.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon Euromonitor, chaque sud-coréen consommerait en moyenne 416 tasses de café par an. C’est plus du double de la moyenne mondiale, estimée à environ 152 tasses par personne. Autrement dit, la Corée du Sud est aujourd’hui largement reconnue pour sa culture du café, qui bat tous les records.

L’arrivée de Starbucks : un tournant dans la consommation du café
Cette relation privilégiée avec le café ne s’est évidemment pas construite du jour au lendemain. Avant l’essor du café tel qu’on le connaît aujourd’hui, la consommation existait déjà au sud de la péninsule. Le café rapide et bon marché, surtout instantané ou en distributeur, a longtemps rythmé la consommation ici.
Tout commence à changer à la fin des années 1990, avec l’arrivée de la chaîne américaine Starbucks à Séoul. Plus que de nouvelles boissons, la marque introduit une nouvelle manière de consommer et de vivre le café. Fini le café bu sur le pouce, place à un café à base de grains fraîchement moulus, et surtout à une nouvelle idée : prendre le temps. S’asseoir, rester, profiter de l’espace… le café devient peu à peu une expérience, et plus seulement une habitude (rapide) de consommation.

Et pourtant, Starbucks a su attirer la curiosité du public. Ce qui intrigue vraiment, ce n’est pas seulement la boisson, mais le décor qu’à popularisé la franchise. On ne vient plus juste pour boire un café, mais on y vient pour vivre une expérience. C’est un véritable tournant, qui a contribué à l’émergence d’une nouvelle culture du café en Corée du Sud.
Développement dans les années 2000 : essor rapide
À partir des années 2000, le modèle du café, popularisé par Starbucks, commence à être adopté et adapté par des entreprises coréennes. Très vite, de nombreuses chaînes nationales émergent et se lancent dans une course sans fin.
Mega Coffee, Paik’s Coffee, Compose Coffee, Ediya Coffee, A Twosome Place… il suffit parfois de marcher quelques secondes dans une rue pour en croiser un, et souvent plusieurs.




Mais l’essor du modèle des cafés ne se limite pas qu’aux grandes enseignes, souvent associées à une consommation rapide ou à emporter. En parallèle, une multitude de cafés indépendants poussent un peu partout dans la ville. Chacun cherche à proposer de nouveaux concepts, de nouvelles ambiances et des façons différentes de savourer le café.
Pour beaucoup d’entrepreneurs, l’arrivée et le succès impressionnant de Starbucks transforment l’ouverture d’un café en opportunité séduisante. La demande est constante et ne semble jamais vraiment faiblir.
Résultat : les cafés se multiplient dans les rues, chacun essayant de trouver sa place et de se démarquer dans un marché en pleine expansion, voire même saturation.
Saturation : la « crise des cafés »
Ce succès, aussi impressionnant soit-il, a aussi son revers. À force de voir des cafés ouvrir un peu partout, le marché commence à saturer. Trop d’établissements pour une concurrence de plus en plus forte. Certains parlent même d’une « crise des cafés » pour un marché qui, après avoir connu une croissance rapide, devient aujourd’hui ultra concurrentiel.

Dans ce contexte, certains cafés ne résistent pas. Les grandes chaînes se livrent à une vraie bataille pour attirer les clients à la porte, tandis que les petits cafés essaient eux aussi de se faire une place. Alors, certains établissements ouvrent…puis disparaissent parfois quelques mois plus tard. Et pourtant, le problème n’est pas un manque de clients, bien au contraire. Le café reste extrêmement populaire. Mais avec autant d’établissements sur le marché, la concurrence devient tout simplement impitoyable.
Alors, une question se pose : pourquoi les cafés, à la fois comme boisson mais aussi comme lieu, occupent-ils une place aussi importante dans la société sud-coréenne ? Qui consomme ces espaces, pour quelle raison ? Que viennent réellement y chercher les consommateurs ?
Le café comme « tiers-lieu »
Si les cafés sont partout en Corée du Sud de nos jours, ce n’est pas seulement parce que les Sud-coréens aiment le café. Bien sûr, la boisson compte, mais ce qui fait vraiment la différence, c’est leur rôle social en tant que lieux de vie.
Au fil du temps, ces cafés sont devenus bien plus que des espaces pour commander un café chaud ou glacé. Pour beaucoup, ils sont un refuge du quotidien, un endroit où l’on peut se poser entre deux moments de la journée. On peut y retrouver des amis, discuter, travailler sur son ordinateur, étudier, ou simplement prendre un moment pour soi.


Cette idée rejoint d’ailleurs un concept connu en sociologie : le tiers-lieu, ou troisième lieu (The Third Place), développé par Ray Oldenburg. Il s’agit d’un espace situé entre la maison et le travail, où l’on peut se sentir libre tout en étant entouré d’autres personnes.
Pourquoi le café fonctionne si bien comme tiers-lieu ?
Un café n’est ni complètement privé, comme la maison, ni totalement public, comme la rue. Il fonctionne plutôt comme un espace intermédiaire, où l’on peut y faire ses propres activités tout en partageant l’endroit avec d’autres personnes que l’on ne connaît pas forcément.
L’environnement urbain joue aussi un rôle important. En Corée du Sud, particulièrement dans les grandes villes, les logements sont relativement petits. Encore plus pour les étudiants et les jeunes actifs. Dès lors, le café devient facilement une extension de l’espace privé. Plutôt que d’inviter quelqu’un chez soi, on se retrouve simplement dans un café.
Et puis, c’est aussi très pratique. Wi-Fi gratuit, prises électriques, climatisation ou un chauffage, des sièges confortables… tout est pensé pour qu’on puisse rester un moment sans se presser.


Peu à peu, les cafés s’intègrent dans le rythme quotidien et deviennent presque une habitude sociale. Un café à emporter le matin, une pause dans l’après-midi, un rendez-vous entre amis, un moment pour étudier ou simplement se détendre… Les cafés ne sont plus seulement des lieux pour boire. Ils deviennent des vrais espaces de vie, mais aussi des espaces de travail informels, un tiers-lieu entre la maison, le bureau, et les obligations sociales.
La culture du « Cagong », le café pour les étudiants et les jeunes travailleurs
Avec l’apparition du café comme espace à part entière, et la conscientisation de ce lieu comme un espace où se sentir présent, une pratique particulière s’est naturellement développée en Corée du Sud : le Cagong (카공).
Ce terme, contraction de Café (kape, 카페) et de étudier (gongbu, 공부), désigne le fait de venir dans un café pour travailler ou réviser. Étudiants universitaires, candidats aux concours, jeunes actifs… tous ceux qui adoptent cette habitude sont appelés les Cagongjok (카공족), littéralement « le groupe de ceux qui étudient au café ».


Apparu dans les années 2010, ce néologisme reflète un phénomène qui prend rapidement de l’ampleur parmi les consommateurs de cafés. Très vite, le Cagong s’impose comme une pratique du quotidien, en particulier chez les jeunes de 20 à 30 ans.
Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des étudiants s’y installer pendant plusieurs heures, ordinateur ouvert, cahiers et livres empilés, souvent à deux pas des universités ou des lycées. L’ambiance y est à la fois calme et vivante, idéale pour se concentrer tout en restant dans un environnement stimulant.
Comment le café a remplacé la bibliothèque
Quand le logement pousse les étudiants dehors
Le café comme lieu d’étude ne s’est pas imposé par hasard.
Pour comprendre pourquoi, il faut garder à l’esprit un élément central. La société sud-coréenne accorde une très grande importance aux études, aux concours et à la réussite professionnelle. Étudiants comme jeunes actifs passent donc de longues heures à travailler et à réviser, quasiment sans véritable pause.
Mais alors, pourquoi ne pas simplement étudier chez soi ? Dans les grandes villes, beaucoup d’étudiants vivent dans de très petits logements, comme les Goshiwon (고시원), des chambres très compactes où l’espace est limité. Même si ces logements sont pratiques et abordables, ils ne sont pas toujours idéals pour étudier efficacement. Et quitter son pyjama, se préparer et sortir un peu de chez soi fait déjà une grande différence sur la concentration. Il est donc tout autant judicieux et rentable de trouver un lieu annexe pour se créer un environnement d’étude plus confortable et stimulant.

Le café, un espace d’étude idéal ?
On pourrait ensuite penser que les bibliothèques ou les salles d’études remplissent déjà ce rôle. En partie oui, mais elles sont souvent noires de monde, surtout en période d’examens. Sans compter que leur ambiance très silencieuse peut vite devenir pesante, voire étouffante.
Alors, pour les Cagongjok, travailler dans un café offre plusieurs avantages. D’abord, l’ambiance y est complètement différente de celle que l’on retrouve chez-soi, ou de n’importe quelle salle d’étude classique. Plus vivant, plus souple, le café est un espace dynamique où règne une atmosphère studieuse… mais plus libre. Même le bruit ambiant, loin d’être un obstacle, peut aider à la concentration en installant un fond sonore régulier. Et cerise sur le gâteau, une tasse de café chez Starbucks à 4 000 wons (environ 2.30€) équivaut aujourd’hui à louer un petit espace d’étude pendant plusieurs heures.
Voir les autres concentrés ou occupés a aussi un effet très motivant : « les autres font, alors je dois faire »; « les autres me regardent, alors je dois rester focus ». Quand tout le monde est studieux, on a naturellement envie de faire pareil, et le regard d’autrui devient une incitation à se dépasser. Alors, cette dynamique crée une forme de motivation collective, une pression douce qui pousse à travailler, à rester focus et à ne pas décrocher. Une sorte de discipline sociale implicite, en somme.
Au final, le café devient un espace à la fois individuel et collectif, où l’on travaille seul, mais jamais être vraiment isolé. C’est précisément ce mélange qui explique pourquoi le Cagong s’est imposé comme une pratique sociale à part entière en Corée du Sud.
Une stratégie d’exclusion des Cagong ?
Une présence qui divise
Même si la pratique du Cagong semple plutôt anecdotique à première vue, leur présence est loin de faire l’unanimité. En Corée du Sud, certains propriétaires, employés, et même clients, ne la voient pas forcément d’un bon œil. Rester longtemps, occuper une table, consommer peu…cela suffit à créer des tensions et à alimenter des débats qui perdurent encore de nos jours.
D’après une étude de Korea Economic Daily, une grande partie des étudiants fréquente les cafés pour étudier de manière hebdomadaire (63%). Si certains n’y vont qu’une ou deux fois par semaine, d’autres s’y rendent parfois plus de trois fois (39.1%), voire même plus de cinq fois (8.7%). Côté durée, une plus grande partie des étudiants affirment y passer entre trois et quatre heures (31.7%), tandis qu’une part plus réduite n’y reste qu’une à deux heures (17.5%).

Un comportement qui pose problème aux cafés. Pour les propriétaires, cela signifie surtout moins de rotation des tables, donc moins de clients, et au final une baisse de rentabilité. Même si une partie des Cagongjok consomme plusieurs boisson, cela reste souvent insuffisant aux yeux des gérants, surtout lorsque les commandes se limitent aux produits les moins chers.
Une guerre silencieuse des regards
Dans le même temps, l’opinion publique se montre souvent critique, notamment du côté des autres clients. Sur les forums et les réseaux sociaux, les discussions au sujet des Cagongjok pullulent, et ces derniers y sont régulièrement dépeints comme envahissants ou indésirables. Voici quelques commentaires traduits d’un reportage de la chaîne nationale Chanel A consacré aux Cagongjok.



La raison pour eux est la suivante : avec autant de Cagongjok dans les cafés, l’atmosphère peut devenir pesante, au point de se sentir intimidés ou gênés. Sur place, les « anti-cagongjok » ne sont généralement pas agressifs, mais il existe une sorte de bataille silencieuse de regards. C’est ce que les coréens appellent le Nunchi ssaum (눈치 싸움), une guerre des regards entre ceux qui travaillent intensément et ceux qui cherchent simplement à profiter du café.
Les stratégies anti-Cagongjok
Face à ce phénomène, de plus en plus de cafés cherchent à s’adapter. Plutôt que de subir cette occupation, certains mettent en place différentes stratégies pour limiter la présence prolongée des étudiants et jeunes actifs. Des stratégies dites « anti-Cagongjok ».
Certains établissements demandent désormais de commander à nouveau après quelques heures d’occupation. D’autres vont plus loin en créant des espaces spécifiques, comme des « No Study Zone » (no seuteodi jon, 노스터디존), où il est interdit de travailler. Voire même des « No 20s Zone » (no 20dae jon, 노20대존). Ces dernières visent directement les clients dans la vingtaine, souvent associés aux Cagongjok.


Certaines stratégies sont plus discrètes. L’accès au Wi-Fi peut être limité dans le temps ou rendu plus compliqué. Les prises sont parfois bloquées ou peu accessibles, et certaines tables réservées aux seuls clients de passage. Dans certains cas, les gérants jouent aussi sur l’ambiance : musique plus forte, sièges moins confortables, chaises sans dossier… Autant de petits détails qui rendent les longues sessions de travail moins attrayantes.
Même les grandes chaînes de cafés commencent à réagir. Certaines limitent désormais la durée d’utilisation Wi-Fi ou repensent l’aménagement de leurs espaces pour favoriser une rotation plus rapide des clients.
L’effet boomerang de cette résistance
Ces stratégies « anti-Cagongjok » peuvent parfois se retourner contre les cafés eux-mêmes.
Plutôt que de décourager discrètement les clients indésirables, elles peuvent donner l’impression que le lieu rejette tout le monde. L’image du café en prend un coup. Le bouche-à-oreille positif diminue. De ce fait, certains jeunes étudiants ou actifs qui auraient pu devenir des habitués vont simplement aller voir ailleurs.
Limiter trop de services essentiels, comme internet, les prises électriques, le confort, ou augmenter peut aussi finir par éloigner la clientèle « ordinaire » et faire chuter la fréquentation du lieu.
En bref, vouloir trop contrôler le temps passé par certains clients risque parfois de faire fuir tout le monde.
Vers une inclusion douce et progressive ?
Au final, il n’existe pas de solution toute faite face à l’existence des Cagongjok. Après tout, combien de temps un client peut-il rester avant que ça devienne « trop long » ? Chacun a sa propre idée du temps de présence acceptable, et c’est précisément ce qui rend la question si complexe.
La persistance de ce phénomène montre que le Cagong n’est pas juste une mode passagère. C’est bien une pratique culturelle qui évolue avec le temps. Et cela prouve aussi de la vrai identité et construction du café en tant qu’espace en Corée du Sud. Elle met aussi en lumière un vrai débat. Jusqu’où le client gêne-t-il le café, et jusqu’où conserve-t-il ses droits ?

Les grandes franchises partent avec un certain avantage, une longueur d’avance. Leurs espaces sont plus vastes, la rotation des clients moins critique. Les cafés indépendants, eux, se retrouvent souvent face à un choix inconfortable : limiter le temps de présence au risque de froisser des habitués, ou accepter les longues présences au détriment du chiffre d’affaires ?
Pourtant, quelque chose est en train de changer. L’idée de repousser systématiquement ces clients n’est plus vraiment dominante. Certains cafés commencent à s’habituer à cette tendance et à l’accepter, voyant un potentiel à exploiter.
Dans la « guerre des cafés », tirer parti de la présence de ces jeunes devient même un moyen de rester à flot. Alors, de plus en plus de petits cafés indépendants adaptent leur offre, en proposant des services pensés pour cette clientèle.
Le café n’est pas juste un lieu pour boire et étudier. C’est aussi un espace où se vit une expérience, se construit une vie sociale, et où les cafés doivent jongler entre accueillir les clients et rester rentables. Cette cohabitation montre les tensions du quotidien, mais aussi ouvre la porte à des questions plus larges. Comment le café se transforme en scène sociale, où chaque visite devient une expérience sociale à part entière ?
Bibliographie
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- LEE, Ji-Won (이지원), « Les “café-travailleurs” vs les gérants : un débat sans issue depuis 8 ans », (« 카공족 vs 점주 답없는 8년 논쟁 »), The Scoop (더스쿠프), N°561, 2023, p.23-25.
- OLDENBURG, Ray, The Great Good Place, Grand Central Publishing, 1999, 384p.
- SONG, Seon-Gyo (송선교), « Aujourd’hui, on y va étudier avec des bons » : Starbucks devenu le lieu de prédilection des “café-travailleurs”, 25 ans plus tard, serait-il en perte de vitesse ? », (« [세태취재] “된장녀 드나들던 별다방? 기프티콘 들고 공부하러 가는 곳” : 카공족 성지 된 스타벅스, 25년 세월에 별다방도 기운다? »), JoongAng Ilbo S (중앙일보에스), Vol.9, 2024, p.182-185.
- SUNG, Ji-Yeon (성지연), « Coffee Enters Koreans’ Routines », Korea.net, 2025.


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