L’histoire contemporaine de la communauté coréenne à Paris

Si j’ai choisi de vous parler de l’histoire de la communauté coréenne à Paris, c’est parce qu’avant que la vague Hallyu, telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne déferle en France et le reste du monde, la première forme de la présence coréenne à Paris était humaine.

Etre coréen ? Les définitions

Avant de démarrer cette étude, et car la matière m’y oblige, je souhaite revenir sur la définition et la signification du fait d’être coréen, au-delà de la seule possession de la nationalité coréenne. Pour cela, j’utiliserai la notion d’ethnie.

Les définitions du terme « ethnie » divergent dans le milieu scientifique. Selon une première définition, l’ethnie est définie comme suit :

« Au sens anthropologique courant, l’ethnie désigne un groupe humain caractérisé par une culture et une langue commune, formant un ensemble relativement homogène se référant à une histoire et un territoire partagés[1] ».

Dans le même ouvrage, une deuxième définition est proposée :

« C’est avant tout un ensemble social relativement clos et durable, enraciné dans un passé, de caractère plus ou moins mythique. Ce groupe a un nom, des coutumes, des valeurs et généralement une langue propre. Il s’affirme comme différent de ses voisins[2] ».

Ces deux définitions semblent définir l’ethnie à partir d’un ensemble de caractéristiques. Mais le fondement du groupe ethnique selon ces définitions reste assez subjectif.

En effet, partons du principe qu’une ethnie n’est pas seulement le résultat de critères précis et homogènes. Imaginons qu’une ethnie soit également, et surtout, le fruit d’une conscience individuelle d’appartenance à un groupe.

Par exemple, Max Weber pensait que la communauté ethnique était un « groupe humain lié par la croyance subjective en l’existence réelle de ce groupe[3] ». De fait, on pourrait dire que c’est une croyance qui peut s’ancrer dans des similitudes culturelles ou physiologiques et qui ensemble ne fondent une cohésion sociale que si elles sont perçues par les acteurs comme telles.

Cette dernière définition est intéressante puisqu’elle explique que l’ethnie ne se définit pas seulement par une histoire commune, mais aussi et surtout par la conscience propre à chacun en l’existence du groupe ethnique. C’est donc une production sociale non objective.

Ainsi, on pourrait dire que le groupe ethnique coréen à Paris ne se limite pas aux seuls Coréens ayant grandi en Corée, mais englobe également les Français adoptés d’origine coréenne, ou à ceux nés en France, se reconnaissant malgré tout dans le groupe ethnique coréen.

L’histoire d’une immigration récente et volontaire

Maintenant que nous avons défini la notion d’ethnie, nous pouvons analyser l’histoire de cette communauté coréenne à Paris.

C’est à la suite de la libération de la Corée de l’occupation japonaise en 1945, et à l’aube de la guerre de Corée (1950-1953), que l’on commence à recenser une présence coréenne en France. Celle-ci se manifeste d’abord avec l’arrivée de diplomates chargés d’occuper les locaux de la première légation coréenne à Paris, créée en 1949. Avant cela, il est difficile de répertorier la présence d’une communauté à Paris. L’évolution de la population coréenne évoluera par la suite, influencée par divers facteurs extérieurs.

Les années 1950 : les prémices de la communauté coréenne

Tout débute avec la guerre de Corée. Durant celle-ci, environ 28 militaires coréens arrivent en France avec l’aide de l’armée française. Parmi eux, on retrouve notamment le lieutenant Youn Ou-Sang. Il était l’interprète du bataillon français en Corée.

Par la suite, plusieurs artistes coréens, attirés par le rayonnement artistique de la capitale française, décident de s’installer à Paris.

Dans le même temps, entre 1950 et 1957, le gouvernement coréen envoya des étudiants à l’étranger. Parmi les 3890 étudiants envoyés dans 16 pays différents, 108 vinrent à Paris[4]. A l’époque, le Ministère coréen des Affaires Etrangères ne délivre que très peu de passeports. Par exemple, il n’en délivra que 2174 en 1955. Cette année-là, 42 coréens, dont 19 étudiants, l’utilisèrent pour se rendre à Paris [5].

Ce qu’il faut remarquer, c’est que si l’on commence en effet à voir quelques coréens s’installer à Paris durant les années 1950, les demandes de visas étaient très compliquées à obtenir. Aussi, il revenait essentiellement aux coréens de financer leur séjour dans la capitale française. De ce fait, à la fin de cette décennie, on ne compte que 160 coréens composant la communauté coréenne à Paris.

Les années 1960 : une communauté artistique

Les années 1960 voient affluer une seconde vague d’artistes coréens à Paris. En plus de cela, une première vague d’hommes d’affaires et de commerçants s’implante également dans la capitale. Cette vague est poussée par l’implantation progressive d’entreprises et de commerces alimentaires coréens.

Si l’on fait un parallèle direct avec la situation de la Corée du Sud durant la même période, on constate que cette arrivée progressive coïncide avec le développement économique du pays.

En parallèle, les étudiants continuent d’obtenir des passeports et en 1963, on compte une centaine d’étudiants installés à Paris. Ils composent à l’époque encore la grande majorité de la communauté coréenne à Paris[6].

Cependant, malgré les quelques dizaines de bourses offertes par l’état coréen aux étudiants durant les années 1960, la communauté coréenne à Paris reste peu nombreuse et évolue très lentement. Bien que la Corée commence à se développer durant cette décennie, le pays reste très fermé et en voie de développement. Comme nous l’avons précédemment souligné, la péninsule sort de 30 ans de colonisation japonaise, puis de trois années de guerre opposant le Nord au Sud. Le pays reste très fragile, pauvre et détruit par ces décennies d’oppression et de guerre. Seule une poignée de coréens peuvent se permettre à l’époque de voyager ou d’émigrer à l’étranger.

C’est notamment pour cette raison que ceux qui ont la chance d’obtenir un passeport et de quitter le pays décident le plus souvent de s’y installer. Les artistes par exemple y trouvent plus de liberté, d’inspiration et une meilleure qualité de vie.

Les années 1970 : les adoptions

Au contraire, les années 1970 marquent une réelle diversification de la population coréenne résidant à Paris. Cette diversification s’explique d’abord grâce aux premières adoptions légales d’enfants coréens par des couples français en 1968. Ces adoptions deviendront plus nombreuses durant les années 1980[7]. Mais elles cesseront progressivement après les jeux Olympiques de Séoul en 1988 sur ordre du gouvernement coréen.

Ces adoptions coréennes sont d’ailleurs le résultat de la guerre de Corée et de l’appauvrissement du pays. En effet, à la fin de la guerre, beaucoup d’enfants se retrouvèrent orphelins. Ils furent de fait les premiers coréens adoptés. Aussi, des années après la guerre, la pauvreté environnante dans le pays obligea beaucoup de familles à abandonner leurs enfants pour raisons économiques.

En plus de ces nombreuses adoptions, d’autres coréens arrivent encore à Paris et participent à diversifier sa communauté. Une partie d’entre eux sont des coréens venant d’Allemagne. Cette nouvelle immigration est différente de la « vague » précédente, composée majoritairement d’étudiants, d’artistes et d’hommes d’affaires. Eux sont moins qualifiés et trouvent du travail principalement dans la restauration ; ils ouvriront les premiers restaurants coréens.

Ainsi, en 1979, l’ambassadeur de Corée à Paris, Monsieur Min Byong-Ki (1927-1986) témoigne que le nombre de résidents coréens atteint le millier.

Années 1980 : la communauté étudiante

Les années 1980 continuent de voir affluer un certain nombre d’étudiants. En 1985 par exemple, on recense 800 nouveaux étudiants coréens à Paris, élevant leur nombre à 2000 sur le territoire[8].

Cette augmentation de l’immigration étudiante se poursuit les années suivantes, notamment grâce à l’augmentation des bourses et à la croissance de l’apprentissage de la langue française dans les universités coréennes (troisième langue étrangère enseignée à l’époque), et dans le secondaire (derrière l’anglais et l’allemand). L’attractivité de la France à cette période tient de son image luxueuse et raffinée, avec son patrimoine artistique, sa haute couture, son cinéma… La France attire également car elle se présente comme une alternative à l’américanisation de la Corée que de nombreux coréens rejettent alors[9].

Les premières élections démocratiques

Enfin, l’année 1987 marque un tournant dans l’émigration coréenne puisque le pays connaît sa première passation de pouvoir politique pacifique et démocratique depuis son indépendance (1945). C’est le président Roh Tae-Woo (1932-2021) qui est élu ; il restera au pouvoir de 1988 à 1993.

Roh tae woo président sud-coréen
Roh_Tae-woo (노태우) Portrait officiel 1988

Il lève les restrictions sur les voyages à l’étranger pour ses ressortissants dès le 1er janvier 1989. Avant cela, comme nous avons pu le constater précédemment, il était particulièrement difficile d’obtenir un passeport. Un rapport nous explique cela :

« La délivrance d’un passeport était un privilège soumis à l’examen du but du voyage, qui devait contribuer au développement du pays, de l’âge de l’impétrant, de ses antécédents politiques aussi, et de sa destination[10] ».

Les émigrants étaient encadrés, surveillés, et avaient un devoir de représentation face au reste du monde. Ils se devaient de fait d’être irréprochables dans leur attitude et leur idéologie.

Les années 1990 : signe de réelle croissance

Suite à cela, de nombreux organismes publics ainsi que des compagnies coréennes s’installent à Paris et y envoient des employés. Cette mesure participe également à favoriser les échanges universitaires et renforce le choix d’étudiants coréens à venir poursuivre leurs études à Paris. Le nombre de résidents coréens à Paris atteint ainsi le nombre de 8000 personnes en 1991[11].

Alors que pendant plus de trente ans, la population coréenne n’augmentait que de quelques dizaines par an, dorénavant, elle croît significativement, et compte finalement 10 265 résidents en 1999[12]. Les étudiants représentent 65% de ce nombre[13].

Années 2000 à nos jours

Depuis les années 2000, l’augmentation de la population coréenne en France se traduit par un nombre d’étudiants toujours plus important. Mais cette croissance se traduit aussi par l’arrivée massive de cadres et fonctionnaires venus travailler pour des filiales ou d’autres structures coréennes. La simplification des autorisations de sortie du territoire et l’essor économique de la Corée y ont beaucoup contribué en facilitant la possibilité de voyager à l’étranger.

Malgré la crise asiatique en 1997 et la crise du Covid en 2020, ayant provisoirement ralenti le nombre d’entrées sur le territoire français, la communauté coréenne à Paris bénéficie d’une augmentation stable d’environ un millier de personnes par an.

L’Insee tient compte de la nationalité coréenne dans ses statistiques depuis son recensement en 1999, et avec l’actualisation en 2002 par l’INED (l’Institut Nationale d’Etudes Démographiques), on compte au début des années 2000 environ 13 000 coréens résidant en France[14].

Nombre de résidents coréens en France pour l’année 2022, données établies par Ministère de l’Intérieur, fournies par l’Ambassade de Corée à Paris le 18 juillet 2023.
Nombre de résidents coréens en France pour l’année 2022. Données établies par Ministère de l’Intérieur, fournies par l’Ambassade de Corée à Paris le 18 juillet 2023. crédits : Juliette Lefebvre

En 2022, ils sont estimés au nombre de 27 055, parmi lesquels 65% résident à Paris, soit 15 125 personnes[15]. Au sein de cette population, 2 117 coréens vivent à Paris avec une carte de résident, 4 281 sont des étudiants, 2 929 sont des enfants, et 5 798 ont acquis la nationalité française. A ce nombre de 15 125 coréens installés, nous pouvons rajouter les français adoptés d’origine coréenne au nombre de 11 219 personnes[16] (dont nous ne connaissons pas le lieu de résidence), et qui sont aujourd’hui pris en compte dans les statistiques du gouvernement coréen.

Conclusion

Ainsi, l’immigration coréenne fut lente et progressive, ce qui la distingue d’une grande majorité des autres groupes d’immigrés en France. Cette singularité s’explique par la nature différente des relations entre la France et la Corée. En effet, l’arrivée en France des populations immigrées est le plus souvent liée et expliquée par une histoire commune : anciennes colonies, réfugiés politiques, économiques…

Dans le cas de la Corée du Sud, hormis la participation française sous l’égide de l’ONU pendant la guerre de Corée, les deux pays n’ont pas d’histoire commune. La présence de coréens à Paris tient donc à d’autres paramètres, relevant d’une volonté individuelle, et portée par les efforts de renforcement tardifs des liens diplomatiques entre la France et la Corée. En revanche, nous avons pu constater que comme beaucoup de populations immigrées, les coréens se sont immédiatement et principalement installés à Paris.

Addenda / bibliographie

[1] GERAUD, Marie-Odile, LESERVOISIER Olivier, POTTIER Richard, « Chapitre 5. Ethnie », in Les notions clés de l’ethnologie. Analyses et textes, Armand Colin, Paris, 2016, p. 68.

[2] Ibid., p. 68.

[3] Ibid., p. 69

[4] ARCHIVES DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES. Note 796/ACT de la direction générale des affaires culturelles et techniques à l’intention de la direction d’Asie-Océanie. Traduction d’un article extrait du journal « Dong-A ilbo ». 22 août 1957, « 42. Sud-coréens en France – réaction de la colonie coréenne à Paris vis-à-vis des évènements de Corée du Sud ». Avril 1963 – Juillet 1965, Microfilm P/17680, Asie-Océanie, Corée du Sud 1956-1967 (123QO).

[5] ARCHIVES DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES, Note 91/AS du chargé d’affaires de France en Corée (M. L. JANKELEVITCH) à l’intention du ministre des affaires étrangères, 19 janvier 1956, Ibid.

[6]ARCHIVES DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES. Dossier confidentiel des réactions de la colonie coréenne de Paris quant à la situation en Corée du Sud. 20 juin 1963. « 42. op. cit. », Avril 1963 – Juillet 1965, Microfilm P/17680, Asie-Océanie, Corée du Sud 1956-1967 (123QO).

[7] HUBINETTE, Tobias, Comforting an orphaned nation. Representations of International Adoption and Adopted Koreans in Korean Popular Culture, collection “Korean Studies” (n°32), Jimoondang, Seoul, 2006, p. 77.

[8] ARCHIVES DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES, coopération culturelle, données chiffrées à l’intention de M. DE LIPKOWSKI, 3 septembre 1986. « 5.2 Relations culturelles avec la France ». 1980 – 1986, carton 3021, Asie-Océanie, Corée du Sud 1980 1986 (2882TOPO).

[9] KIM, Kyung-Mi, Y’a-t-il une communauté coréenne à Paris ? Recherches sur l’identité des Coréens du Sud dans la région parisienne, dirigé par GUILLEMOZ, Alexandre, EHESS, Paris, 2004, p. 31.

[10] MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES, Note n°162/AS de l’ambassadeur de France en Corée (H. DE LA FORTELLE) à l’intention du ministre des Affaires Etrangères concernant le marché des touristes Coréens 7 septembre 1989. « 10.6 Circulations, visas, passeports ». 1987 1991, carton 3871, Asie-Océanie, Corée du Sud 1987-1991 (2883TOPO).

[11] MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES, Note n°957/AS sur la communauté coréenne en France. « 10.3 Sud-Coréens en France, Adoptions ». 1987-1991, carton 3871, Asie-Océanie, Corée du Sud 1987 1991 (2883TOPO).

[12] CHAI, Henri. « Eglises coréennes en France : histoire, identité et vocation ». in Les Cahiers de l’Ecole pastorale. le cahier n°81, 3e trimestre 2011.

[13] LEE, Bouriane. « La communauté coréenne en France: du point de vue de ses aspects organisationnels et de son insertion socio-culturelle ». in 120 ans de relations diplomatiques entre la France et la Corée. 국사편찬 위원회, 2007, p. 4.

[14] LEE, Bouriane, op. cit., 2007, p. 6.


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