Destituée à la fin de l’année 2016, la Présidente Park Geun-hye (박근혜) a été condamnée en appel à 25 ans de prison en 2018. Sa comparse Choi Soon-sil (최순실) purge pour sa part une peine de 20 ans de prison. Et Lee Jay-yong (이재용), le patron de Samsung (삼성), a bénéficié d’une réduction de peine en appel de cinq ans à deux ans et demi de prison. Mais le 29 août 2019, la Cour suprême de Corée du Sud a cassé leurs condamnations, qu’elle estimait trop clémentes. A l’annonce de la révision des procès, les partisans de Park Geun-hye ont manifesté en masse pour réclamer sa libération, s’inscrivant en faux contre l’élan démocratique de la « Révolution des bougies » qui avait soulevé les Sud-Coréens fin 2016. Nous vous proposons une courte rétrospective sur les événements qui ont troublé la Corée du Sud ces cinq dernières années.

1. Un mandat présidentiel voué au scandale (2013-2017)

La tragédie du Sewol

Le 16 avril 2014 a laissé son empreinte dans l’histoire contemporaine de la Corée du Sud : ce jour-là, le naufrage du ferry Sewol (세월) entraîna la mort de 304 passagers. Cinq ans plus tard, ce drame déclenche encore des discussions houleuses entre l’État et les familles des victimes.

En ce jour funeste, le ferry Sewol partit du port maritime Incheon (인천) en direction du sud, à destination de l’île de Jeju (제주). Parmi les 476 passagers embarqués dans cette croisière touristique, il y avait surtout des lycéens en excursion scolaire. Peu après, à proximité de l’île de Jindo (진도), le navire effectua une embardée qui provoqua une forte gîte et du même coup le ripage de la cargaison. Le ferry chavira avant de se retourner et de sombrer totalement quelques heures plus tard.

Ce jour-là, la Présidente Park fut invisible et muette durant les sept premières heures du drame. Nombre de rumeurs des plus fantaisistes ont alors circulé : la Présidente était-elle chez le coiffeur ou chez son chirurgien esthétique? D’aucuns ont même prétendu qu’avec sa complice et amie de très longue date, Choi Soon-Sil, elle se serait livrée à un culte rituel, offrant en sacrifice les victimes du Sewol ![1]  Or en décembre 2016, « la motion de destitution [a repris] l’accusation au nom de l’article 10 de la Constitution, selon lequel le chef de l’État se doit de protéger la vie de ses citoyens »[2]. Et cinq ans après le drame, la justice enquête encore sur ce silence inexpliqué.

ill. 2. Sewol Owol (세월 오월), tableau réalisé par le peintre Hong Seong-dam (홍성담) en 2014.

« Le Sewol a coulé à cause de la cupidité », selon Choe Sang-Hun (최상훈).[3] Le ferry était trop chargé pour pouvoir transporter autant de passagers et de cargaison, et les investigations ont même montré qu’il était chargé deux fois plus qu’autorisé. Au fil du temps, d’autres faits ont été révélés, entre autres les témoignages dévoilant la corruption dans le domaine des transports.

Le nom de « Sewol » devint l’emblème d’une tragédie nationale ainsi que le symbole d’une lutte contre l’inefficacité et l’incompétence du système juridique, mais aussi contre la Présidente Park. Comme la face visible de l’iceberg, l’accident démasqua la négligence et des fautes professionnelles en termes de principes de sécurité. Et il reste encore « des mystères » à élucider.

Trafic d’influence, abus de pouvoir et corruption


Le scandale éclate le 24 octobre 2016, lorsque la chaîne câblée JTBC révèle que la tablette de Choi Soon-sil contient de nombreux documents confidentiels. Cette dernière, qui n’occupe aucune fonction officielle, a pu avoir accès « aux  brouillons des discours présidentiels sur des sujets brûlants comme la Corée du Nord »[4] et intervenir « dans les plus hautes affaires du pays, y compris dans le domaine militaire »[5]. En novembre 2016, une commission d’enquête parlementaire aboutit à l’arrestation puis à l’inculpation de celle que les médias nomment « la Raspoutine sud-coréenne », par référence à son rôle de guide spirituelle et d’éminence grise[6]. Avec l’appui de la Présidente, elle a pu soutirer des dizaines de millions de dollars aux grands chaebol (재벌) pour ses fondations, Mir et K-Sports[7]. Elle a aussi reçu « près de 7 millions de dollars de Samsung pour financer le cheval et l’entraînement équestre de sa fille » [8]. En outre, elle a bénéficié de passe-droits pour faire entrer cette dernière dans la prestigieuse université Ewha (이화여자대학교) : « Un crime aux yeux des classes  moyennes de cette société confucéenne ultra-compétitive, où l’éducation est vue comme la clé de l’ascension sociale ». En 2018, elle est condamnée par le tribunal puis par la Cour d’appel à 20 ans de réclusion criminelle pour corruption, trafic d’influence et abus de pouvoir, avec une amende de 16,6 millions de dollars.

La collusion entre l’Etat et les chaebol


Le 8 novembre 2016, les bureaux de l’entreprise Samsung Electronics Co. sont perquisitionnés dans le cadre de l’instruction judiciaire. Le conglomérat est suspecté d’avoir versé à Mme Choi et à la Présidente des pots-de-vin à hauteur de 20 milliards de wons sud-coréens (soit 16 millions d’euros) [9]. En outre, les huit patrons des plus grands groupes sud-coréens sont convoqués par la commission d’enquête parlementaire : Hyundai (automobile), LG (téléphonie et électroménager), SK Group (télécoms et pétrole), Lotte (agroalimentaire et hôtellerie) mais aussi Hanwha  (pétrochimie, hôtellerie), Hanjin (armateur), CJ (distribution, pharmacie), CS Engineering (construction). Au total, une cinquantaine de sociétés auraient versé plus de 80 milliards de wons (soit 62 millions d’euros) dans cette affaire de corruption.

En février 2017, Lee Jae-yong, l’héritier de Samsung, est arrêté pour corruption et détournement de fonds et il est inculpé avec  dix-sept autres suspects, dont le président Shin Dong-bin (신동빈) de Lotte (롯데).  Condamné en août 2017 à cinq ans de prison pour « corruption, abus de bien sociaux ou encore parjure devant  la représentation nationale »[10], Lee Jae-yong est libéré par la Cour d’appel en février 2018, et sa peine est réduite à deux ans et demi de prison, tandis que Shin Dong-bin est lui aussi condamné à deux ans et demi  de prison[11].  

La Présidente destituée et condamnée

En décembre 2016, la commission d’enquête parlementaire, composée d’élus du Minjoo (민주당, le principal parti d’opposition), du Parti du peuple, du Parti de la justice et de députés indépendants considère que « Mme Park a violé la Constitution de multiples façons » [12] et l’accuse de « délits pénaux, de corruption, d’abus de pouvoir et d’échec à protéger le peuple »[13]. L’Assemblée nationale vote sa destitution le 9 décembre 2016, et la Cour constitutionnelle valide la procédure le 10 mars 2017. La Présidente perd ses pouvoirs exécutifs au profit du premier ministre Hwang Kyo-ahn (황교안). Arrêtée le 31 mars, elle est placée en détention, et son procès pénal s’ouvre le 23 mai 2017.

Les chefs d’accusation sont multiples. Le 6 avril 2018, l’ex-Présidente est reconnue coupable « d’avoir reçu ou demandé plus de 20 millions de dollars de conglomérats sud-coréens, d’avoir partagé des documents classés secrets, d’avoir mis sur une « liste noire » des artistes critiques de sa politique ou encore d’avoir limogé des responsables qui s’opposaient à ses abus de pouvoir » [14]. En juillet 2018, elle est également condamnée « pour le détournement des fonds du service national du renseignement (NIS) » et « pour être intervenue illégalement dans la désignation des candidats de son parti aux législatives de 2016 »[15]. Enfin, le 24 août 2018, la Cour d’appel de Séoul la condamne à 25 ans de prison pour « corruption, extorsion de fonds, abus de pouvoir et autres charges ».[16]

ill. 4.  Manifestation contre la Présidente Park Geun-Hye, Séoul, 09/03/2017. ©Kim Hong-ji / Reuters

2. La « Révolution des bougies » : un tournant historique ?

Selon la formule du Monde diplomatique,  « ces scandales n’auraient pas pris une telle ampleur si un sentiment d’injustice ne grandissait pas dans la société depuis plusieurs années » [17]. Ce sont des mobilisations massives, entrées dans l’Histoire sous le nom de « Révolution des bougies », qui ont entraîné la chute de la Présidente conservatrice. Les sujets de mécontentement étaient nombreux.

Contre la dictature en marche


Le premier grief des Sud-Coréens concernait la réforme du code du travail perçue comme une politique antisociale. En effet, la Présidente entendait doubler de deux ans à quatre ans la durée au-delà laquelle un salarié en CDD devrait obligatoirement être embauché, aggravant la précarité de l’emploi pour ces travailleurs informels[18]. A la même époque, la réalisatrice Boo Ji-young (부지영) portait au grand écran un drame social intitulé Card (카트), mettant en scène les revendications et la grève des employés d’un supermarché, suite au renvoi des salariées contractuelles.

Bande annonce du film Card (카트) de Boo Ji-young (부지영), 2014

Ensuite, l’imposition d’un manuel d’histoire unique et révisionniste avait suscité en 2015 une mobilisation massive des étudiants et des enseignants. La Présidente avait déclaré vouloir « rectifier les versions déformées et gauchisantes qui essaient de glorifier la Corée du Nord en discréditant les réalisations capitalistes du Sud »[19]. Or, la polémique n’est pas nouvelle dans le pays, comme l’explique Le Monde diplomatique. Dès la fin de l’Occupation japonaise, le gouvernement supervisait les livres d’histoire, et la mainmise du pouvoir sur ces manuels fut renforcée à partir de 1972 par le dictateur Park Chung-hee (박정희), en vertu de la Constitution Yusin qui lui permettait de concentrer tous les pouvoirs. Puis à la fin des années 1980 se mit en place un système pluraliste … Jusqu’à ce qu’en 2008, le Président Lee Myung-bak (이명박) demande la création d’un manuel considéré lui aussi comme révisionniste et conservateur.

Troisième motif d’indignation : la « liste noire » des intellectuels et des artistes établie par le gouvernement entre 2014 et 2015[20]. Elle contiendrait les noms d’environ 9 400 personnalités et entités culturelles jugées contestataires ou progressistes, voire proches de Moon Jae-in, principal dirigeant du Parti démocrate de Corée, et de Park Won-soon, le maire de Séoul ». Y figurent le poète Ko Un (고은) et la romancière Han Kang (한강), lauréate du Man Booker Prize. A leurs côtés, on trouve des éditeurs ayant publié des livres de l’opposition mais aussi des distributeurs de films dits « de gauche » – comme Namyeong-dong 1985, qui montre l’oppression des militants démocrates pendant la dictature militaire de l’ancien Président Chun Doo-hwan (전두환).

Bande annonce du film Namyeong-dong (남영동) 1985, Chung Ji-young (정지영), 2012

Le peintre Hong Seong-dam (홍성담), auteur du tableau satirique Sewol Owol (세월 오월), a été exclu en 2014 de la Biennale de Kwangju, l’un des plus grands événements artistiques du pays[21]. D’autres se sont vu refuser des subventions ou interdire l’accès aux grands journaux. De fait, l’administration Park aurait également fermé les yeux sur le financement par les chaebol de journaux favorables au pouvoir et la Présidente aurait encouragé les médias «  à faire passer les autres forces d’opposition pour des partisans de la Corée du Nord »[22].

Quatrième sujet de discorde, une politique diplomatique très contestée. La Présidente a négocié l’accord avec le Japon sur les « femmes de réconfort », sans consulter les survivantes et leurs familles. Elle a fait fermer le complexe industriel intercoréen de Kaesong pour suspendre les échanges avec la Corée du Nord. Elle a aussi autorisé le déploiement du système américain de missiles antibalistiques dans le pays, suscitant de vives manifestations. Enfin, l’accord d’échanges d’informations militaires signé avec le Japon n’a pas non plus fait consensus, loin de là.

En outre, au fur et à mesure que le mécontentement augmentait, la Présidente a fortement réprimé les contestataires. Elle a d’abord fait dissoudre un parti d’opposition, le Parti progressiste unifié (PPU) le 19 décembre 2014, avec l’aide de la Cour constitutionnelle, en le faisant accuser d’avoir lancé un « appel à l’insurrection pour tenter d’instaurer le communisme comme en Corée du Nord », et a obtenu que ses treize députés perdent leur siège à l’Assemblée nationale. Ensuite, en novembre 2015, le siège de la Korean Confederation of Trade Unions (KCTU) a été encerclé et perquisitionné par près de 700 policiers, tandis que le dirigeant de l’organisation, M. Han Sang-gyun, était arrêté avec cinq autres syndicalistes. Ils n’ont été  libérés que le 22 mai 2018.



Une mobilisation massive et décisive (automne 2016- printemps 2017)

Les manifestations de la fin de l’année 2016, qui ont rassemblé plusieurs millions de personnes pendant plus de deux mois par un temps glacial, ont eu un impact décisif sur la destitution de la Présidente. Selon la formule de Lim Ji-bong, professeur en Droit à l’Université Sogang : « Si l’Assemblée nationale n’avait pas voté la destitution, les manifestants en colère auraient directement jeté leurs bougies à la face des politiciens des deux camps. » [23]. Et c’est aussi sous l’effet de cette pression populaire qu’un certain nombre de parlementaires conservateurs issus du Saenuri se sont retournés contre la Présidente[24] .

ill. 5. La Révolution des bougies, Séoul, 17/12/2016. ©Kim Hong-ji / Reuters.

Les deux premières manifestations, le 29 octobre et le 5 novembre 2016, rassemblent respectivement 30 000 puis  200 000 personnes sans affiliation politique. Puis le 12 novembre, la contestation réunit un million de personnes à Séoul. Selon le journal Le Temps : « C’est la plus grosse manifestation depuis l’avènement de la démocratie au début des années 1980. C’est à partir de ce moment que l’opposition va entrer en  scène pour s’associer à la rue et demander des comptes à la Présidente afin qu’elle se soumette à la justice » [25]. Le 19 novembre et le 26 novembre, ce sont  respectivement 900 000 puis 1,9 million de personnes qui se rassemblent dans tout le pays, en se ralliant à l’accord des trois partis d’opposition. Ensuite, le 9 décembre, lorsque la destitution de Park Geun-hye est acquise au Parlement, près de 800 000 personnes se réunissent par -10° C « pour demander la tête des grands patrons de Samsung, Hyundai ou Korean Air »[26], qui ont été entendus par une commission d’enquête la semaine précédente. La destitution sera finalement validée par la Cour constitutionnelle en mars 2017, au terme d’une vingtaine de veillées citoyennes.

Un événement historique : 1919 / 1960 /1980 / 1987 / 2016

Diverses personnalités politiques ont érigé la « Révolution des bougies » au rang d’événement historique, en la comparant aux grandes insurrections coréennes du 20e siècle.

Moon Jae-in (문재인), ancien dirigeant du Parti démocrate de Corée, et élu 19e Président sud-coréen le 9 mai 2017, a délibérément lié la « Révolution des bougies », qui l’a porté au pouvoir, au soulèvement du 1er mars 1919, dont le souvenir est puissamment commémoré à Séoul en cette année de centenaire. De fait, la destitution de la Présidente Park Geun-hye incarne le « rejet par une partie de la population des dynasties au pouvoir depuis l’indépendance, souvent associées à la collaboration avec l’occupant japonais et jugées corrompues »[27]. Moon Jae-in entretient une dynamique entre ces deux révolutions « pour faciliter le rapprochement avec la Corée du Nord » mais aussi « plus prosaïquement, dans la perspective d’élections législatives prévues en avril 2020 ».

Bande annonce du film 1987 : When the day comes, réalisé par Jang Joon-Hwan (장준환), 2017

D’autres déclarations ont fait référence aux soulèvements de 1960 contre les fraudes électorales de Syngman Rhee, au combat périlleux des étudiants et des ouvriers sous la dictature de Park Chung-hee, au massacre des manifestants démocrates à Kwangju en 1980, et à l’insurrection des étudiants, des ouvriers et des jeunes cadres contre la dictature de Chun Doo-hwan en 1987. Ainsi, Choo Mi-ae, présidente du parti démocrate Minjoo, a opéré un rapprochement entre la « Révolution des bougies », « la révolution du 19 avril 1960 » et le « mouvement de démocratisation des années 1980 »[28]. La proclamation du maire de Séoul, Park Won-soon (박원순) ravivait les mêmes souvenirs : « Comme lors du soulèvement de juin 1987, nous avons ouvert une nouvelle page de l’histoire de la démocratie coréenne »[29].

Toutefois, en 2016, les aspirations et débats politiques qui ont conduit à cette révolution pacifique ont été largement relayés sur Kakao Talk, Facebook et d’autres réseaux sociaux, et la technologie a pu jouer un rôle décisif. Le Courrier international rappelle qu’en 1980 l’armée avait mis la ville de Kwangju (광주) en état de siège : « la loi martiale était en vigueur, la presse – déjà soumise à la censure – avait été complètement muselée et toutes les communications étaient rompues avec Kwangju » [30].

ill. 6. Tableau illustrant la révolte étudiante de Mai 1980 à Kwangju, May 18th National Cemetery  (국립 5.18 민주묘지) de Kwangju (광주)

Le combat des Sud-Coréens pour la démocratie

Le Courrier international perçoit dans cette révolution des aspirations à une société plus équitable, et plus transparente, contre l’inégalité croissante des salaires et contre « la baisse marquée de la mobilité sociale » entravée par la corruption[31]. Le trafic d’influence a permis à la fille de Mme Choi d’être admise à l’université d’Ewha, « au détriment de candidates plus qualifiées », dans un milieu scolaire très compétitif, où seuls les enfants d’origine aisée peuvent bénéficier de cours privés onéreux ou réaliser plusieurs stages professionnels avant de postuler en entreprise. Cette « lutte contre ces plafonds de verre » exigerait une véritable réforme des processus d’admission à l’université, ainsi qu’une attribution de bourses publiques et qu’une hausse des revenus familiaux.

L’analyse du Monde diplomatique met l’accent sur une nécessaire lutte contre la corruption et contre l’inefficacité d’un système politique « qui a connu depuis la fin de la dictature quatre présidents accusés de corruption au cours de leur mandat (MM. Kim Young-sam, Kim Dae-jung  et Lee Myung-bak, ainsi que Roh Moohyun) »[32]. Elle rappelle aussi que l’économie est « totalement dépendante des chaebol, qui sont régulièrement convaincus de fraude fiscale ou de versement de pots-de-vin ». Le professeur Law Cho-kook, de l’Université nationale de Séoul exprime en ces termes le ressenti des Sud-Coréens : « Ces chaebol qui se sont montrés impitoyables envers leurs salariés et les petites entreprises, mais généreux à l’égard de Choi Soon-sil et de sa fille, méritent des sanctions ».

L’enquête sur un projet d’imposition de la loi martiale

Enfin, une enquête est en cours sur un projet d’imposition de la loi martiale, conçu début 2017 par le renseignement militaire (DSC), sur ordre du ministère de la Défense de l’époque[33]. Ce plan aurait eu pour objectif de reprendre le contrôle du pays  en cas de rejet par la Cour de la demande de destitution de la Présidente. Révélé en juillet 2018, ce projet fait l’objet d’investigations et divise la classe politique. Si les conservateurs défendent les militaires en invoquant le devoir de préserver la sécurité nationale, la majorité progressiste dénonce des plans rappelant les putschs de  Park Chung-hee en 1961 et de Chun Doo-hwan en 1979. Certains réclament même le démantèlement de ce service qui a été créé pendant la guerre de Corée (1950-1953) et qui est connu pour son ingérence dans les affaires de l’Etat. Les enquêteurs cherchent à savoir « qui était au courant du projet et s’il n’était qu’une option ou un véritable plan d’action, le DSC n’ayant pas le pouvoir d’imposer la loi martiale ».

ill. 7. Tableau illustrant la répression de la révolte de Mai 1980 à Kwangju, May 18th National Cemetery à Kwangju.

3. Procès en révision et manifestations

La décision de la Cour suprême

Le 29 août 2019, la Cour suprême a annulé les décisions de la Haute Cour, estimant que « l’arrêt de la Haute Cour, qui avait été très favorable à M. Lee, faisait « une mauvaise interprétation de la loi sur la corruption » »[34]. Considérant que certaines des charges non retenues par la Haute Cour constituaient bien un délit de corruption, elle a ordonné que Mmes Park et Choi et M. Lee soient rejugés. Il s’agit notamment du cadeau par Samsung de trois pur-sang (et non d’un seul) d’une valeur de près de 3 millions de dollars, mais aussi le don à l’association sportive de Mme Choi, ainsi que les cours d’équitation payés à sa fille. Surtout, les juges ont considéré que les pots-de-vin visaient « à obtenir le feu vert du gouvernement pour un projet de fusion qui devait en fait aider Lee Jae-yong à hériter de l’entreprise de son père en payant le moins d’impôts possible »[35]. Le patron du premier fabricant mondial de smartphones et de puces mémoire « pourrait donc être condamné pour avoir versé des dessous-de-table d’une valeur totale de 8,6 milliards de wons (6,4 millions d’euros) au lieu des 3,6 milliards (2,7 millions d’euros) retenus en appel »[36]. La préparation du nouveau procès fragilise d’autant plus Samsung que le conglomérat est en difficulté suite aux rétorsions commerciales imposées cet été par Tokyo.

En ce qui concerne Mme Park, la Cour suprême considère que les accusations de corruption auraient dû être traitées séparément des autres chefs d’accusation[37]. L’affaire est donc renvoyée devant la Haute Cour de Séoul et, si l’ancienne Présidente était reconnue coupable dans deux procès distincts, les peines seraient alors cumulées.

Les manifestations pro-Park les 29, 30 et 31 août


Environ 1500 législateurs et militants, partisans de Park Geun-hye se sont rassemblés devant la Cour suprême le 29 août à l’annonce de ce nouveau procès. Tenant des piquets de grève et des drapeaux nationaux, ils réclamaient la libération de l’ex-Présidente, affirmant son innocence[38]. On peut être frappé par le contraste entre les revendications de cette manifestation et celles qui avaient soulevé le pays en 2016, pour exhorter la Justice et le Parlement à prononcer la destitution de Park Geun-hye.

En revanche, des groupes de citoyens libéraux, dont la Confédération coréenne des syndicats, ont accueilli favorablement la décision de la Cour suprême concernant Lee Jae-yong. Park Seok-un, président de l’Alliance coréenne pour le mouvement progressiste, aurait même déclaré, selon The Korea Herald, que M.Lee avait corrompu Mmes Park et Choi.

Des tentes illégales à Gwanghwamun

Comme le rapporte le Korean Joongang Daily[39], la présence de tentes dans le quartier Gwanghwamun (광화문) fait aussi l’objet de contentieux. Depuis le début de l’année, plusieurs organisations, parmi lesquelles des syndicats et des partis politiques, ont érigé des tentes. Conformément à la loi sur la réunion et la manifestation en Corée elles avaient au préalable déclaré leurs rassemblements auprès de la police locale et signalé leur matériel (y compris les banderoles, les panneaux de signalisation ou les camions de campagne). Toutefois les tentes ne figurent pas sur la liste des objets autorisés et leur présence aurait fait l’objet de 360 rapports de plaintes de citoyens, selon le gouvernement local. Les autorités ont donc demandé aux organisateurs de les enlever, ce qui a été fait le 28 août dernier, sauf pour cinq d’entre elles – dont quatre appartenant  à « Notre parti républicain ».

ill. 9. Des panneaux contre le Maire Park Won-soon et le Président Moon Jae-in à Séoul, 07/08/2019
Les panneaux demandent le retrait du Président Moon (퇴진) et d’autres réclament des poursuites contre le Maire de Séoul (문재인 퇴진!   Retrait de Moon Jae-in ! 박원순 처벌! Poursuites contre Park Won-soon !)

Un conflit avait déjà opposé les partisans de Park Geun-hye au Maire de Séoul, Park Won-soon, le 26 juin dernier, d’après The Korea Herald[40]. Après plusieurs avertissements sans effets, les autorités avaient enlevé de force les tentes de ce parti installées sans autorisation à Gwanghwamun, mais elles étaient réapparues dans l’après-midi. Le Maire de Séoul avait alors déclaré que le gouvernement local avait l’intention de sanctionner le parti et son président, Cho Won-jin, d’environ 200 millions de won (soit plus de 172 000 dollars) et de percevoir les frais en saisissant le salaire de M. Cho. Des banderoles portant des slogans tels que « Libérez la Président innocente Park Geun-hye » et «Poursuivez Park Won-soon » avaient alors été accrochées dans les environs.

Le Sewol en 2019


Le film Birthday, réalisé par Lee Jong Eon (이종언) pour commémorer le drame, est sorti au mois d’avril. Il raconte l’histoire d’une famille qui, après avoir perdu son fils lors du naufrage du Sewol, réunit ses proches et ses amis pour célébrer l’anniversaire du garçon mort. C’est autour de cette belle idée, touchante et triste en même temps, que se déroule l’action du film.

ill. 10. La famille du film Birthday, avril 2019

Et le 14 août 2019, Kim Ki-chun (김기천), ancien chef de cabinet de la Présidente Park Geun-hye, a été condamné à un an de prison avec sursis pour avoir falsifié les documents concernant les rapports reçus par la Présidente Park le jour du naufrage du Sewol [41].Le tribunal qui a rendu le jugement a également acquitté Kim Jang-soo (김장수) et Kim Kwan-jin (김관진), les anciens chefs du Bureau de la sécurité nationale. Ces derniers avaient initialement été accusés d’avoir falsifié des documents sur les instructions présidentielles au moment du naufrage du Sewol, pour donner l’impression que la Présidente Park avait été renseignée sur l’accident et avait donné des instructions pour secourir les passagers avant l’heure fatidique. Le tribunal a toutefois reconnu l’implication de Kim Kwan-jin dans la modification des instructions présidentielles mais a rejeté les accusations pour manque de preuves.


ill. 11. Panneaux évoquant le Sewol sur la place de Gwanghwamun, Séoul, 15/08/2019

Florence Codet et Maria Anna Dudek, 19 octobre 2019


Notes

[1] The Korea Times : éditions du 2 novembre 2016, 11 novembre 2016 et 6 décembre 2016.

[2] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017.

[3] The New York Times, 10 juin 2019 : https://www.nytimes.com/2019/06/10/world/asia/sewol-ferry-accident.html. La citation suivante est issue de la même source.

[4] Manière de voir, Le Monde diplomatique 1er décembre 2018.

[5] L’Humanité, 12 décembre 2016.

[6] Manière de voir, Le Monde diplomatique 1er décembre 2018. Choi Soon-sil est la fille de Choi Tae-min, un prédicateur évangéliste qui fut lui-même le gourou de Park Geun-hye et devint son protecteur lorsqu’elle perdit son père, Park Chung-hee (1961-1979).

[7] Les Echos, 29 août 2019.

[8] Le Figaro, 14 février 2018. Le développement qui suit est extrait de la même source.

[9] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017. Le développement qui suit est extrait de la même source.

[10] Le Figaro, 29 août 2019.

[11] The Korea Herald, 29 août 2019 : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190829000712

[12] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017.

[13] L’Humanité, 12 décembre 2016.

[14] Le Figaro, 29 août 2019.

[15] Le Monde, 24 août 2018 : https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/24/coree-du-sud-25-ans-de-prison-pour-l-ancienne-presidente-park-geun-hye_5345618_3216.html

[16] The Korea Herald, 29 août 2019 : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190829000866

[17] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017.

[18] Manière de voir, Le Monde diplomatique 1er décembre 2018.

[19] Extrait de son  Discours au Parlement, 27 octobre 2015, cité par Manière de voir, Le Monde diplomatique, 1er décembre 2018.

[20] The Korea Times, 29 décembre 2016. Le développement qui suit est extrait de la même source.

[21] Le Maire de Kwangju, Yoon Jang-hye, a déclaré en novembre 2016 que l’ancien vice-ministre de la Culture, avait fait pression sur lui pour faire interdire cette peinture, le menaçant d’annuler le parrainage de l’événement. Le 29 décembre 2016, un groupe d’artistes a tenu une conférence de presse devant la Cour constitutionnelle à Séoul pour dénoncer l’administration Park, exiger la démission des responsables impliqués et réclamer une enquête à ce sujet. Un peu plus tôt le même mois, un groupe de douze organisations culturelles avait porté plainte contre dix représentants du gouvernement pour atteinte aux droits des artistes.

[22] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017. Les deux paragraphes suivants s’inspirent de la même source.

[23] L’Humanité, 12 décembre 2016.

[24] Le Temps, 10 décembre 2016. Le Parti  Saenuridang (새누리당, Parti de la Nouvelle Frontière) a changé de nom après le scandale pour s’appeler Parti de la liberté de Corée (자유한국당).

[25] Le Temps, 10 décembre 2016.

[26] L’Humanité, 12 décembre 2016.

[27] Le Monde, 15 août 2019. La citation suivante est extraite de la même source.
Voir aussi Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017 : « La rapidité de la détérioration des inégalités de revenu en Corée du Sud au cours des vingt dernières années a été la cinquième plus importante sur vingt-huit pays asiatiques », selon un rapport de la Banque asiatique de développement.

[28] L’Humanité, 12 décembre 2016.

[29] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017.


[30] Courrier international, 12 octobre 2017. Le développement qui suit est extrait de la même source.
https://www.courrierinternational.com/article/coree-du-sud-encore-un-effort-pour-une-societe-propre-et-equitable

[31] Courrier international, 12 octobre 2017. La Corée du Sud « fait aujourd’hui partie des pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) où les inégalités de salaires se creusent le plus vite », ce qui serait dû à l’imitation « des pratiques américaines en matière de salaires ».  https://www.courrierinternational.com/article/coree-du-sud-encore-un-effort-pour-une-societe-propre-et-equitable

[32] Le Monde diplomatique, 1er janvier 2017. Les citations suivantes sont extraites de la même source.

[33] « Le DSC (Defense Security Command), arguant des risques de violences, était semble-t-il prêt à déployer blindés et forces spéciales pour reprendre le contrôle de la rue, à arrêter des élus de l’opposition et bloquer tout vote au Parlement contre la loi martiale, à confier le contrôle des administrations provinciales à des officiers supérieurs ou encore à censurer les médias. » D’après Le Monde, 27 juillet 2018 : https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/07/27/quand-le-renseignement-militaire-sud-coreen-envisageaitd-imposer-la-loi-martiale_5336619_3216.html. Le développement qui suit est extrait de la même source.

[34] La Croix, 29 août 2019.

[35] RFI, 29 août 2019 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20190829-coree-sud-nouveau-proces-park-geun-hye-lee-jae-yong-samsung

[36] Les Echos, 29 août 2019.

[37] The Korea Herald, 29 août 2019 : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190829000712

[38] Cho Won-jin, co-responsable du parti d’extrême-droite « Notre Parti républicain », issu de la scission du « Saenuridang, Parti de la Nouvelle Frontière » (새누리당) en 2017, a qualifié le verdict de « décision politique » prise par un « chien de chasse du régime dictatorial de gauche Moon Jae-in », The Korea Herald, 29 août 2019 : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190829000866 . Le développement qui suit s’inspire de la même source.

[39] Korea Joongang Daily, 28 août 2019 : http://koreajoongangdaily.joins.com/news/article/article.aspx?aid=3067318&cloc=joongangdaily%7Chome%7Cnewslist1

[40] The Korea Herald, 26 juin 2019 : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190626000751

[41] The Korea Herald, 14 août 2019  : http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20190814000642. Le développement qui suit est extrait de la même source.

Sources

  • Courrier international
  • Korea Joongang Daily
  • La Croix
  • Les Echos
  • Le Figaro
  • L’Humanité
  • Le Monde
  • Le Monde diplomatique
  • Le Temps
  • RFI
  • The Korea Times
  • The Korea Herald
  • The New York Times

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