Le jeong (정) est l’un des concepts coréens les plus intriguants. Pareil que le han (한) et le nunchi (눈치), il est incompréhensible hors de son contexte culturel et en plus, il ne possède pas d’équivalents identiques ni dans la culture chinoise, ni japonaise. Alors, comment définir ce terme mystérieux ?

ill. 1. Le syllabogramme 정 (jeong) et son équivalent en hanja, le caractère chinois 情 (qíng)

L’amour, l’amitié ou quoi…?

         Le jeong (정) peut être traduit comme « une affection » et aussi comme « un attachement ». Sa représentation en hanja est le caractère 情 qui désigne un sentiment ou une émotion forte ainsi qu’une chose affectueuse. À remarquer que le radical de ce caractère (忄) signifie « un cœur » donc une source universelle des émotions humaines.

         Le mot jeong fonctionne dans la langue coréenne comme une expression de ce qu’on pourrait appeller une fraternité des âmes. Les situations dans lesquelles on dit qu’ils « se comprennent sans mots » ou qu’ils « parlent tous les deux la même langue » décrivent cette liaison particulière qui apparaît entre deux personnes sans aucune justification rationnelle. D’après les Coréens, on peut être lié à quelqu’un par le jeong ce qui veut dire l’expression suivante : 정 들었다 (jeong deureotda) – « être attaché(e) par le jeong ».

Dans la langue coréenne, il y a encore d’autres mots qui utilisent la syllabe jeong : yeonjeong (연정) qui signifie la passion amoureuse, et aejeong (애정) qui signifie plutôt le côté affectueux de l’amour et la tendresse. À noter que le jeong exprime aussi l’amour maternel – le mojeong (모정).

            Néanmoins, le jeong désigne aussi quelque chose que se positionne entre l’amitié et l’amour et qui souligne la capacité de donner sans rien attendre en retour. Ces deux qualités ressemblent à l’agape (ἀγάπη agápē), concept chrétien de l’amour divin et inconditionnel, comparé souvent à la charité qui n’est qu’un autre aspect de l’agape.

Le jeong n’est pas réservé uniquement aux gens : il s’applique à tous les êtres vivants, même pour les êtres surnaturels et… les objets. Cela montre l’aspect important de la philosophie coréenne traditionnelle, ceci dit l’harmonie de tous les univers, que ce soit empirique ou spirituel, animé ou inanimé. Il a été bien présenté dans le manhwa sous le titre Heart of a Companion (2014) de Hong Dae-eui où le personnage principal est un vétérinaire qui sait communiquer avec les animaux.

            À rappeler que le jeong n’a pas ses éqivalents exacts en Chine et au Japon. Il ne faut pas le confondre avec le guānxi (traditionnel : 關係 ; simplifié : 关系), système de relations et dépendance chinois, ni avec l’amae (甘え), sentiment d’attachement, de dépendance ou d’appartenance japonais.

Plutôt « nous » que le « moi »

Le jeong correspond très bien avec l’esprit collectif de la société coréenne. C’est l’une des raisons pour lesquelles dans certaines situations le pronom woori (우리) est utilisé à la place de « moi » pour marquer l’importance des avis d’autres personnes. En Corée, il est naturel de penser que si quelque chose fait du bien à la communauté, ce sera pareil pour l’individu.

La question du jeong fait partie du discours sur la théologie minjung (민중신학 Minjung sinhak), traduite littéralement comme « une théologie populaire » ou « une théologie du peuple ». Ce concept est une fusion particulière de la pensée coréenne traditionnelle, du christianisme et des idées socialistes égalitaires. Il est né en Corée du Sud dans les années 1970 dans un groupe de gens inspirés par la foi chrétienne, surtout par sa tradition protestante, engagés dans la lutte pour la justice et l’égalité sociale.

ill. 5. Le logo de la banque sud-coréenne Woori Bank : le mot woori dans le nom donne aux clients l’impression de coproprieté et de partager les biens.

Répondre au jeong

Même si le jeong n’oblige pas d’être le meilleur ami de quelqu’un et d’être prêt à tous les sacrifices, la rupture de cette liaison peut éveiller le sentiment du han (한). Si le jeong disparaît, le cœur devient triste – il se remplit de regret et de déception.

Pour répondre au jeong, il est essentiel d’utiliser son instinct émotionnel. C’est surtout la vie dans la culture coréenne qui permet de comprendre l’esprit et la fonction du jeong, une méthode et une énergie à la fois qui stabilise et stimule les relations sociales.

Les illustrations :

  • Image liminaire : Le caractère chinois 情 (qíng)
  • ill. 1. Le syllabogramme 정 (jeong) et son équivalent en hanja, le caractère chinois 情 (qíng)
  • ill. 2. . L’affiche du manhwa sous le titre Heart of a Companion (2014) de Hong Dae-eui (홍대의)
  • ill. 3. Le jeong est surtout donner sans rien attendre en retour
  • ill. 4. Une fresque paléochrétienne, IVème siècle, Les Catacombes des Saints Pierre-et-Marcellin à Rome. Il présente les agapes, cycle des repas à caractère religieux dans le christianisme des premiers siècles dont le but fut de partager l’agape avec les autres.
  • ill. 5. Le logo de la banque sud-coréenne Woori Bank : le mot woori dans le nom donne aux clients l’impression de coproprieté et de partager les biens.
  • ill. 6. Le livre The Korean Minjung in Christ (1991) de David Kwang-sun Suh, l’un des fondateurs de la théologie minjung
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