Corée du Nord : coulisses du festival de cinéma le plus secret du monde

À l’heure où le Festival de Cannes attire les projecteurs du monde entier, un autre rendez-vous cinématographique, bien plus discret, se tient loin des tapis rouges : le Pyongyang International Film Festival. Inauguré en 1987 en Corée du Nord, cet événement demeure aujourd’hui l’un des festivals de cinéma les plus méconnus. Peu médiatisé, il suscite néanmoins la curiosité des cinéphiles par son fonctionnement atypique et son ouverture internationale limitée.

Que nous révèle réellement ce festival sur la manière dont le cinéma est pensé et encadré en Corée du Nord ?

Un avant-goût : la place du cinéma en Corée du Nord

Avant même la création du festival, le cinéma occupait une place centrale en Corée du Nord. Bien plus qu’un simple divertissement, il s’impose comme un outil social, culturel et politique. Il se place ainsi au cœur des dynamiques idéologiques et des stratégies de représentation du pays.

La genèse du cinéma nord-coréen

Après la division de la péninsule coréenne et la fondation du régime à la fin des années 40, le cinéma s’impose progressivement dans le paysage culturel nord-coréen. Dès cette période, les autorités perçoivent le potentiel du septième art. Il serait un moyen efficace de représenter la nation et de diffuser des messages idéologiques auprès de la population.

A ses débuts, l’industrie cinématographique nord-coréenne se développe avec le soutien de l’Union soviétique et de la Chine. En 1949, My Home Village (Nae Goyang, 내 고향), premier film nord-coréen, marque le point de départ d’un cinéma fortement influencé par les modèles socialistes.

Les œuvres de cette période mettent en avant plusieurs thématiques. On parle de la reconstruction national, la lutte révolutionnaire et à solidarité collective, dans un contexte d’après-guerre.

Dès lors, le cinéma devient un pilier du régime, utilisé pour représenter la société, diffuser les valeurs politiques et renforcer l’unité nationale.

Un cinéma soutenu par les dirigeants politiques

Kim Il-Sung, leader suprême et fondateur du régime, encourage très tôt la production cinématographique dans le pays. Pour lui, le cinéma ne relève pas uniquement du champ artistique. C’est un vrai outil politique et culturel, dont l’objectif est d’affirmer une identité nationale forte, en diffusant les valeurs du régime.

Son fils qui lui succède, Kim Jong-il, était prit de passion pour le cinéma. À partir des années 60, il prend la tête du département de propagande et de culture du Parti du travail de Corée. Il commence alors à s’impliquer directement dans la production. Il supervise, oriente, et finit même par intervenir dans l’écriture des scénarios et les choix artistiques et techniques des films. Sous son influence grandissante, les récits évoluent, dans l’ère du temps. Le cinéma met alors l’accent sur les sacrifices individuels au service de la nation, la loyauté envers le parti et ses dirigeants et la réussite collective face aux difficultés.

Kim Jong-il joue alors un rôle majeur dans le développement du cinéma dans le pays. Grâce à son implication active, l’industrie gagne en visibilité. Certains films nord-coréens circulent même en Union soviétique, renvoyant l’image d’un pays culturellement actif et moderne.

Dans cette perspective, le cinéma s’impose comme un pilier de la politique culturelle, instrument central de représentation et de légitimation du pouvoir.

La naissance d’un festival cinématographique singulier

Un festival en Corée du Nord pour parler au monde ?

À ses débuts, le Pyongyang International Film Festival (PIFF), ne ressemble pas encore au festival tel qu’on le connaît aujourd’hui. Lors de sa première édition, le 1er septembre 1987, il porte le nom de Pyongyang Film Festival of the Non-Aligned and Other Developing Countries.

Cette première version du festival naît dans un contexte de guerre froide et de Mouvement des non-alignés. Ce regroupement de pays cherchait à rester indépendant des blocs américain et soviétique.

Au départ, si la Corée du Nord développe son cinéma aux côtés de l’Union soviétique et de la Chine, la situation évolue à partir des années 60-70. Sous l’impulsion de Kim Il-Sung, le pays met en avant l’idéologie du Juche, centré sur l’indépendance politique et l’autonomie nationale. L’idée n’est plus seulement de rester proche du bloc socialiste, mais aussi d’élargir ses relations avec d’autres pays.

C’est dans cette logique que le festival voit le jour dans les années 80. En se tournant vers les pays du Mouvement des non-alignés, la Corée du Nord cherche à s’ouvrir à de nouveaux partenaires et à diffuser son cinéma au-delà de ses alliés traditionnels. Le festival devient alors un outil de diplomatie culturelle, favorisant les échanges et la coopération internationale à travers le cinéma.

Crée à l’initiative de Kim Jong-il, le festival se veut à la fois un espace d’échanges cinématographiques et un outil de rayonnement culturel. Des délégations étrangères sont invitées à présenter leurs films et à participer à des projections et rencontres organisées à Pyongyang.

Du tapis rouge à la remise des prix

Jusqu’en 2018, le PIFF se tient tous les deux ans. Comme dans la plupart des festivals de cinéma, l’événement débute par une cérémonie d’ouverture, donnant coup d’envoi officiel de l’événement. Lors de cette première soirée, sont présentés les invités internationaux, les membres du jury, mais aussi les films en compétition. Elle donne également le ton de l’édition, entre discours officiels et, parfois, des performances artistiques.

Ensuite, place aux projections. Le festival propose une programmation assez variée, réunissant aussi bien des longs-métrages que des courts-métrages, des documentaires et des films d’animation. Les séances se déroulent dans plusieurs salles de la capitale, permettant au public local, aux invités étrangers et aux professionnels du cinéma de découvrir les œuvres sélectionnées.

Chaque édition s’articule généralement autour de thèmes spécifiques, qui reflètent les orientations culturelles mises en avant par l’événement. Les films abordent souvent des sujets comme la paix, l’amitié entre les peuples, l’indépendance nationale ou encore le progrès social. On retrouve donc beaucoup d’histoires centrées sur les valeurs collectives, la solidarité et les enjeux sociaux, qui occupent une place importante dans la programmation.

Et comme tout festival, le PIFF se termine par une remise de prix. Le jury attribue plusieurs récompenses dites « classiques », comme le prix du scénario, le prix de la réalisation, le prix d’interprétation ou encore le prix de la photographie, et tant d’autres. Mais ce qui fait vraiment la particularité du festival, ce sont ses distinctions principales, propres à l’événement et inspirées de symboles nationaux. Les plus prestigieuses sont le Grand Prix « Torche d’or », ainsi que les prix « Torche d’argent » et « Torche de bronze ».

S’ouvrir au monde sans perdre le contrôle

Pyongyang International Film Festival : le repositionnement stratégique de la Corée du Nord

Au début des années 2000, le cinéma nord-coréen entre dans une phrase de transition. La décennie précédente a laissé des traces, un vide difficile à combler. Avec la chute du bloc soviétique, la Corée du Nord perd une partie de ses soutiens économiques et de ses partenaires historiques. Résultat, la production ralentit nettement. Moins de films, moins de moyens, moins de circulation des œuvres… L’industrie traverse une période qualifiée de  « trou noir », une phase creuse qui pousse à repenser à la fois son fonctionnement et ses moyens de visibilité.

Dans ce contexte, le PIFF prend peu à peu une nouvelle importance. À partir des années 2000, le festival commence doucement à évoluer, notamment dans sa direction artistique et dans la façon dont il est pensé. Il ne rompt pas totalement avec ses fondements, mais il commence à clairement s’adapter. Là où il était surtout tourné vers les pays du bloc communiste et ses alliés, il élargit peu à peu sa sélection.

Pour continuer d’exister et rester attractif, il doit s’adapter. Cela passe par une diversification des films présentés et une ouverture progressive à d’autres régions du monde, y compris occidentales. L’idée n’est pas de devenir un festival comme les autres, mais de s’en rapprocher suffisamment pour exister sur la scène internationale.

Mosaïque nord-coréenne représentant une scène de tournage cinématographique, avec un caméraman au premier plan, entouré de personnages en tenue populaire et militaire, sur fond de drapeaux rouges et de slogans en coréen
Mosaïque nord-coréenne illustrant la place centrale du cinéma dans la société et l’idéologie du pays.

Ce repositionnement devient encore plus visible en 2016, lorsque le festival adopte officiellement le nom pour lequel il est aujourd’hui connu : le Pyongyang International Film Festival. Plus court, plus neutre et plus lisible à l’international, ce nouveau nom marque une volonté de s’adresser à un public plus large, au-delà des cercles habituels.

Derrière ces transformations, il y a un double objectif. D’un côté, continuer à promouvoir certaines valeurs nationales et politiques propres au pays. De l’autre, se positionner comme un espace de rencontre, capable d’accueillir des films et des professionnels venus d’horizons variés.

Au final, il ne s’agit pas d’une rupture totale, mais plutôt d’une adaptation progressive. C’est justement dans cet équilibre entre ouverture et contrôle que réside toute sa singularité.

Une internationalisation sous conditions

Même si le festival affiche une volonté d’ouverture à l’international, la sélection des films est loin d’être totalement libre. Elle doit respecter certaines lignes idéologiques définies par les autorités. Autrement dit, tous les films ne peuvent pas être programmés, même dans une logique d’internationalisation.

Dans les faits, les organisateurs cherchent quand même à attirer un maximum de films et de visiteurs étrangers, histoire de donner au festival une vraie dimension internationale. On retrouve donc bien des œuvres venues de différents pays, mais cette ouverture reste sélective.

Concrètement, plusieurs types de contenus sont écartés. Les films critiques envers la Corée du Nord, les œuvres jugées trop sensibles politiquement ou encore les contenus à caractère sexuel explicite ne sont pas autorisés. De la même manière, certains pays sont largement absents de la programmation. Les films sud-coréens ne sont pas projetés, voire que très peu, et les productions américaines, taïwanaises ou japonaises sont très souvent exclues, notamment en raison des tensions politiques ou de leur image perçue comme incompatible.

Cette sélection très contrôlée explique aussi pourquoi le festival met rarement en avant des films très médiatisés à l’international, comme les grands candidats aux Oscars ou les grosses productions hollywoodiennes. On est donc loin d’une ouverture totale puisque le festival s’internationalise, mais selon ses propres règles.

Au final, il s’agit moins d’une ouverture complète que d’une ouverture maîtrisée, où l’enjeu est de trouver un équilibre entre visibilité internationale et maintien du contrôle.

Voyager en Corée du Nord le temps d’un festival

Depuis 2002, l’ouverture internationale du PIFF ne repose pas que sur les épaules des organisateurs ou des autorités nord-coréennes. Elle s’appuie également sur un partenaire de longue date, Koryo Tour.

Photo de groupe d'une délégation étrangère de la 18e édition du Pyongyang International Film Festival, posant devant un édifice traditionnel coréen aux toits verts en automne, avec des participants portant des accréditations et des guides nord-coréens reconnaissables à leurs badges officiels.
Photographie de la délégation étrangère lors de la 18e édition du PIFF, en excursion aux abords de la capitale à l’automne 2025 (source : Young Pioneer Tours)

Cette agence, spécialisée dans les voyages en Corée du Nord, joue depuis plus de vingt ans un rôle de médiateur entre le festival et le reste du monde. Un double rôle, à vrai dire. D’un côté, l’agence participe à la sélection et circulation des films internationaux, faisant remonter les propositions de différents pays vers le festival. De l’autre, elle organise des séjours permettant à des visiteurs étrangers d’assister à l’événement : cérémonie d’ouverture, tapis rouge et projections inclus.

Mais attention, « ouverture » ne veut pas dire « porte grande ouverte ». Comme nous l’avons dit, les œuvres proposées doivent répondre à certains critères. De plus, les touristes ne sont pas livrés à eux-mêmes. Les séjours sont encadrés, les trajets balisés, les guides omniprésents. L’expérience est immersive, certes, mais soigneusement pensée : rencontres avec des professionnels du cinéma nord-coréen, visites de lieux de tournage à Pyongyang ou à Kaesong, parcours construits autour de la découverte du cinéma local…

Koryo Tour fonctionne donc comme un sas qui filtre, oriente et accompagne. Une interface entre la curiosité du monde extérieur et une Corée du Nord qui choisit ce qu’elle laisse voir d’elle-même.

Cinq ans de silence : une nouvelle page pour le PIFF ?

Relancé annuellement depuis 2019, le PIFF semblait trouver une nouvelle dynamique. Mais la pandémie de COVID-19 vient tout stopper net. Comme beaucoup d’événements culturels à travers le monde, le festival est mis à l’arrêt. Mais en Corée du Nord, la dimension est encore plus grande, avec une fermeture totale des frontières. Entre 2019 et 2025, le festival disparaît pendant cinq ans, effaçant la dynamique internationale patiemment construite.

Panneau officiel de la 18e édition du Pyongyang International Film Festival, affichant le logo coloré de l'événement avec le chiffre 18 avec des colombes blanches sur un fond bordeaux avec les inscriptions en coréen et en anglais mentionnant les dates de 1987-2025.
Le panneau d’accueil de la 18e édition du Pyongyang International Film Festival, tenu en octobre 2025, après une pause de cinq ans imposée par la pandémie de Covid-19.

Il faut attendre octobre 2025 pour voir le festival faire son retour en Corée du Nord, avec la 18e édition. Une reprise, mais une reprise prudente. Moins de films soumis, peu ou pas de grandes productions internationales, une participation étrangère encore timide. Le contexte reste fragile, et tout le monde le sait. Le festival affiche pourtant ses ambitions dans son objectif officiel. Il s’agit de « briser de nouveaux horizons dans l’art cinématographique en favorisant les échanges et la coopération entre cinéastes du monde entier, dans un esprit d’indépendance, de paix et d’amitié ».

Et visiblement, l’élan ne s’arrête pas là. Sur le site de Young Pioneer Tours, les soumissions pour la 19e édition sont déjà ouvertes, avec une limite fixée au 15 août 2026. Un signe que le festival veut renouer pour de bon avec les partenaires et les films étrangers. Trop tôt pour savoir si l’édition sera plus fournie, plus ouverte ou plus ambitieuse… Nous aurons la réponse en fin d’année.

Bibliographie

Articles et revues

Sitographie


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