Le XIXème siècle fut une période difficile pour le royaume de Corée. Le mécontement social augmenta et de nombreuses révoltes paysannes, émissaires d’infortune, éclatèrent l’une après l’autre. Le donghak,* un movement social, philosophique et religieux, apparut précisément au cœur de ce « Printemps des peuples » à la coréenne.

Dans un pays féodal

Au XIXème siècle, la Corée fut continuellement un pays féodal. Toute la société fut hiérarchisée et divisée en classes sociales suivantes :

  • yangban (양반 ; 兩班), l’aristocratie coréenne et la classe dirigeante qui exerça le pouvoir politique avec tous les privilèges possibles et obtint le revenu des taux, payés par les paysans. Après avoir passé le gwageo (과거 ; 科擧), examen de recrutement des fonctionnaires, caractéristique pour tous les pays confucéens, ses membres occupèrent des postes administratifs et politiques à la cour royale ou dans les institutions publiques. Ils ne travaillaient que dans ces secteurs-là (à rappeler que tous les postes étaient réservés uniquement aux hommes). Cependant, il exista également la noblesse, soi-disant appauvrie ou déchue, qui n’avait plus les moyens ou les liaisons pour garder son mode de vie aristocratique.
Une photo d'un homme yangban avec une partie de sa famille et une domestique, les années 1900
ill. 1. Une photo d’un homme yangban avec une partie de sa famille et une domestique, les années 1900
  • jungin (중인 ; 中人), la classe moyenne et partiellement un équivalent de l’intelligentsia en Europe à la même époque. C’étaient les artistes de renommée nationale, juristes, médecins, géomanciens et les représentants d’autres métiers intellectuels (par exemple, les traducteurs). Ils furent employés dans des intitutions publiques différentes. Malgré certains privilèges qu’ils possédèrent, ils n’avaient pas les moyens pour en profiter analogiquement à la situation de la noblesse appauvrie.
Une photo de deux hommes jungin (au milieu) en tenue blanche, les années 1900
ill. 2. Une photo de deux hommes jungin (au milieu) en tenue blanche, les années 1900
  • yangin (양민 ; 良民) ou sangin (상민 ; 常民), le peuple (dans l’ancien sens de ce terme en Europe). C’étaient les marchands, artisans et paysans. Ceux derniers furent les plus nombreux et les plus « exploités » par la noblesse. Au tournant du XVIIIème et XIXème siècles, certains paysans abandonnèrent leur travail dans des grandes propriétés et s’intallèrent dans les montagnes pour éviter le paiement des taux excessifs ainsi que le système de punition qui inclut la violence physique et psychique, et même la peine capitale. À souligner également qu’il exista un système de responsabilité collective. C’est-à-dire, si un membre de la famille ou un habitant du village s’est échappé, toute la communauté était punie.
Une photo des paysans coréens (yangin ou sangin), 1899-1900
ill. 3. Une photo des paysans coréens (yangin ou sangin), 1899-1900
  • cheonmin (천민 ; 賤民), « le peuple vulgarisé » dont les membres étaient les comediéns ambulants, gisaeng (기생 ; 妓生) donc les courtisanes coréennes, et les membres de deux sous-groupes suivants :
    • baekjeong (백정 ; 白丁), bouchers, fourreurs et les représentants d’autres métiers qui exigèrent le contact avec la mort et le sang.**
    • nobi (노비 ; 奴婢), des esclaves.
Une vidéo qui présente des photos de l’ancienne Corée (entre les années 1860 et 1890), prises par les Américains Percival Lawrence Lowell (1855-1916) et George Clayton Foulk (1856-1893) lors de leurs voyages en Corée

Les réformes dont l’État a besoin

Le statu quo fut critiqué par les érudits qui soutenaient le programme des réformes socio-économiques. Bak Ji-won (박지원, 1737-1805) vel Yeonam (연암) fut philosophe et écrivain coréen, l’auteur de L’histoire des nobles (양반전 ; 兩班傳 Yangban-jeon) où il donna une image satirique des yangban. Il appartint à l’école du silhak (실학 ; 實學) qui était un centre intellectuel des idées réformatrices, opposées au néo-confucianisme orthodoxe qui justifia la stratification sociale avec ses inégalités.

Simultanément, un autre phénomène important eut lieu. En 1784, Yi Seung-hun (이승훈 ; 李承薰, 1756-1801) d’origine noble, fut baptisé à Pékin dans le rite catholique romain. Ensuite, il rentra en Corée pour commencer l’évangélisation du pays. La nouvelle religion semblait attirante pour les Coréens, surtout l’idées égalitaires au niveau de la vie spirituelle et la perspective soteriologique, même si la conversion exigea l’abandon du culte des ancêtres.

La réaction des élites locales fut immédiate. Elles reconnurent la nouvelle foi comme une ménace pour l’ordre public déjà existant et le christianisme fut interdit en 1785. Les persécutions des chrétiens et de l’Église souterraine durèrent jusqu’aux années 1870. Néanmoins, une autre graine d’égalité, et de démocratie dans l’avenir, a été semée.

Probablement, un portrait de Yi Seung-hun
ill. 6. Probablement, un portrait de Yi Seung-hun

L’enseignement de l’Est

Le terme donghak (동학 ; hanja : 東學) signifie littéralement « l’enseignement de l’Est ». En premier lieu, c’est une doctrine sociale, philosphique et religieuse coréenne. Ensuite, il désigne un mouvement et la rébellion paysanne de 1894-1895. C’était aussi une réponse au seohak, (서학 ; 西學, littéralement « l’enseignement de l’Ouest »), l’ensemble des idées occidentales, dominées par le christianisme.

Choe Je-u (최제우 ; 崔濟愚, 1824-1864) vel Su-un (수운 ; 水雲) fut un yangban déchu qui voyageait dans tout le pays et travaillait dans des domaines différents. Sa vie ressemble un peu à la biographie du Bouddha car l’expérience de l’injustice et de la souffrance omniprésentes l’inspirèrent à chercher des réponses aux questions existentielles et des solutions des problèmes sociaux. En 1860, il eut une vision qui marque la nassaince du donghak en tant que mouvement religieux. Il expliqua la doctrine dans l’ouvrage sous le titre Le Livre de l’enseignement de l’Est (동경대전 ; 東經大全 Dongkyeong daejeon).

Le donghak fut une fusion des traditions spirituelles déjà existantes en Corée (le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme, le chamanisme coréen, et même un peu le christianisme malgré sa position défavorisée), enrichie par une perspective personnelle du fondateur. Cet « enseignement de l’Est » ou encore « savoir oriental » se caractérise par un fort élément panthéiste qui souligne l’unité de tous les êtres vivants et toute la nature avec les cieux et l’univers. Le dogme principal du donghak constate que « l’Être humain et le Dieu sont un ».

Choe Je-u et ses disciples critiquèrent aussi l’influence des pays étrangers sur la Corée (le Japon et les pays occidentaux comme les États-Unis, l’Angleterre et la France). On pourrait dire qu’ils cherchaient un remède pour la maladie politique de leur patrie que ne serait ni néo-confucéen ni étranger mais « purement coréen ». En 1864, Choe Je-u fut arrêté et décapité pour la déstabilisation de l’ordre public, et la pratique du donghak fut interdite.

Le donghak donna naissance au cheondoïsme (천도교 ; 天道教 cheondogyo ), « religion de la voie céleste », qui fonctionne jusqu’a présent en Corée du Sud et officiellement, en Corée du Nord où elle est représentée par le Parti Chondogyo-Chong-u (천도교청우당 Cheondogyo cheongu dang). La vie et l’activité de Choe Je-u sont devenues aussi un thème pour le film The Passion of a Man Called Choe Che-u (동학, 수운 최제우 Donghak, Su-un Choe Je-u) de 2012, réalisé par Stanley Park (박영철 Bak Yeong-cheol).

Un portrait classique de Cho Je-u
ill. 7. Un portrait classique de Cho Je-u

La rébellion de 1894-1895

La rébellion paysanne de 1894-1895, appelée aussi la rébellion du donghak en lien avec l’influence de ce mouvement sur le peuple, fut précedée par trois autres révolutions, provoquées pour les mêmes raisons :

  • 1811-1812 : la guerre paysanne de Gwanseo (관서 ; 關西, initiée par Hong Gyeong-rae (홍경래 ; 洪景來, 1780-1812)
  • 1862 : la guerre paysanne d’Imsul (임술 ; 壬戌)
  • 1871 : la rébellion d’Yi Pil-je (이빌제 ?)

Choe Si-hyeong (최시형 ; 崔時亨, 1827-1898), successeur de Choe Je-u et le deuxième patriarche du donghak, organisa des services religieux clandestins parce que « l’enseignement de l’Est » fut toujours considéré comme illégal. En 1892, de nombreux adeptes manifestèrent en demandant la réhabilitation de Choe Je-u et ensuite, la reconnaissance de leur organisation. Les manifestations furent réprimées ce qui a provoqué la révolution deux années plus tard.

Le soulèvement éclata le 15 février 1894 à Jeongeup dans la province du Jeolla du Nord (전라북도 Jeollabuk-do). Le chef de la rébellion du donghak fut Jeon Bong-jun (전봉준 ; 全琫準, 1854-1895). D’abord, les révoltés avancèrent et se rapprochèrent en direction de Séoul. En juin, le gouvernement coréen demanda l’aide de la Chine (qui avait expérimenté le même problème lors de la révolte des Taiping entre 1851 et 1864). En même temps, malgré les protestations des Coréens et des Chinois, les Japonais envoyèrent leurs troupes pour aider à pacifier la rébellion. Le 11 juin 1894, un accord entre les autorités coréennes et les paysans fut signé. La paix fut rétablie pour une courte période.

Entre temps, le Japon continua son expansion en Corée. En juillet, les armées japonaises arrivèrent à Séoul pour installer un nouveau gouvernement pro-japonais. Par conséquent, les paysans se soulèverent derechef ; cette fois-ci, pour repousseur les envahisseurs. Le 22 octobre 1894, éclata la bataille de Ugeumchi (우금치) qui dura juqu’au 11 novembre 1894. Les Japonais, mieux armés et plus nombreux que les forces paysannes, réprimèrent la révolution en un seul mois. En décembre 1894, Jeon Bong-jun fut arrêté et executé en mars 1895.

L'arrestation de Jeon Bong-jun en 1895
ill. 8. L’arrestation de Jeon Bong-jun en 1895

Aujourd’hui

Aujourd’hui, le Mémorial de la rébellion paysanne du donghak (동학농민혁명기념관 Donghak nongmin hyeongmyeonggi nyeomgwan) commémore cet événement historique à Jeongeup (정읍) en Corée du Sud. On trouve aussi d’autres endroits dans tout le pays (par exemple, la tour commémorative sur le champ de bataille à Ugeumchi), qui rendent hommage aux gens qui se battaient pour une vie digne et à la fin, pour leur patrie.

Mémorial de la rébellion paysanne du donghak, Jeongeup
ill. 9. Mémorial de la rébellion paysanne du donghak, Jeongeup

La rébellion paysanne de 1894-1895 a été présentée dans le drama Nokdu Flower (녹두꽃 Nokdukkot, 2019). La problématique de cette époque dans l’histoire coréenne est aussi le thème du drama Gunman in Joseon (조선 총잡이 Joseon chongjabi, 2014).

Addenda

*Nous vous rappelons que nous essayons d’utiliser conséquemment la romanisation révisée du coréen dans nos articles. Pour autant, dans les cas où les noms propres connus ont été romanisés selon la transcription McCune-Reischauer, ou ont été transcrits en fonction d’autres méthodes, nous gardons la version déjà diffusée pour des raisons pratiques. Si les deux versions apparaissent régulièrement dans les sources, nous choisissons la romanisation révisée.

**Le pays confucéen le plus connu pour la distinction des métiers en fonction du contact avec la mort et le sang, est le Japon. Les burakumin (部落民) furent les descendants des gens appartenant à deux groupes sociaux avant la période d’Edo (江戸時代 Edo jidai, 1603-1868) : eta (穢多) et hinin (非人). Les premiers travaillèrent comme les bouchers, abatteurs d’animaux, tanneurs, équarrisseurs et fossoyeurs. Les deuxièmes s’occupèrent des prisonniers ou devinrent des espions. Tous ces métiers-là furent considérés comme « les emplois sales » au Japon pré-moderne. Cette peur contre la mort et le sang est expliqué dans le mythe fondateur japonais qui raconte l’histoire d’Izanagi et Izanami, couple de démiurges divins d’après le système de croyances shintō (神道). Izanagi descendit aux enfers pour ramener sa femme, Izanami. Malheureusement, malgré l’interdiction de ne pas tourner, il tourna et il vit le corps décomposé de son épouse. Il partit immédiatement et il clôtura à jamais la voie entre le monde des morts et des vivants. Ensuite, il fit des ablutions pour purifier son corps et son esprit. À noter que les ablutions rituelles sont pratiquées dans le shintō jusqu’à présent.

Illustrations

  • Image liminaire : Une photo des colporteurs coréens sur le marché, les années 1890 (?)
  • ill. 1. Une photo d’un homme yangban avec une partie de sa famille et une domestique, les années 1900
  • ill. 2. Une photo de deux hommes jungin (au milieu) en tenue blanche, les années 1900
  • ill. 3. Une photo des paysans coréens (yangin ou sangin), 1899-1900
  • ill. 4. Une photo des esclaves (nobi), entre les années 1880 et 1890 (?)
  • ill. 5. Une photo des gisaeng, les années 1890 (?)
  • ill. 6. Probablement, un portrait de Yi Seung-hun
  • ill. 7. Un portrait classique de Cho Je-u
  • ill. 8. L’arrestation de Jeon Bong-jun en 1895
  • ill. 9. Mémorial de la rébellion paysanne du donghak, Jeongeup
  • ill. 10. L’affiche officielle du drama Nokdu Flower (2019)
  • ill. 11. L’affiche officielle du drama Gunman in Joseon (2014)

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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