Les rites de mariage en Corée : l’envoi de soie

Le mariage traditionnel coréen, ou hollye (혼례), est bien plus qu’une simple liaison entre deux individus. Il répond historiquement à une logique d’alliance familiale, structurée autour de rites minutieusement codifiés. Chaque étape visant à harmoniser les liens humains avec l’ordre social et les principes cosmologiques et cosmogoniques tels que le Yin et le Yang, ou encore les Cinq agents. Parmi ces rites, nap’pye (납폐) occupe une place particulièrement significative. Ce dernier scelle officiellement l’engagement des deux familles. Etudier ce rite permet ainsi de comprendre non seulement la dimension matérielle et symbolique du mariage confucéen, mais également la représentation sociale de l’union conjugale au sein de la culture traditionnelle coréenne.

Les rites traditionnels

Le mariage traditionnel coréen, dit « hollye » (혼례), se déroulait communément selon un ensemble de rites distincts et codifiés. Le premier, « ŭihon » (의혼) ou “matchmaking », consistait à unir les deux familles concernées par le mariage. Ce n’était pas un choix individuel des futurs époux : il s’agissait d’une affaire collective, où les parents et parfois des entremetteurs évaluaient la compatibilité des familles. Pour cela, ils prenaient en compte le statut social, la fortune ou encore la réussite. Le mariage était alors avant tout une alliance stratégique visant à renforcer la position sociale et symbolique des familles, plus qu’une alliance romantique entre deux individus.

Ce premier rite était suivi de “napch’ae » (납채), lors duquel le futur mari adressait une demande officielle et formelle à sa future épouse, ainsi qu’une note de bon augure à la famille de cette dernière. Avant cela, les futurs époux s’échangeaient leurs données de naissance, basées sur la croyance selon laquelle le destin d’une personne est décidé par ses “quatre piliers » (saju, 사주 ; soit l’année, le mois, le jour et l’heure de naissance). Cette croyance était établie selon les principes du Yin et du Yang ainsi que des Cinq agents, essentiels dans la cosmogonie. Ce calcul permettait de vérifier l’harmonie conjugale des futurs mariés, dite “Gunghap » (궁합).

Une fois cette étape validée venait le choix d’une date auspicieuse, dite “taek’il » (택일), déterminée par la famille de la mariée. Cette étape s’appelle « yŏn’gil » (연길).

Les derniers rites consistaientt au “nap’pye” (납폐), soit “l’envoi de soie”, et « ch’in’yŏng » (친영),communément appelé “yuknye”), durant lequel le marié se déplaçait et allait chercher son épouse à la maison familiale afin de la conduire chez lui et faire la cérémonie de mariage (ch’in’yŏnghon, 친영혼).

Le rite nap’pye (납폐)

boite de dot "ham" coréenne. Rite de mariage traditionnel coréen.
ill.1. Ham dressé sur le « Ppongch’i ttŏk » (source : 국립민속박물관 소장)

Dans son article « A noisy and bothersome new custom » : delivering a gift box to a Korean bride (1989, Journal of Ritual Studies) » Laurel Kendall identifie particulièrement le rite “Nap’pye” comme un élément indicateur et révélateur de la modernisation des coutumes traditionnelles de mariage en Corée.

Déroulé traditionnel

Ce rite était particulièrement important au sein des rites de mariage. Le marié envoyait alors à la maison de la mariée un coffret appelé “ham” (함), qui contenait plusieurs éléments eux aussi bien spécifiques et codifiés, même s’ils variaient en fonction des régions et du statut social. On y retrouvait traditionnellement les éléments qui vont suivre.

Honsŏji (혼서지)

Une lettre de mariage formelle exprimant la gratitude pour l’union. Elle symbolise l’engagement absolu envers une seule et unique personne, un principe portant le nom de “ilpu-jongsa” (일부종사). Cette lettre était d’une telle importance symbolique pour la mariée que celle-ci devait même être enterrée avec elle après sa mort. Perdre cette lettre signifiait pour la mariée la perte de son mari ainsi que l’impossibilité de rétablir une union avec lui, même après sa mort. Cette lettre, de manière particulière, était rédigée sur une feuille de papier vierge d’environ 36 cm de long et 60 cm de large, pliée 7 à 9 fois. Le texte, traditionnellement rédigé en caractères chinois, y était placé dans les sections correspondant à chaque pli. Une fois rédigé, le honseo (혼서) était placé dans une enveloppe et entouré d’un tissu appelé “hyŏn hun” (현훈).

Honsu (혼수) ou Chaedan (채단)

Des tissus de soie, raison pour laquelle le rite de “nap’pye” est aussi appelé “chaedan”. Dans les périodes antérieures, les articles de soie étaient appelées “hyŏndan” (현단) et “hundan” (훈단), qui signifient littéralement “soie noire” et “soie rose”, respectivement. Traditionnellement, la boite était composée de deux types de cadeaux : le “yepi” (예피), une paire de vêtements en peau de daim, et le “hyŏnhunsokpaek” (현훈속백), un lot de soie noire et rouge, selon les procédures de mariage de la Chine ancienne.

Plus tard, le noir fut remplaçé par le bleu et ils furent donc appelés “ch’ŏngdan” (청단 ; soie bleue) et “hongdan” (홍단 ; soie rouge). Le tissu de soie bleue était enveloppé dans du papier rouge et attaché avec des fils bleus et rouges, tandis que le tissu de soie rouge était enveloppé dans du papier bleu et attaché de la même manière, avec des fils bleus et rouges. La quantité de soie dépendait du rang social (en l’an 17 du règne de Sejong, il a été décrété que la quantité de soie ou de lin utilisée pour le nap’pye devait être proportionnelle au rang social). Il était parfois également possible de trouver dans le ham du tissu de brocart de soie, bleu pour représenter le Yin et rouge pour représenter le Yang.

Opang chumŏni (오방주머니)

cinq poches pour mariage en Corée
ill.2. 오방주머니 – cinq poches (source : Kindergarden)

“Cinq poches”, qui contiennent cinq graines, toutes symboliques et renvoyant à différents facteurs qui assureraient un mariage heureux et harmonieux. Encore une fois, le choix des graines dépendait des familles, des clans, des régions, mais cinq graines observables de manière récurrente dans le ham étaient les suivantes.

  • Les graines de coton, symbole de prospérité des descendants de la famille.
  • Pat (팥), haricots rouges, pour repousser les esprits malveillants.
  • Kong (콩), les graines de soja, un souhait pour le caractère chaleureux de la mariée.
  • Ch’apssal (찹쌀), du riz gluant, symbole de la longévité et de l’harmonie du couple.
  • Hyangsu (향수), de l’encens, souhait d’un futur auspicieux pour le couple.
  • Selon les coutumes locales, d’autres articles, comme des graines de piments, pour éloigner les mauvais esprits, ou des feuilles de thé, un souhait pour la fidelité de la mariée, étaient ajoutés.

Le porteur

porteur du ham. mariage traditionnel coréen.
ill.3. Porteur du « ham » (source : Oh my news)

Le ham était apporté par un porteur, dit “hamjinabi” (함진아비). Ce dernier était choisi avec soin : dans les familles modestes, il devait être une “personne chanceuse” (tabokhan saram, 다복한 사람), au mariage harmonieux et dont le premier enfant avait été un garçon. Dans le cas des familles de haut rang, il était un serviteur engagé. La boite était ensuite disposée, par une femme tout aussi chanceuse, sur le « Ppongch’i ttŏk » (봉치떡), gâteau de riz surmonté d’une couche de pate de haricots rouge, ainsi que de jujubes et de marrons. Le nombre de chacun variait en fonction des classes sociales : 1 marron et 9 jujubes pour certains, pas de marron et 7 jujubes pour d’autres…etc.

Cette femme chanceuse prononcait ensuite la formule « Pok manhi wannae » (복 많이 왔네, « voici beaucoup de fortune »), avant que l’on ne tire au sort une pièce de soie bleue (annonce d’un fils) ou rouge (annonce d’une fille, jugée moins favorable dans le contexte confucéen).

Le porteur était ensuite remercié par des offrandes (alcool, nourriture ou argent). Dans certaines régions, son visage était recouvert d’un masque de calamar séché (mareunojingŏ ; 마른오징어) ou de suie, faisant de ce rite un moment à la fois symbolique et festif. 

Rite traditionnel. Masque de calamar séché. Mariage traditionnel coréen.
ill.4. « Hamjinabi » portant un masque de calamar séché (source : Dong-a Ilbo)

La coutume selon Laurel Kendall (1989) : la “livraison” du ham

Dans la coutume moderne telle que décrite par Laurel Kendall en 1989, la remise du coffret de mariage, du « ham », prend une forme ludique, théâtralisée, bien différente de l’envoi traditionnel précédemment évoqué. La boite n’est plus livrée par un serviteur (dans le cadre des familles fortunées), ni par une “personne chanceuse”, mais par les amis proches du marié, qui transforment cette livraison en un véritable jeu, un jeu de négociation.

Les porteurs avancent lentement vers la maison de la mariée en criant “ham saseyo” et réclament des enveloppes d’argent à chaque étape, sans quoi ils n’avancent plus. L’un d’entre eux, chargé de porter silencieusement la boite, incarne le “cheval” tandis qu’un autre, le “mabu” (마부), mène les tractations sous prétexte que le “cheval” a besoin de “nourriture”, soit d’argent liquide, pour avancer et livrer la boite. Les proches de la mariée tentent alors d’accélérer la livraison, en promettant un festin, par exemple. Même une fois la boîte arrivée, soigneusement posée sur une table vêtue d’un tissu rouge, il arrive que les porteurs réclament une énième enveloppe avant de fournir la clé permettant d’ouvrir la boîte.

Une pratique controversée

Cette pratique, communément appelée “frais de livraison du ham”, a suscité plusieurs critiques et controverses. Les rituels matrimoniaux en Corée sont souvent critiqués pour leur inspirations occidentales, pourtant ici, la coutume est foncièrement coréenne, née au sein d’un milieu urbain et probablement au cours de la guerre de Corée. Le problème ne réside donc pas dans son “étrangeté” culturelle mais plutôt pour son aspect matérialiste, perçu comme certains comme un reflet de la société contemporaine. Le fait de « vendre » la boite au lieu de la « livrer » de manière traditionnelle, ainsi que la participation des amis du marié plutôt que celle d’un « vrai » porteur pose problème. Un aspect de chahut est souligné, au-delà du discours dédaigneux envers la jeunesse.

“Nap’pye” aujourd’hui

honsoji mariage traditionnel coréen
ill.5. Modèle de honsoji (source : 우촌 철학 작명원)

La coutume consistant à livrer une boîte de dot “ham” à la mariée perdure encore aujourd’hui, bien qu’elle ait connu plusieurs transformations dans le contexte de la modernisation de la Corée. 

Un premier élément permettant de l’affirmer concerne la lettre de mariage “Honsoji”. Si la pratique ancienne consistant à plier le papier 7 à 9 fois et à écrire dans les plis en caractères chinois reste observable, de nouvelles formes sont apparues. En effet, certaines lettres prennent désormais la forme de documents formels standardisés, ou les informations des mariés sont inscrites dans des cases prédéfinies. Aussi, il est courant que la rédaction soit assurée par un tiers, ce dernier étant généralement un prestataire de services de mariage, qui remplit un modèle préétabli à partir des informations fournies par les familles.

Le « ham » moderne

Par ailleurs, le “ham” lui-même a également fait l’objet d’une certaine évolution. Autrefois en bois et utilisé uniquement à l’occasion du rituel, ce dernier est de plus en plus remplacé par une valise de voyage, jugée plus pratique puisqu’elle est réutilisable une fois la cérémonie terminée. 

Cette transformation touche également au contenu de la boîte. Selon un article de presse datant de 2013 (아직도 남아있는 우리의 혼례전통-혼수함의 모든 것), les objets sont désormais remplacés par des articles de luxe correspondant aux standards modernes : bijoux, diamants, or ou argent liquide. 

De la même manière, le rituel lui-même s’adapte également : alors que le ham était autrefois livré la veille du mariage, ou quelques jours avant, il est désormais remis environ une semaine avant afin de ménager la famille de la mariée, déjà absorbée par les préparatifs. La livraison n’est pas non plus assurée par un porteur symbolique, mais par un ami du marié, voire parfois par le marié lui-même.

Conclusion

Les rites traditionnels de mariage, bien que conservés, font l’objet de certaines modifications et adaptations au contexte social moderne actuel. L’essence symbolique de ces derniers demeure, cependant les pratiques se transforment en réponse aux besoins contemporains. Le rite de l’envoi de soie en particulier reste pertinent à évoquer encore aujourd’hui, dans la mesure ou il a connu une évolution constante, objet de controverses pour son aspect de chahut auparavant, tandis qu’il l’est aujourd’hui, à un certain niveau, pour sa dimension matérialiste.

Sources

  • « A noisy and bothersome new custom » : delivering a gift box to a korean bride (Laurel Kendall, journal of ritual studies) 
  • 한국민족문화대백과사전 (encyclopedia of korean culture) – 전통혼례/납폐 (納幣)/신랑다루기 (新郎다루기) 
  • A Study on Wedding Gifts(婚物) According to Sending Box for the Bride in Korean Traditional Wedding Culture after 1945 (강 규 리ㆍ홍 나 영)
  • « 아직도 남아있는 우리의 혼례전통-혼수함의 모든 것 » (세계일보, 2013)
  • A Study on the Clothing and Fabrics of the Lists of Wedding Gifts in the 20th Century


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