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La mort de deux prisonniers en 2025 a porté à 57 le nombre de détenus dans le couloir de la mort en Corée du Sud. Cela nous rappelle que le pays, bien que abolitionniste de facto et n’ayant procédé à aucune exécution depuis 1997, conserve la peine de mort dans sa legislation.
Pourquoi maintenir une telle disposition dans un Etat démocratique qui n’en fait plus usage depuis près de trois décennies ? C’est ce que cet article va tenter de mettre en lumière.
Des paradoxes similaires se retrouvent à l’échelle mondiale. En 2024 un rapport d’Amnesty International révèle que le nombre d’exécutions a atteint son plus haut niveau depuis 2015. Cette hausse mondiale des exécutions contredit le nombre record de pays ayant totalement cessé toute exécution capitale.
La France a quant à elle officiellement aboli la peine capitale en octobre 1981. C’est le résultat d’un long combat politique mené par Robert Badinter, entré au Panthéon en 2025. Un parallèle peut être fait entre la France et la Corée du Sud vers l’abolition, et sera discuté plus après.
La Corée du Sud à contre courant
Contrairement à la tendance internationale vers l’abolition complète, l’Asie reste culturellement attachée au maintien de la peine capitale. En effet, sur 55 pays pratiquant encore la peine de mort, la moitié de ces pays se trouvent en Asie.
La Chine est particulièrement prolifique. Elle détient à elle seule autant d’exécutions par an que le reste du monde. Elle impose la peine capitale non pas seulement pour des meurtres, mais aussi pour des crimes tels que le trafic de drogue ou l’évasion fiscale.
Le Japon également se fait remarquer. Il est l’un des deux seuls pays démocratiques au monde à pratiquer la peine mort, avec les Etats-Unis.
Ainsi, l’Asie est la région du monde la plus concernée par le débat sur la peine de mort. Pourtant, la Corée du Sud fait exception à ses voisins.
Le 30 décembre 2025 marquera le 28e anniversaire de la dernière exécution ayant eu lieu en Corée du Sud. Le pays est donc abolitionniste de facto, c’est-à-dire par les faits et non par la législation.
L’abolition de la peine de mort a souvent été le résultat d’un « effet contagieux ». En Europe, par exemple, l’abolition de la peine de mort s’est largement faite par « contagion ». Le choix politique de d’acter officiellement l’abolition étant parfois une réponse par mimétisme aux pays voisins, ou une volonté de se conformer aux attendus internationaux. Par contraste, cette pression internationale n’a jamais été suffisante pour influencer les gouvernements d’Asie. La Corée du Sud a cependant décidé de suspendre les exécutions attirant l’attention et questionnant sur les mécanismes.
A l’image de la pression internationale, ce n’est pas non plus l’opinion publique qui a joué en faveur de l’abolition en Corée du Sud. En effet, le moratoire sur l’exécution s’est fait en contradiction avec l’avis populaire sud-coréen. La population est toujours restée très majoritairement favorable à la peine de mort avec une majoritée à 69,5 % contre l’abolition de la peine de mort selon les sondages. Il est cependant pertinent de noter que le lien entre l’abolition et l’opinion publique favorable n’existe pas nécessairement. Les pays ayant aboli la peine de mort l’ont souvent fait contre l’opinion publique. La France, en 1981, abolie peine capitale alors que 60 % des français étaient contre.
Au regard de ces éléments on peut se questionner sur la nature du changement d’attitude de la Corée du Sud envers la peine de mort.
Pourquoi ce changement de perception ?
Depuis des temps immémoriaux et sous le dogme du confucianisme, la Corée a pratiqué la peine de mort. Pendant l’occupation japonaise, la peine de mort été utilisée pour réprimer le nationalisme coréen. Avec la division de la Corée en 1945 des régimes autoritaires se sont formés des deux côtés du 38ème parallèle. Cela a permis le dévelopment d’un climat où la peine capitale était une pratique commune permettant de garantir la sécurité nationale.
Bae Sangmin (배상민) a fait un rapprochement avec la montée des valeurs démocratiques. Elle associe le développement des droits humains au changement d’attitude de la Corée du Sud envers la peine de mort. Néanmoins, depuis l’établissement de la république moderne, en 1948, 902 personnes ont été exécutées. La peine de mort était un outil de contrôle social employé par les gouvernements autoritaires qui se sont succédés et qui ont légitimé la peine capitale par la nécessité de protéger la nation.
Pendant que l’on adopte la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948, la Corée du Sud passe une Loi de sécurité nationale légalisant la peine de mort contre « les communistes nord-coréens ».
C’est la peur d’une révolte communiste qui a permis au régime autoritaire de rendre légitime la peine de mort. La peine de mort est devenue un outil de répression, utilisée pour assurer la survie du pouvoir en place. Les opposants politiques étaient accusés d’espionnage ou de sympathisants communistes et étaient exécutés au nom de la sécurité nationale.
Frank Gibney qualifie ces pratiques d’ « anarchie légalisée ». La loi autorise la répression tout en rendant pleinement légitimes les comportements qui seraient normalement considérés comme illégaux.
C’est dans ce contexte que la Corée du Sud légitimise le retrait du droit à la vie pour protéger les innocents. Elle a également reconnu l’utilité de la peine de mort dans la lutte contre le crime sur son territoire. Permettant ainsi un ancrage légitime dans les moeurs des sud-coréens.
Kim Dae-jung et la protection des droits humains

En 1998, le climat semble propice à de nouvelles discussions autour des droits humains. Pour la première fois de son histoire, la Corée du Sud connaît une passation de pouvoir entièrement pacifique et démocratique.
Dans ce contexte, le Président Kim Dae-jung (김대중), affirme que l’évolution des droits fondamentaux et des droits humains en Corée du Sud sont parmi les ambitions les plus pressantes de son mandat.
Rescapé du couloir de la mort, le président Kim Dae-jung s’engage avec force contre la peine de mort. Il lutta durant son mandat contre la pratique, refusant de signer les condamnations à mort – étape sine qua non pour l’exécution de la peine de mort puisse être effective. Durant tout son mandat présidentiel, Kim Dae-jung refuse de signer la moindre exécution en Corée du Sud.
En 2006, bien qu’il n’était déjà plus président, il continua son engagement vers l’abolition de la peine de mort. Il donna notamment un discours en support à la campagne d’Amnesty International pour l’abolition de la peine de mort.
Kim Dae-Jung dit que « la raison pour laquelle [il] est opposé à la peine de mort est [que cela] ne peut pas être une solution, et que c’est une action qui va à l’encontre de la démocratie et des droits humains. [il] espère sincèrement que la peine capitale peut être abolie afin d’arriver à une totale démocratie, pas simplement en Corée, mais dans le monde entier ».
Il dit aussi que « la vie est un droit donné par Dieu », et que personne « ne peut violer la dignité de la vie ». Durant son mandat il tente de lever la peine des condamnés du couloir de la mort. Il ne parviendra malgré tous ses efforts qu’à changer la condamnation de 13 d’entre eux.
Son successeur, le Président Roh Moo-hyun (누무현), était lui aussi un défenseur des droits humains. Il essaya lui aussi de lever les peines de mort des condamnés, mais ne rencontrera pas plus de succès. Il réussit tout de même à faire modifier la peine de 6 des condamnés restants par le biais d’une grâce présidentielle.
Le mouvement abolitionniste en Corée
Le mouvement abolitionniste en Corée du Sud s’inscrit dans une logique portant sur le principe du droit à la vie. Il repose aussi sur une volonté de l’État de se conformer aux standards internationaux sur les droits humains.
Le pays s’est petit à petit divisé en deux camps : ceux supportant les mesures vers l’abolition, et ceux défendant le maintient de la peine capitale dans les cas extrèmes.
Le camp défendant l’abolition, en vertu du principe du droit à la vie, argumente que les inquiétudes concernant la sécurité nationale ne devraient jamais ni excuser ni justifier le maintien de cette pratique, notamment lorsqu’il existe une possibilité de condamnation à tort. Le Président Kim argumente notamment que « donner la mort, même au nom de la loi, est contraire au principe même des droits humains ». Il mettait également en évidence que la condamnation à mort est contraire à la Constitution coréenne, qui interdit les peines disproportionnées, cruelles, ou inhabituelles.
Le camp en faveur du maintient de la peine de mort argumente quant à lui que les criminels, en commettant leurs crimes, renoncent à leurs droits. Par conséquent, pour eux, le droit à la vie n’est pas inaliénable, et peut se voir révoqué lors de circonstances exceptionnelles, comme dans le cas de criminels. En cela, la peine de mort ne violerait pas les droits humains, les criminels ayant perdu leurs droits à l’humanité en commettant leurs crimes.
Le Président Kim mettait également en lumière le lien, pour lui, entre l’abolition formelle de la peine de mort et la crédibilité de la Corée du Sud sur la scène internationale. Ainsi, en participant à des campagnes internationales de défenses des droits humains, le gouvernement sud-coréen peut montrer qu’il porte un intérêt à devenir part de la tendance globale vers l’abolition. Pour lui, l’abolition est une condition sine qua none garantissant la légitimité de la Corée du Sud comme État démocratique.
Quel avenir pour la peine de mort en Corée ?
Malgré des efforts visibles et des avancées significatives, les dissidences internes continuent de privilégier le statu quo autour de l’abolition de facto. En effet, bien que des résolutions pour l’abolition ont été présentées de façon répétée, aucune n’a connu de succès.
En 1996, la Cour constitutionnelle de Corée du Sud a estimé que la peine de mort était un « mal nécessaire » servant à limiter la criminalité, cet argumentaire perdue toujours largement aujourd’hui. À l’époque, il fut ajouté que la peine de mort ne devait cependant n’être appliquée que pour les cas très exceptionnels, nécessistant la protection d’une autre vie, ou dans le but de préserver l’intérêt général. De plus, la Cour a insisté sur le fait que le débat devait resté ouvert. L’abolition doit être réévaluée lorsque la peine de mort ne sera plus nécessaire en Corée du Sud.
Cet état d’esprit a conduit à une attitude majoritairement positive de la part des juges. L’abolition de facto, la dernière condamnation à mort ayant été prononcée en 2018, en est le résultat.
Cependant, le débat reste ouvert en 2025 et continue de diviser la population. Lorsque le Président Yoon (윤석열) s’est vu destitué après avoir tenté de faire appliquer la loi martiale, la peine de mort a fait une résurgence dans les discours.
Cette tentative de loi martiale a laissé un goût amer de déjà vu pour la Corée du Sud. Le fait que cela puisse se produire en 2025 a ébranlé les certitudes démocratiques de la Corée du Sud qui se pensait immunisée contre les dérives autoritaires après plusieurs mandats démocratiques. Cette destitution, a de nouveau conduit la population à repenser la démocratie et la législation de l’État.
Conclusion
En somme, la Corée du Sud se trouve à la croisée des chemins concernant la peine de mort. Abolitionniste de facto depuis 1997, elle maintient pourtant en vigueur une législation permettant son application. C’est une situation qui est hautement paradoxale mais qui s’explique par une combinaison de facteurs historiques, politiques et culturels profondément ancrés.
Le débat sud-coréen reflète les tensions entre sécurité nationale, droits humains et légitimité démocratique. Ainsi, si la Corée du Sud s’est rapprochée des standards internationaux en suspendant les exécutions, l’absence de consensus politique et populaire maintient le pays dans une position fragile et pouvant basculer à tout moment.
Sources
- « La situation des droits humains dans le monde : avril 2025 ». Amnesty International, 29 avril 2025, https://www.amnesty.org/fr/documents/pol10/8515/2025/fr/.
- Bae, Sangmin. « South Korea’s De Facto Abolition of the Death Penalty. » Pacific Affairs, vol. 82, no. 3, 2009, pp. 407–25. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/25608914. Accessed 6 Oct. 2025.
- Frank Gibney, Korea’s Quiet Revolution: From Garrison State to Democracy (New York: Walker, 1992), p. 68.
- Kim Daejung, « A Contribution to the Campaign of Amnesty International for the Abolition of Capital Punishment, » Asia Death Penalty.
- Kim Daejung, « In Appreciation of the Announcement of Korea as a De Facto Abolitionist Country ». Speech at the Press Center, 2007.
- Donneaud, Adrien. « Peine de mort et droits de l’homme entre enjeu géopolitique et impératif éthique ». Études sur la mort, vol. 141, no 1, novembre 2012, p. 9‑24. shs.cairn.info, https://doi.org/10.3917/eslm.141.0009
- Colin, Jean-Yves. « Crise de Régime En Corée Du Sud ? » Diplomatie, no. 132, 2025, pp. 46–49. JSTOR, https://www.jstor.org/stable/48816472. Accessed 6 Oct. 2025.
- Two Death Row Inmates Die in Prison… Currently 57 Death Row Inmates Are Alive. – Word Korean. 24 juin 2025, https://wordkorean.com/two-death-row-inmates-die-in-prison-currently-57-death-row-inmates-are-alive/.
- Statutes of the Republic of Korea. https://elaw.klri.re.kr/eng_mobile/viewer.do?hseq=39798&type=sogan&key=9.


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