Le sseugae chima : le voile des femmes yangban

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Le sseugae chima se porte les deux mains occupées. La femme se coiffe de l’étoffe, ramène la ceinture autour de son visage, et tient les pans fermés depuis l’intérieur. Elle ne peut ni porter une charge, ni tenir un enfant, ni travailler. Ce détail de gestuelle en dit plus long sur son statut social que n’importe quel règlement somptuaire.

Le sseugae chima (쓰개치마) est littéralement « la jupe qu’on met sur la tête » : sseugae est le nom générique du couvre-chef, dérivé du verbe « mettre sur la tête », et chima désigne la jupe. Le mot est descriptif et non métaphorique, car l’objet est bel et bien une jupe, coupée sur le même patron, avec ses plis et sa ceinture. À la différence de la mantille ou du voile occidental, conçus pour voiler, il s’agit ici d’un vêtement ordinaire détourné : on suspendait une jupe de calicot bleu-jade près de la porte, et on s’en coiffait en sortant.

Cet article se propose une lecture croisée du sseugae chima : la correction d’une répartition sociale que la vulgarisation francophone inverse régulièrement, le dispositif du naeoebeop qui lui donne sa raison d’être, la typologie des couvre-chefs de dissimulation, et enfin la chronologie serrée de sa disparition. On y verra que le sseugae chima n’est pas le voile des femmes du commun mais celui des femmes yangban, et qu’il forme couple avec le changot, ce voile féminin coréen dans un rapport exactement inverse de celui qu’on lit d’ordinaire.

Sseugae chima et changot : une inversion à corriger

La proposition la plus répandue en français fait du sseugae chima le voile des roturières et du changot celui des femmes yangban. Aucune des sources savantes consultées ne la soutient, et l’encyclopédie de référence dit précisément le contraire.

L’argument est net, parce qu’il tient à une seule autrice. La chercheuse Bak Gyeong-ja, de l’Université féminine Sungshin, a rédigé les deux notices de l’Encyclopédie de la culture coréenne. Celle du sseugae chima le définit comme le couvre-chef d’usage naeoe utilisé par les femmes de la classe yangban à partir du milieu de Joseon ; celle du changot le donne aux femmes ordinaires. Il n’y a donc pas deux traditions savantes qui se contredisent : il y a une position dominante, et une formule de vulgarisation qui l’a retournée.

Le voile des classes populaires porte d’ailleurs un autre nom. C’est le cheone (처네 ; 薦衣), que l’encyclopédie classe explicitement comme couvre-chef du peuple à la fin de Joseon. La case « classe inférieure » est occupée, mais pas par le sseugae chima.

Peinture Wolha jeongin de Sin Yun-bok montrant une femme voilée, fin du XVIIIe siècle
Wolha jeongin, de l album de peintures de genre de Sin Yun-bok, Trésor national conservé au musée Kansong (Wikimedia Commons, domaine public)

Une généalogie du geste : le naeoebeop et ses couvre-chefs

Une jupe, une ceinture, deux mains

La description matérielle est brève et précise. L’objet a la forme d’une jupe ordinaire, muni de cordons ; les plis sont repris et superposés ; la ceinture de jupe fait le tour du visage et se rejoint sous le menton, ce qui donne la longueur de référence. On le taille dans du myeongju, soie unie, ou dans de l’okyangmok, calicot de coton teint en bleu-jade pâle, doublé ou ouaté selon la saison.

Ce dernier détail date l’usage courant mieux qu’aucun document : l’okyangmok est un coton d’importation occidentale, ce qui renvoie au XIXe siècle et non au milieu de Joseon. L’objet le plus souvent décrit appartient donc à la dernière phase de la coutume.

Le dispositif social qui l’impose porte un nom : le naeoebeop (내외법), la règle de séparation des sexes issue de la normativité confucéenne, qui oblige les femmes à se couvrir le visage hors du domicile. Il faut cependant renverser la lecture habituelle : se voiler ainsi est un privilège de non-travail. Le changot, lui, se plie sur la tête ou se jette à l’épaule quand on travaille ou quand on vieillit. Le vêtement des femmes qui besognent est celui qu’on peut désengager d’une main. Sur la condition des femmes dans ce cadre normatif, on lira notre article sur le destin des femmes sous Joseon.

Une controverse historiographique nécessaire

Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de substituer à une règle fausse une règle rigide. Trois zones d’incertitude subsistent, et elles sont plus intéressantes que l’opposition qu’on vient de corriger.

Premièrement, la distinction n’est pas stable dans le temps. La notice du changot le dit elle-même : la classe yangban utilisait aussi le sseugae chima, mais à la fin de Joseon la règle n’était plus guère respectée et les deux usages se mêlaient. Ju Hye-na, dans un mémoire soutenu à l’Université Ewha en 2005, va plus loin et soutient qu’au XIXe siècle le changot est porté sans distinction de classe. Or c’est précisément ce siècle que documentent les peintures de genre et les photographies dont on illustre le sujet : l’iconographie disponible date d’une période où la distinction s’était déjà brouillée.

Deuxièmement, le changot n’a pas toujours été un couvre-chef. Au début de Joseon, il se portait comme manteau de dessus, à la manière d’un durumagi, et le critère archéologique de datation est la position des cordons : sur le corps au début, au bord du pan médian à la fin, là où la main les saisit en se coiffant. La question « qui portait le changot » n’a donc pas de réponse unique, parce que l’objet a changé de fonction en cours de dynastie.

Troisièmement, le contre-exemple princier. Le changot le mieux documenté appartient à la princesse Deogon, fille du roi Sunjo, et il est conservé au musée mémorial Seok Ju-seon de l’Université Dankook. Une princesse de sang porte donc un changot au XIXe siècle. Cette mise en perspective ne rétablit pas l’inversion écartée plus haut, mais invite à la prudence académique : la répartition sseugae chima et changot décrit une tendance dominante et datée, non une norme somptuaire opposable. Quant à l’idée d’une inversion régionale entre Séoul et les provinces, qui circule beaucoup en français, elle n’apparaît dans aucune source recevable et ne doit pas être reprise.

Détail peint par Sin Yun-bok montrant une femme portant le sseugae chima sous Joseon
Le sseugae chima, jupe portée sur la tête, détail d une peinture de Sin Yun-bok (Wikimedia Commons, domaine public)

Une typologie des couvre-chefs de dissimulation

Le pyemyeonyong sseugae, le couvre-chef de dissimulation du visage, n’est pas un objet unique mais une famille. Le tableau ci-dessous en retient les quatre principaux, avec leur porteuse et leur dispositif optique, qui est le critère le plus parlant.

Tableau comparatif des quatre couvre-chefs

Couvre-chefHangeulPorteuseDispositif optique
Neoul너울Femmes de courPanneau translucide à hauteur des yeux
Sseugae chima쓰개치마Femmes yangbanÉchancrure tenue à la main, révocable
Changot장옷Femmes ordinairesBouton noué, désengageable à l’épaule
Cheone처네Classes populairesÉtoffe courte, couverture partielle

La colonne de droite fait apparaître ce que les descriptions par matériau manquent. Le neoul, conservé notamment à Changdeokgung avec son panneau de vision de vingt-quatre sur trente-deux centimètres, permet de voir sans être vue : le contrôle du regard y est intégré à l’objet. Le sseugae chima, lui, laisse une ouverture tenue à la main : le champ visuel y est manuel et négociable en situation. Une hiérarchie chromatique existait par ailleurs pour le neoul lors des noces royales, la reine portant le violet et les suivantes le bleu. Sur l’ensemble du vestiaire féminin de Joseon, on se reportera à notre présentation du hanbok.

Photographie ancienne de femmes coréennes voilées en sortie, usage du sseugae chima et du changot
Femmes coréennes en sortie, le visage couvert, photographie de la fin du XIXe siècle (Wikimedia Commons, Cornell University Library)

De 1898 à aujourd’hui : la disparition et son après

La sortie de l’usage se date à l’année près, et elle est politique avant d’être vestimentaire. En 1898, la Chanyanghoe, association pour l’éducation des femmes, lance publiquement l’appel à cesser de porter le sseugae chima. Le 13 novembre 1907, le Daehan Maeil Sinbo publie un article intitulé « À quoi bon le changot ». Les écoles de filles suivent, et la substitution est documentée : le voile cède la place au parapluie puis à l’ombrelle, la coutume de se couvrir mettant longtemps à disparaître.

L’argument des associations féminines mérite d’être cité tel quel, parce qu’il inverse la lecture victimaire : l’abolition du couvre-chef de dissimulation fut posée comme une condition d’accès des femmes à l’espace social, non comme une privation. Renoncer au privilège de ne pas travailler était le prix d’entrée dans la rue.

Les objets subsistent dans quelques collections. Le musée de l’Université Sejong conserve deux changot classés biens folkloriques nationaux en 1979, dont un exemplaire de soie oksaek de 138,5 centimètres, entoilé de papier. Le musée mémorial Seok Ju-seon garde celui de la princesse Deogon. L’album de peintures de genre de Sin Yun-bok, Trésor national conservé au musée d’art Kansong, reste la source visuelle la plus commentée pour les sorties féminines de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Le vêtement, lui, a rejoint le circuit de la location touristique, où il se porte sans le geste qui le définissait : un voile qu’on ne tient plus fermé n’est plus tout à fait un voile. Sur cette question du vêtement traditionnel remis en circulation, on lira votre hanbok.

Conclusion : ce que le sseugae chima continue de dire

Le sseugae chima n’est ni un instrument d’effacement des femmes ni un simple accessoire de mode ancienne : il constitue le signe visible d’un statut qui se marque par ce qu’on ne fait pas. Ses deux mains occupées disent l’exemption du travail plus clairement que la soie dont il est fait, et c’est pourquoi l’attribuer aux roturières revient à en manquer le sens même.

Il rappelle enfin qu’un objet peut changer de porteuse et de fonction à l’intérieur d’une même dynastie sans changer de nom, et que la source la plus abondante, l’image, est souvent la plus tardive. Ce que nous voyons du voile coréen date du moment où il cessait déjà de vouloir dire ce qu’il avait voulu dire.

Pour prolonger cette réflexion, on pourra consulter nos articles sur le changot, voile de l’aristocratie féminine, sur les costumes dans le sageuk, et sur les gisaeng, courtisanes coréennes.

Notes et références

  1. Bak Gyeong-ja, « 쓰개치마 », Encyclopédie de la culture coréenne, Academy of Korean Studies, notice E0034196, pour l’attribution aux femmes yangban à partir du milieu de Joseon, la description de la forme et le mode de port.
  2. Bak Gyeong-ja, « 장옷 », ibid., notice E0048702, pour l’attribution du changot aux femmes ordinaires, pour le port replié au travail, et pour la formule sur la règle mal respectée à la fin de Joseon.
  3. « 처네 », ibid., qui classe ce couvre-chef parmi ceux des classes populaires de la fin de Joseon.
  4. Kim Ae-ri, « 너울 », ibid., notice E0012606, pour le panneau de vision de 24 sur 32 centimètres de l’exemplaire de Changdeokgung et pour la hiérarchie chromatique des noces royales.
  5. Ju Hye-na, mémoire de master, Université Ewha, 2005, pour la thèse d’un changot porté sans distinction de classe au XIXe siècle.
  6. Notice d’objet « 옥색 명주 장옷 », Encyclopédie de la culture coréenne, pour le changement de fonction du changot entre début et fin de Joseon, le critère de la position des cordons, et les dimensions de l’exemplaire du musée de l’Université Sejong.
  7. Park et Kim, op. cit., pour l’appel de la Chanyanghoe en 1898, la substitution par l’ombrelle et l’argument d’accès à l’espace social.
  8. « 장옷은 무엇해 » [À quoi bon le changot], Daehan Maeil Sinbo, 13 novembre 1907. Archives de presse de la Bibliothèque nationale de Corée.
  9. L’idée d’une inversion régionale entre Séoul et les provinces, fréquente en français, n’a été retrouvée dans aucune source universitaire ou encyclopédique : elle est mentionnée ici pour être écartée.

Bibliographie

Chung, Ye-hee et Kim, Young-in. « Characteristics and Harmony of Colors in Yangban’s Costumes of the 19th Century Joseon Dynasty ». Journal of the Korean Society of Costume, vol. 69, n° 5, 2019, p. 123-144. DOI : 10.7233/jksc.2019.69.5.123.

Hong, Na-young, Shin, Hye-seong et Lee, Eun-jin. 『동아시아 복식의 역사』 [Histoire du costume est-asiatique], 2e éd. Paju, Gyomoon, 2020.

Ju, Hye-na [주혜나]. 『19세기 조선시대 여자 일반복식에 관한 연구』 [Étude du vêtement féminin ordinaire dans la Corée du XIXe siècle]. Mémoire de master, Université Ewha, 2005.

Park, Nuri et Kim, Jiyeon. « 한국 근대 부인모의 수용과 전개 » [Réception et développement de la chapellerie féminine dans la Corée moderne]. Journal of the Korean Society of Costume, vol. 74, n° 3, 2024, p. 74-96. DOI : 10.7233/jksc.2024.74.3.074.

Ryu, Hui-gyeong [류희경]. 『한국복식사연구』 [Recherches sur l’histoire du costume coréen]. Séoul, Presses universitaires Ewha, 1980. Référence unique des notices encyclopédiques sur le sujet, ce qui mérite d’être signalé.

한국민족문화대백과사전 [Encyclopédie de la culture coréenne]. Notices « 쓰개치마 » (E0034196), « 장옷 » (E0048702), « 너울 » (E0012606), « 처네 ». Academy of Korean Studies.


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