Gisaeng, courtisanes coréennes

La prostitution institutionalisée exista dans toutes les grandes civilisations, réglées par une morale rigide. Que ce soit une courtisane européenne ou plutôt occidentale, une oiran (花魁) japonaise (la geisha [芸妓] dénote un phénomene différent mais ressemblant), une yìjì (chinois traditionnel : 藝妓 ; chinois simplifié : 艺妓) chinoise, des qiyān (en arabe : قِيان‎) dans le contexte islamique ou encore dans une autre région, elles furent toutes déstinées à un seul but : divertir et stimuler les besoins sexuels des hommes venant des classes sociales supérieures.

Courtisanes coréennes

Les gisaeng (기생 ; hanja : 妓生), appelées aussi ginyeo (기녀 ; 妓女), furent des courtisanes coréennes, euphémiquement nommées « dames d’agrément » ou « dames de compagnie ». Leur histoire commence officiellement à l’époque de Goryeo (918-1392) mais d’autres formes de prostitution organisée existèrent aussi dans les périodes précédentes. Euphémiquement, elles furent considérées comme les dames d’agrément ou dames de compagnie. Elles furent bien éduquées dans plusieurs domaines artistiques, elles connurent l’étiquette et des codes artistocratiques variés, et elles possédèrent une connaissance même de la politique grâce aux disscusions avec leurs clients qui occupèrent souvent des fonctions publiques importantes. C’étaient la raison pour laquelle les gisaeng furent appelées également hyaeohwa (해어화 ; 解語花) ce qui peut être traduit comme les « fleurs disposées à converser ».

ill. 4. Écouter du geomungo ou gayageum, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園). Les gisaeng sont en train de divertir leurs clients : la famme à droite joue au geomungo (거문고) ou au gayageum (가야금), instruments à corde traditionnels ressemblant à la cithare ; la femme à gauche accepte des caresses de son client.

Le statut social

D’habitude, les gisaeng vinrent des classes sociales inférieures. Les filles nées dans les classes telles que yangin (양민 ; 良民) ou cheonmin (천민 ; 賤民), devinrent des gisaeng pour soutenir financièrement leurs familles et pour obtenir des meilleures conditions de vie. Dans certains cas, la gisaeng fut un métier héréditaire :

« Leur staut avait tendance à devenir héréditaire : nées hors mariage, les filles des kisaengs devenaient quasi systématiquement des kisaengs ». (Yi, 2007, p. 68)

Cependant, il exista aussi des courtisanes d’origine aristocratique. C’étaient soit les représentantes de la noblesse déchue ou appauvrie, soit les femmes divorcées et abandonnées par l’époux.

Les courstisanes coréennes vécurent dans les gibang (기방 ; 妓房), maisons de plaisir élegantes. Leurs services furent accompagnés par une fine cuisine locale et une consommation d’alcool signifiante.

ill. 5. Une soirée alcoolisée dans le gibang, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園)

Éducation

À rappeler que dans la période de Joseon (1392-1910), fondée sur la philosophie néo-confucéenne, toutes les pratiques artistiques furent accessibles uniquement aux femmes éduquées, venant de la classe de yangban (양반 ; 兩班) ou de la famille royale. Une exception étaient justement les gisaeng et parfois des membres féminins des troupes de comédie, mais celles dernières furent souvent considérées comme des « grisettes » sans aucune culture.

Malgré le faible statut social, les gisaeng passaient le temps avec les hommes bien éduqués (dans la plupart des cas), riches et puissants ce qui était une bonne occasion de s’approprier la connaissance, considerée comme « uniquement masculine » à l’époque. Elles surent écrire dans les caractères chinois et elles connurent bien la situation politique. Et même si officiellement elles ne étaient que des représentantes des cheonmin, donc du « peuple vulgarisé », elles eurent l’accès à la richesse matérielle et à certains privilèges grâce à la générosité de « leurs patrons ».

L’éducation des gisaeng fut basée sur l’enseignement des pratiques artistiques. Elles durent savoir jouer aux instruments de musique traditionnels tels que le geomungo (거문고) et le gayageum (가야금) qui ressemblent à la cithare, et le daegeum (대금), c’est-à-dire la flûte coréenne ; savoir chanter ainsi que réciter et écrire des poèmes classiques, par exemple dans le genre de sijo (시조 ; 時調) ; savoir jouer aux jeux tels que le ssangnyuk (쌍륙 ; 雙六) ou le tuho (투호 ; 投壺). Finalement :

« Après avoir suivi une formation en danse, au chant et à la pratique des instruments de musique, elles se produisaient lors des manifestations officielles. (…) Elles étaient les seules femmes qui fussent autorisées à s’entretenir en public avec les hommes ». (Yi, 2007, p. 68)

ill. 6. Jouer au ssangnyuk, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園)

À souligner que la gisaeng dut prendre soin de tout son corps constamment. Elle dut être impeccable dans le cas d’une visite inattendue d’un client. Si jamais elle eut un défaut corporel qui la rendait « laide » selon les critères de la beauté féminine de l’époque, elle fut obligée de quitter son travail.

Fameuses gisaeng

Hwang Jin-i (황진이 ; 黃眞伊, 1506-1560), appelée aussi Myeongwol (명월 ; 明月 ce qui signifie « la lune claire ») fut l’une des gisaeng les plus connues de l’époque Joseon. Elles écrivit plusieurs sijo, genre poétique de la littérature coréenne classique, où elle exprima ses sentiments. Le poème le plus célèbre de Hwang Jin-i est celui adressé à quelqu’un qui s’appela Yi Sajong (?) :

Eau couleur de jade qui court dans la montagne verte,

Ne sois pas si fière de glisser si librement.

Quand tu auras rejoint la mer,

Tu ne pourras guère revenir en arrière.

Maintenant que la lune inonde les monts déserts de sa clarté,

Porquoi ne pas suspendre ton cours un moment ?

(Yi, 2007, p. 88)

Et la forme originale du poème :

青山裏  碧溪水야  수이  감을  자장마라.

一到  滄海하면  돌아오기  어려오니,

明月이  滿空山하니  쉬어각들  어떠리.

(Yi, 2007, p. 89)

ill. 7. Probablement, une réplique du portrait de Hwang Jini par Lee Gyeong-yun (이경윤 ; 李慶胤), XVIème siècle. Le nom de la femme est écrit à droite : 黃眞伊.

Une autre fameuse gisaeng, connue pour ses talents artistiques, fut Yi Mae-chang (이매창 ; 李梅窓, 1573-1610). Pareil que Hwang Jini, elle écrivit des sijo et en plus, elle joua particulièrement bien au geomungo.

ill. 8. Un portrait potentiel de Yi Mae-chang, effectué par un artiste contemporain, Kim Ho-seok (김호석)

Dans ce contexte-là, Il faudrait aussi rappeler des noms suivants : Yu Gam-dong (유감동 ; 兪甘同, morte après 1428), Ju Non-gae (주논개 ; 朱論介, 1574-1593) et… Chunhyang (춘향 ; 春香), personnage fictif, protagoniste du pansori (판소리) sous le même titre, qui fut une fille d’une gisaeng.

Dans le K-drama

L’image contemporaine des gisaeng historiques a été formée et popularisée par le sageuk (사극), drama historique sud-coréen. On y trouve des gisaeng innocentes qui suivent seulement leur destin malheureux ainsi que des courtisanes qui sont ambitieuses et qui participent même aux complots politiques : elles séduisent des hommes et gagnent des informations confidentielles en espérant d’être libérées un jour. Elles peuvent être des personnages considerés comme positifs ou négatifs conformément à l’histoire présentée dans une série.

Bibliographie

  • Yi Sông-mi (2007). Raffinement, élégance et vertu. Les femmes coréennes dans les Arts et les Lettres. Gémenos : Autres Temps.

Illustrations

  • Image liminaire : Une terrasse dans le gibang reconstruit du village folklorique coréen (한국 민속촌 Hanguk Minsokchon) de Yongin (용인), Corée du Sud
  • ill. 1. Rosalie Duthé (1748–1830), courtisane française. Portrait effectué par Lié Louis Périn-Salbreux, 1775
  • ill. 2. Chén Yuányuán (chinois traditionnel :陳圓圓 ; chinois simplifié : 陈圆圆, 1624-1681), yìjì chinoise
  • ill. 3. Takao (高尾, 1640-1659), oiran japonaise
  • ill. 4. Écouter du geomungo ou gayageum, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園). Les gisaeng sont en train de divertir leurs clients : la famme à droite joue au geomungo (거문고) ou au gayageum (가야금), instruments à corde traditionnels ressemblant à la cithare ; la femme à gauche accepte des caresses de son client.
  • ill. 5. Une soirée alcoolisée dans le gibang, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園)
  • ill. 6. Jouer au ssangnyuk, Sin Yun-bok (신윤복 ; 申潤福, 1758-1813) vel Hyewon (혜원 ; 蕙園)
  • ill. 7. Probablement, une réplique du portrait de Hwang Jini par Lee Gyeong-yun (이경윤 ; 李慶胤), XVIème siècle. Le nom de la femme est écrit à droite : 黃眞伊.
  • il. 8. Un portrait potentiel de Yi Mae-chang, effectué par un artiste contemporain, Kim Ho-seok (김호석)
  • ill. 9. Chu Su-hyeon (추수현) dans le rôle de la gisaeng Cho Yo-kyung (초요경) dans la série Grand Prince (2018)
  • ill. 10. Jang Hui-jin (장희진) dans le rôle de la gisaeng Su-hyang (수향) dans la série The Scholar Who Walks the Night (2015)

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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