Pachinko de Min-Jin Lee

La couverture de l'édition française de Pachinko
ill. 1. La couverture de l’édition française de Pachinko (2022), Min-Jin Lee

« Sunja s’était montrée naïve. Un homme de cet âge et de cette situation, comment n’avait-elle pas pensé qu-il avait forcément une femme et des enfants ? L’idée qu’il envisage d’épouser une paysanne ignare était effectivement absurde. Les hommes riches avaient des femmes et des maîtresses, parfois même sous un seul toit. » (Lee, 2022, p. 102)

« Sunja ne pouvait ni approuver ni protester, alors elle laissa cette déclaration flotter. Ce que disait en réalité son beau-frère, c’était qu’une yangban de la lignée de Kyunghee ne devrait pas avoir à travailler en dehors de la maison ; Sunja, elle, n’était que la fille d’un paysan ordinaire, et elle pouvait très bien travailler au marché. Cette distinction ne la dérangeait pas, parce qu’elle aussi était d’avis que Kyunghee lui était supérieure à bien des égards. » (Lee, 2022, p. 176)

Voici l’histoire de Sunja, personnage principal de Pachinko de Min-Jin Lee, paru chez Hapers Collins Paris en janvier 2022.

De Séoul à New York

Min-Jin Lee (이민진 I Min-jin) est née en 1968 à Séoul. C’était la Corée sous la dictature de Park Chung-hee (박정희 Bak Jeong-heui), au milieu du processus d’industrialisation et à la veille de son boom économique. À l’âge de sept ans, elle est partie avec sa famille aux États-Unis pour devenir une Korean American à la fin. Cette expérience migratoire revient dans ses œuvres comme un élément autobiographique. Parmi lesquelles, Pachinko qui raconte l’histoire d’une fille coréenne et son odyssée au Japon dans les années 1930 :

Avec une justesse historique remarquable et une écriture précise et dépouillée, Min Jin Lee nous offre un hymne intime et poignant à tous les sacrifices que font les immigrés pour trouver leur place en pays étranger.

La quatrième de couverture de : Lee Min-Jin (2022). Pachinko. Paris : Harper Collins France.

Un scénario classique ?

Sunja est une jeune Coréenne d’origine paysanne qui aide sa mère, Yangjin, à gérer leur maison d’hôtes après la mort du père. Un jour, sur le chemin habituel vers le marché, elle tombe sur un groupe d’étudiants japonais à la recherche d’amusement charnel. Soudainement, quelqu’un vient à son secours. C’est Ko Hansu, négociant coréen « japonisé », qui résout le problème avec quelques mots et coups.

Pourtant, cet évènement n’est qu’un début d’une nouvelle difficulté. Peu de temps après, Hansu séduit Sunja. La fille tombe enceinte et après avoir découvert que son amant est déjà marié au Japon et qu’il a des enfants, elle se trouve déçue, trompée et disgraciée. Elle refuse de devenir une maîtresse ou dite « seconde épouse ». Pour sauver la face, l’honneur de la famille, elle décide de marier Isak, pasteur chrétien coréen, qui est logé dans la maison d’hôtes. Quant à lui, il accepte de donner à l’enfant son nom :

Isak posa sa main sur le ventre de Sunja, mais ne perçut aucun mouvement. Elle ne parlait jamais du bébé, et Isak se demandait où en était sa croissance.

– Un enfant est un cadeau du Seigneur, dit-il.

– Sûrement.

– Ton ventre est chaud.

Lee, 2022, p. 152

Quatre générations

L’action du roman commence sous l’occupation japonaise (1910-1945) en Corée. Sunja part avec son mari et les enfants au Japon où ils vivent avec les frères et belles-sœurs d’Isak. Le guerre se termine, le Pays du Soleil-Levant affronte une grande perte et entre dans une période de crise totale. Sunja se déplace avec sa nouvelle famille entre Osaka, Tokyo et Nagano. Semblablement au cas de la Corée (à cette différence que le Japon se modernisa déjà dans la seconde moitié du XIXème siècle, et qu’il fut l’agresseur et non la victime de la guerre), le Japon se reconstruit graduellement.

Les enfants de Sunja grandissent. Ils ont aussi leurs enfants et ensuite, ces enfants donne naissance à la prochaine génération des immigrés coréens au Japon, et après aux États-Unis.

Curieusement, l’univers de Pachinko ressemble dans une certaine mesure à celui dans Filles de la mer de Mary Lynn Bracht. C’est la littérature féminine, créée par les femmes et traitant des femmes, la littérature subtile mais forte et boulversante en même temps.

Missions protestantes

Le motif des missions protestantes joue un rôle très important dans le livre (il apparaît aussi dans le roman Le Jardin Interdit de Kim Da-eun). Isak et sa famille sont tous des prosélytes. Sunja ne connaît pas cette nouvelle foi mais elle accompagne son mari dignement dans sa vie religieuse :

Yangjin et Sunja s’inclinèrent très bas. Elles n’avaient jamais franchi le seuil d’une église. Très mince, le pasteur Shin nageait dans ses vêtements.

(…)

Les trois invités attendirent avec embarras que le pasteur Shin s’installe. Isak prit place à côté de lui, et Yangjin et Sunja s’assirent en face.

Lee, 2022. p. 113

À rappeler ici l’ouvrage de Juliette Morillot, La Corée du Sud en 100 questions. La tyrannie de l’excellence, où le chapitre Pourquoi le protestantisme coréen est-il si puissant ? explique brièvement le phénomène des missions protestantes en Corée sous l’occupation japonaise :

Cette extraordinaire force du protestantisme en Corée tient beaucoup aux circonstances de son implantation à la fin du XIXe siècle. À cette époque, l’adoption du christianisme répond en effet moins à un besoin de spiritualité qu’à des raisons pragmatiques. L’arrivée des idées occidentales a brutalement confronté les élites coréennes à la modernité. Pour faire face à la menace étrangère, les Coréens, conscients de l’urgence, vont donc encourager ce vent de progès porté par les missionanaires.

Morillot, 2022, p. 266

Pour les Coréens, le protestantisme en tant que moyen pour retrouver l’indépendance, était important. Cependant, les questions théologiques paraissaient secondaires :

Yangjin hocha la tête. Hoonie avait voulu l’indépendance de la Corée, mais avec la conviction qu’un homme devait d’abord penser à sa famille.

– Mon mari ne voulait pas suivre qui que ce soit – ni Jésus, ni Bouddha, ni l’Empereur, ni même un dirigeant coréen.

Lee, 2022, p. 85

La nouvelle religion devint donc un catalysateur de changements socio-économiques :

À la même époque, les méthodistes et presbytériens multiplient les ouvertures d’écoles professionnelles (mécanique, textile, business), offrant des perspectives nouvelles à la jeunesse. Religion et industralisation vont de pair, entraînent le bonheur… matériel.

Morillot, 2022, p. 267

Au vrai, cette observation correspond avec la théorie de Max Weber, présentée dans son ouvrage L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme (1904-1905). Même s’il traite principalement des différences entre les économies dans les pays catholiques et protestants en Europe, la conclusion s’applique également dans le cas coréen : l’éthos protestant permet de lier le capitalisme avec la pratique religieuse pour une grande cause. Par exemple, la parabole des Talents venant de l’Évangile selon Matthieu (25,14-30) est une métaphore du Dieu qui cherche à ce que les gens donnent du fruit aussi spirituel que matériel. La multiplication des talents évangéliques correspond avec le capitalisme, orienté vers une multiplication des bénéfices permanente. La richesse matérielle n’exclut pas celle spirituelle.

Pourquoi pachinko ?

Le mot pachinko (パチンコ) désigne en japonais un appareil qui est un croisement du flipper de la machine à sous. Ses origines remontent au début des années 1920, et après toutes les modifications effectuées au fil du temps, il est toujours très populaire au Japon.

Pachinko dans le titre du roman introduit le motif du jeu, le jeu qui est imprévisible et incontrôlable comme la vie des personnages, mais aussi de tous les être humains. À la fin, chacun est homo ludens d’une certaine manière car tout est un jeu, ou au moins tout peut être perçu comme tel.

À mentionner que le roman de Min-Jin Lee a été adapté en série sous le même titre, Pachinko (파친코), réalisée par Soo Hugh (허수진 Heo Su-jin). Cette production américano-sud-coréenne a été diffusée sur la plateforme Apple TV+ en mars 2022.

L'affiche de la série Pachinko
ill. 2. L’affiche de la série Pachinko (파친코), réalisée par Soo Hugh (허수진)
La bande-annonce de la série Pachinko (파친코)

Addenda

  • D’après la romanisation révisée du coréen (que nous essayons d’utiliser conséquemment dans nos articles), le nom de l’autrice s’écrit I Min-jin (이민진). Pour autant, dans les cas où les noms propres connus sont romanisés selon la transcription McCune-Reischauer, ou sont transcrits en fonction d’autres méthodes, nous gardons la version déjà diffusée pour des raisons pratiques.

Bibliographie

  • Lee Min-Jin (2022). Pachinko. Paris : Harper Collins France. Traduit de l’anglais par Laura Bourgeois.
  • Morillot Juliette (2022). La Corée du Sud en 100 questions. La tyrannie de l’excellence. Paris : Éditions Tallandier.

Illustrations

  • Image liminaire : une scène de la série Pachinko (파친코)
  • ill. 1. La couverture de l’édition française de Pachinko (2021), Min-Jin Lee
  • ill. 2. L’affiche de la série Pachinko (파친코), réalisée par Soo Hugh (허수진)

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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