Le samjak norigae : bijou de cour et bien de famille

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Le samjak norigae se balance au cordon du jeogori, trois éléments côte à côte, une trentaine de centimètres du nœud supérieur à la pointe des glands. Les nœuds occupent le haut, les glands descendent le long de la jupe. Ce n’est pas un hasard de proportion : l’objet est calibré sur la silhouette du hanbok féminin, veste courte et jupe ample.

Le samjak norigae (삼작노리개 ; 三作노리개) désigne un norigae composé de trois norigae formant un ensemble. Le caractère 作 vaut ici « pièce », non « fabrication », et le coréen emploie pour l’ensemble le classificateur beol, celui des tenues complètes : trois pendentifs portés ensemble ne font pas trois bijoux, ils font une unité de trois. À la différence de la breloque européenne, ajoutée à volonté, le samjak est un assemblage réglé, dont la composition et la saison de port obéissent à des conventions écrites.

Cet article se propose une lecture croisée du samjak norigae : sa distinction d’avec le pendentif simple, la structure matérielle qui le compose, la typologie qui règle son usage, et enfin le classement patrimonial qui a sauvé son savoir-faire en 1968. On y verra que le samjak norigae n’est pas seulement un bijou aristocratique, contrairement à ce qu’on lit souvent, mais un objet transmis de génération en génération jusque dans les familles roturières, et que sa place dans le vestiaire de cour se comprend mieux au regard des costumes du sageuk.

Samjak et danjak : une unité de trois

Le système n’est pas binaire, et c’est la première correction à faire. Au danjak norigae (단작노리개), à un seul pendentif, répond le samjak à trois, mais l’encyclopédie reproduit aussi un ojak norigae à cinq éléments, de quarante centimètres, conservé au musée d’art Amorepacific. Trois n’est donc pas un maximum, c’est la configuration la plus fréquente.

La nomenclature obéit ensuite à deux systèmes concurrents, et le choix dépend de ce qui reste constant dans le trio. Si les trois éléments diffèrent de forme mais partagent la matière, on nomme d’après la matière : geum samjak pour l’or, eun samjak pour l’argent, ok samjak pour le jade, bichwi samjak pour la jadéite, milhwa samjak pour l’ambre. Si les matières diffèrent mais la forme est commune, on nomme d’après la forme : horobyeong samjak pour la gourde, bakjwi samjak pour la chauve-souris, dongja samjak pour la figurine d’enfant.

Le mot norigae lui-même est un mot coréen natif, non sino-coréen, ce qui explique qu’il s’écrive en hangeul seul dans le composé. L’étymologie qu’on avance couramment, à partir du verbe « jouer », n’est confirmée par aucune des notices consultées et doit être présentée comme une hypothèse.

Comparaison entre un samjak norigae à trois pendentifs et des danjak norigae simples
Un samjak norigae et des danjak norigae : trois pendentifs contre un seul (Wikimedia Commons, CC BY 4.0)

Une généalogie incertaine : ce que les sources ne disent pas

Cinq composants, trois grandeurs

La structure est fixe et se décompose en cinq éléments, description validée par le service de conservation du musée mémorial Seok Ju-seon. En haut, le ttidon, anneau d’or, d’argent ou de jade qui rassemble les cordons et s’accroche au cordon de la veste. Puis le kkeunmok, cordonnet tressé de section ronde. Au centre, les pendentifs eux-mêmes, un ou trois, qui donnent son nom à l’objet. De part et d’autre, les maedeup (매듭), nœuds décoratifs. En bas, les sul, glands terminaux.

Le répertoire des matières est vaste : or, argent, cuivre, jade blanc, jadéite, agate pourpre, malachite, ambre milhwa, corail, perle, écaille de tortue, auxquels s’ajoutent les fils de couleur et les fils d’or et d’argent. Les longueurs relevées dans les collections vont de vingt-deux à quarante centimètres, avec un cœur de distribution autour de trente-quatre à trente-sept pour les samjak.

Trois grandeurs se distinguent. Le daesamjak est le plus grand et le plus somptueux, porté sur la ceinture du grand habit de cérémonie ; le samcheonju norigae, à trois grosses perles évoquant les trois mille chiliocosmes bouddhiques, en était réservé à la seule reine. Le jungsamjak revient à la cour et aux classes supérieures. Le sosamjak, aux couleurs plus vives et aux glands en arc-en-ciel, est celui des jeunes femmes et des enfants.

Une controverse historiographique nécessaire

Il serait toutefois intellectuellement malhonnête d’attribuer une date à cet objet, car il n’y en a pas. L’encyclopédie l’écrit noir sur blanc : on ignore à partir de quand on a commencé à en porter, et la filiation qu’elle propose, des pendeloques de ceinture de Silla aux bourses parfumées de Goryeo puis au norigae de Joseon, est donnée au conditionnel, avec accumulation de marqueurs de doute. Ce n’est pas un débat entre écoles : c’est une absence de source. Les attestations sûres, dans le Gyeongguk daejeon et le Daejeon hoetong, portent sur le métier de noueur, pas sur le samjak comme forme constituée.

Un second point mérite d’être posé sans détour. La notice de référence du norigae dans l’Encyclopédie de la culture coréenne est signée Kim Hui-jin, de la Société coréenne de recherche sur le maedeup, c’est-à-dire l’une des deux détentrices désignées par l’État en 1968, et sa bibliographie renvoie à ses propres ouvrages. La description savante canonique est donc produite par l’atelier qui assure la restitution du savoir-faire. Ce n’est pas une disqualification, c’est la meilleure expertise disponible, mais description et pratique de reconstitution ne sont pas séparées ici.

Cette mise en perspective ne retire rien à l’ancienneté de l’objet, que la coutume atteste largement, mais invite à la prudence académique : il faut distinguer trois strates que le discours patrimonial confond, les pièces de Joseon conservées en collection, les pièces produites par les détenteurs classés depuis 1968, et les objets de marché destinés au tourisme. Le samjak norigae du Victoria and Albert Museum, entré en 1992, est ainsi daté de 1991 et attribué à Kim Eun-young : une pièce contemporaine dans une collection de référence.

Samjak norigae composé de trois pendentifs avec nœuds maedeup et glands
Un samjak norigae : trois pendentifs, les nœuds maedeup au-dessus, les glands en dessous (Wikimedia Commons, Mar del Este, CC BY-SA 3.0)

Une typologie par saison et par matière

Le port ne relevait pas du goût mais du calendrier. Deux jeux de règles coexistent, l’un rituel, l’autre matériel, et le second est consigné dans un traité vestimentaire, le Sajeol boksaek jajang yoram, dont l’auteur et la date restent à établir.

Tableau typologique des trois grandeurs

GrandeurHangeulPorteuseMatériaux et glands
Daesamjak대삼작Reine et cour, grand habitCorail, ambre milhwa, jade ; glands dits pattes de poulpe
Jungsamjak중삼작Cour et classes supérieuresJade, perles, agate
Sosamjak소삼작Jeunes femmes et enfantsÉmaux cloisonnés ; glands en arc-en-ciel

À cette hiérarchie de rang s’ajoute un calendrier. Le pendentif simple se porte à partir de Dano, au cinquième mois lunaire, en jade blanc ou en jadéite ; le samjak s’adopte à partir de Chuseok, au huitième mois. En automne, on le veut de jade ou de perles ; en hiver, d’agate pourpre, d’ambre ou de corail ; et avec des vêtements de couleur, on choisit un samjak dont les trois éléments sont de teintes différentes.

Il faut enfin corriger l’image d’un objet réservé à l’aristocratie. Les restrictions portaient sur les matières, non sur le droit de porter un norigae : dans le peuple, on portait surtout le samjak d’argent, qu’on utilisait au mariage avant de l’envelopper de papier blanc puis d’un carré de soie et de le ranger dans un coffret jusqu’aux noces d’un parent. L’objet se recevait de la famille natale comme des beaux-parents, puis se transmettait aux enfants, et l’encyclopédie le qualifie explicitement de gabo, bien de famille, statut normalement réservé aux biens transmis en ligne masculine. Sur cet art d’envelopper et de conserver, on lira notre article sur le bojagi.

Norigae orné de chauves-souris, motif de bonheur, collection du LACMA
Norigae orné de chauves-souris, rébus du bonheur, collection du Los Angeles County Museum of Art (Wikimedia Commons, domaine public)

Le maedeupjang, de 1968 à aujourd’hui

La demande s’effondre après l’ouverture des ports, au point que les détenteurs du savoir-faire furent menacés d’extinction. En décembre 1968, l’État classe le maedeupjang (매듭장), le métier de noueur, parmi les biens culturels immatériels importants sous le numéro 22, et désigne deux détentrices, Choe Eun-sun et Kim Hui-jin. Jeong Bong-seop est désigné en 2006, Kim Hye-sun en 2017, No Mi-ja au titre du patrimoine de la Ville de Séoul en 2019.

La technique se laisse décrire précisément : trente-trois types de nœuds recensés, un nœud achevé étant identique à l’endroit et à l’envers, symétrique de gauche à droite, et se développant verticalement à partir de son centre. Les noms disent la matière et la forme : nœud bouton, nœud libellule, nœud papillon, nœud abeille, nœud de natte, et pour les glands ttalgisul, bangulsul, nakjibalsul. Sur cet art du nouage, on se reportera à notre article dédié au maedeup.

Les collections permettent aujourd’hui de comparer. Le Musée national du folklore coréen conserve un daesamjak de corail, d’ambre et de papillons de jade, à glands tricolores ; le musée Seok Ju-seon un samjak d’aubergines en argent émaillé de trente-quatre centimètres ; le musée d’art Amorepacific le fonds mesuré le plus riche ; le Musée national du palais le daesamjak de l’épouse du prince héritier Yeong. Dans la rue, le norigae de location accompagne le hanbok touristique, en matières de substitution uniformes : la location efface précisément le paramètre qui portait le sens social, puisque c’est la matière, argent pour le peuple et corail pour la cour, qui distinguait les rangs. La même tension traverse la redécouverte des vêtements de cour, comme le montre notre article sur le dangui, joyau oublié de la cour Joseon.

Conclusion : ce que le samjak norigae continue de dire

Le samjak norigae n’est ni un simple bijou de cour ni une breloque décorative : il constitue un objet réglé, calibré sur une silhouette, ordonné par un calendrier, hiérarchisé par la matière, et qualifié de bien de famille dans une société qui réservait ce statut aux transmissions masculines. L’encyclopédie va jusqu’à écrire que porter ces objets ne relevait pas du luxe mais de la vertu d’épouse, ce qui déplace radicalement la lecture.

Il rappelle enfin qu’un objet peut être ancien sans être datable, et que l’absence de source est une information à part entière. On sait tout de la façon dont on nouait le cordon, et rien de la date où l’on a commencé.

Pour prolonger cette réflexion, on pourra consulter nos articles sur le hanbok et ses composantes, sur l’art du maedeup, et sur les costumes dans le sageuk.

Notes et références

  1. Kim Hui-jin, « 노리개 », Encyclopédie de la culture coréenne, Academy of Korean Studies, notice E0012731, pour les cinq composants, la liste des matières, la proportion avec le jeogori et la jupe, la transmission familiale et la qualification de gabo.
  2. Kim Mi-ja, « 삼작노리개 », ibid., notice E0026779, pour les deux systèmes de nomenclature, les trois grandeurs et les règles de saison tirées du Sajeol boksaek jajang yoram.
  3. Ibid., pour le samcheonju norigae réservé à la reine et son rapport aux trois mille chiliocosmes.
  4. Korea Heritage Service, « 한국의 노리개 », 5 juin 2014, notice validée par le service de conservation du musée mémorial Seok Ju-seon de l’Université Dankook.
  5. « 매듭장 », Encyclopédie de la culture coréenne, notice E0017940, pour le classement de décembre 1968 sous le numéro 22, la liste des détenteurs et les trente-trois types de nœuds.
  6. « 매듭 », ibid., notice E0017939, pour l’effondrement de la demande après l’ouverture des ports.
  7. Victoria and Albert Museum, Londres, samjak norigae, Kim Eun-young, 1991, hauteur 39,2 cm, numéro d’inventaire FE.426:1-1992.
  8. La datation du Sajeol boksaek jajang yoram, seule source primaire textuelle identifiée pour les règles de saison, n’a pu être établie : la notice qui le cite ne lui associe aucune référence.

Bibliographie

Chung, Ye-hee et Kim, Young-in. « Characteristics and Harmony of Colors in Yangban’s Costumes of the 19th Century Joseon Dynasty ». Journal of the Korean Society of Costume, vol. 69, n° 5, 2019, p. 123-144. DOI : 10.7233/jksc.2019.69.5.123.

Jeon, Wan-gil [전완길]. 『한국화장문화사』 [Histoire de la culture cosmétique coréenne]. Séoul, Yeolhwadang, 1987.

Kim, Hui-jin [김희진]. 『한국매듭』 [Le maedeup coréen]. Séoul, Goryeo Seojeok, 1974.

Minsokwon [민속원]. 『한국복식사전』 [Dictionnaire du costume coréen]. Séoul, Minsokwon, 2015.

Ryu, Hui-gyeong [류희경]. 『한국복식사연구』 [Recherches sur l’histoire du costume coréen]. Séoul, Presses universitaires Ewha, 1980.

한국민족문화대백과사전 [Encyclopédie de la culture coréenne]. Notices « 노리개 » (E0012731), « 삼작노리개 » (E0026779), « 매듭 » (E0017939), « 매듭장 » (E0017940), « 장도 » (E0048385). Academy of Korean Studies.

Korea Heritage Service [국가유산청]. « 한국의 노리개 », 월간 국가유산사랑, 5 juin 2014.


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