Le fil rouge du destin

De nombreuses cultures essaient de répondre aux questions suivantes : qu’est-ce que le destin ? Existe-t-il vraiment une puissance supérieure qui détermine notre vie, nos choix et tout ce qui nous arrive ? Est-il possible d’être lié(e) à quelqu’un par une force invisible ? Dans l’ancienne Corée, les gens crurent en soi-disant le fil rouge du destin…

Le concept du destin

La langue française comporte plusieurs termes concernant le destin : la destinée, le sort, la fortune, la fatalité et le fatum. Ils peuvent être synonymes dans une certaine mesure mais chacun souligne un aspect différent du destin, défini comme une force supérieure (parfois, une énonciation divine selon les régions et les époques) qui règle la vie de tous les êtres vivants et le déroulement de tous les événements, et dont les verdicts sont incontestables.

En Occident, le destin possède un côté fataliste, et par excellence négatif, issu des tragédies grecques antiques. Œdipe roi de Sophocle est l’un des exemples les plus connus du fatum qui, malgré les efforts des personnages, reste inévitable. Œdipe, en essayant d’empêcher la prophétie de se réaliser, il tue son père et épouse sa mère conformément au scénario de cette prophétie.

Dans la tradition grecque, il existe aussi les Moires, trois divinités du destin. Elles s’occupent du fil qui détermine la vie de chaque individu : Clotho est la Fileuse qui tisse le fil, Lachésis est la Répartitrice qui le déroule et Atropos est l’Inflexible qui le coupe.

Tisserandes, considérées comme une illustration des Moires qui tissent le fil du destin, 550-530 avant notre ère sur un vase lécythe
ill. 1. Tisserandes, considérées comme une illustration des Moires qui tissent le fil du destin, 550-530 avant notre ère, vase lécythe

Ensuite, le christianisme modifie le fatum et l’adapte à l’image du Dieu qui est sévère mais aussi juste et miséricordieux. Même si la volonté divine reste toujours supérieure, l’individu gagne plus d’influence sur son destin.

Dans la civilisation confucéenne, le concept du destin correspond avec certains aspects du fatum grec mais il n’est pas dominé par le fatalisme. Paradoxalement, la dépendance des êtres vivants du destin ne marginalise pas les efforts de l’individu. On pourrait dire que c’est une découverte progressive de l’avenir où le destin fonctionne plutôt comme un guide qu’une puissance absolue. Évidemment, on trouve beaucoup d’exemples dans la littérature, philosophie et religion (et aujourd’hui, dans les films et les dramas), concentrés plus sur le fatalisme que sur les actes en tant que force motrice du destin. Il s’agit des phrases telles que « c’est la volonté des cieux » ou « c’est la volonté des dieux ». Néanmoins, cela n’est qu’un aspect du destin dans le contexte confucéen.

Alliances matrimoniales et amoureuses

Le concept du fil rouge du destin a été différemment adapté dans les pays confucéens. Il a été attribué à Yuè Lǎo (月老 ; le nom complet : 月下老人 Yuè xià lǎorén ce qui est traduit en français comme « le vieillard sous la lune »), personnage venant de la mythologie chinoise qui devint une déité responsable des alliances matrimoniales au fil des siècles. D’après la tradition, il fabrique des figurines symbolisant les futurs époux et ensuite, il les relie en utilisant un fil rouge. La couleur rouge désigne la vie conjugale et le bonheur à l’occasion de la cérémonie de mariage dans tous les pays confucéens, surtout en Chine et en Corée. Le nom coréen de Yuè Lǎo est Wolha noin (월하노인 ; 月下老人).

À l’origine, le fil rouge signifia uniquement la relation d’une femme et d’un homme, prédestinés à se marier. Au fil du temps, ce fil devint un symbole de l’amour prédestiné, pas nécessairement « sanctionné » par le mariage. Il s’agit des histoires des amoureux malheureux, séparés par les convenances sociales ou par la mort, comme soi-disant les amants papillons, Liáng Shānbó (梁山伯) et Zhù Yīngtái (祝英台), dans la légende chinoise sous le même titre.

Une représentation contemporaine de Yuè Lǎo chinois, figurine-amulette en vente
ill. 2. Une représentation contemporaine de Yuè Lǎo chinois, figurine-amulette en vente

Il faudrait mentionner une miniature du Livre des échecs amoureux moralisés (ca. 1400) d’Évrart de Conty. Elle présente deux Moires en train de tisser et dérouler un fil de vie. Au fond, la faucheuse attend que le fil soit coupé pour chercher une nouvelle âme et l’amener vers l’au-delà. À noter que l’ouvrage traite des échecs amoureux. Il est donc très intéressant qu’on trouve parallèlement une trace du concept du fil du destin en tant que liaison amoureuse invisible dans la culture européenne médiévale.

Moires dans Le Livre des échecs amoureux moralisés, Évrart de Conty, ca. 1400
ill. 3. Moires dans Le Livre des échecs amoureux moralisés, Évrart de Conty, ca. 1400

Divergences linguistiques

Le terme chinois yīnyuán hóngxiàn (chinois traditionnel : 姻緣紅線), parfois abrégé hóngxiàn (紅線), peut être traduit comme « le fil rouge du mariage prédestiné ». Son équivalent japonais, unmei no akai ito (運命の赤い糸), est écrit avec les caractères 運命 (unmei) qui signifient le destin dans le sens plus large. Cependant, pareil qu’en français, il existe plusieurs mots coréens concernant le destin :

  • inyeon hongsil (인연홍실 ; 因緣紅線) – l’équivalent du yīnyuán hóngxiàn (姻緣紅線) chinois, donc du « fil rouge du mariage prédestiné ».
  • hongsil (홍실 ; 紅線) – l’équivalent de hóngxiàn, forme abrégée chinoise du yīnyuán hóngxiàn (姻緣紅線) qui signifie tout simplement « fil rouge ».
  • cheongsil hongsil (청실홍실 ; hanja : 青线红线) – « fil bleu, fil rouge », entremêlement de deux fils dans la couleur bleue et rouge qui symbolisent ensemble les éléments eumyang (음양), plus connus sous le nom chinois yīn et yáng (陰陽), catégories complémentaires et harmonieuses désignant la féminité et la masculinité.
  • unmyeong (운명; 運命) – le destin dans le sens plus large, pas nécessairement lié aux relations amoureuses. Pourtant, ce mot peut être aussi écrit avec d’autres caractères chinois, dénotant « la mort » et « mourir » (운명 ; 殞命).
  • unmyeongui bulkeun sil (운명의 붉은 실) – littéralement « le fil rouge du destin », pas nécessairement lié aux relations amoureuses.
  • sukmyeong (숙명; 宿命) – le destin plutôt dans le sens fataliste, plus près du fatum grec.
  • inyeonui sil (인연의 실) – « le fil du mariage prédestiné », il ne précise pas la couleur du fil.

Dans ce cas, quel terme faudrait-il utiliser pour être sûr qu’on parle de la même chose ? Tout dépend du contexte et sur quoi on doit mettre un accent. La variété des terme montre aussi la complexité et richesse de la culture.

L’âme sœur à la coréenne

Le fil rouge du destin est comparable avec le concept occidental de l’âme sœur, originaire du Banquet de Platon et ensuite, incorporé dans le modèle de l’amour romantique au XIXème siècle. Pour autant, il existe encore un autre terme, cheongsaeng yeonbun (천생연분 ; 天生緣分), qui semble être plus près du concept occidental. Les caractères chinois 天生緣分 peuvent être traduits comme « le destin céleste / divin (qui réunit les gens) ». Il paraît que l’expression anglaise (to be) meant to be dans le sens « être prédestiné(e) à » est la meilleure traduction du cheongsaeng yeonbun.

Semblablement à la tradition occidentale, l’âme sœur désigne la compatibilité amoureuse qui est une relation inconditionnelle entre une femme et un homme, impossible à réaliser avec une autre personne. Cependant, l’usage courant de cette expression dénote une « personne que ses sentiments, ses inclinations, ses aspirations rapprochent d’une autre », même hors de la situation amoureuse. (Larousse, 2021)

Dans la pop culture

On retrouve le motif du fil rouge du destin et des concepts qui l’accompagnent comme le cheongsaeng yeonbun, également dans les chansons et les dramas sud-coréens. Par exemple, une trot chanson Fil bleu, fil rouge (청실홍실 Cheongsil hongsil, 1956) de Song Min-do (송민도) et An Da-seong (안다성) ou Meant to Be (천생연분 Cheongsaeng yeonbun, 1996) de Solid (솔리드), groupe R&B et hip-hop.

Chanson Fil bleu, fil rouge (청실홍실 Cheongsil hongsil), Song min-do (송민도) et An Da-seong (안다성), 1956
Chanson Meant to Be (천생연분 Cheongsaeng yeonbun), Solid (솔리드), 1996

Quant aux dramas, le fil rouge du destin des amoureux apparaît, naturellement, dans le genre romantique. Dans le cinquième épisode de Hotel del Luna (호텔 델루나 Hotel delluna, 2019), on rencontre une chonyo gwisin (처녀귀신 ; 處女鬼神), fantôme vierge, qui a besoin de yonghon gyeolhonsik (영혼결혼식 ; 死婚式), cérémonie de mariage pour les âmes. Enfin, elle coupe le fil rouge avec les ciseaux divins pour libérer son fiancé de cette liaison absolue.

Dans le deuxième épisode d’une nouvelle série Squid Game (오징어게임 Ojingeo geim, 2021), O Il-nam (오일남) rencontre par hasard Seong Gi-heun (성기훈) et lui dit : « 우리가 인연이 있나 보네. (Uriga inyeoni itna bone.) » Cela peut être traduit comme « Il paraît que c’est le destin que nous nous trouvons (ici). »

ill. 9. La scène où O Il-nam (오일남) dit à Seong Gi-heun (성기훈) : « 우리가 인연이 있나 보네. (Uriga inyeoni itna bone.) », Squid Game (2021), épisode 2

Bibliographie

  • (2021) Larousse – Dictionnaire de la langue française

Illustrations

  • Image liminaire
  • ill. 1. Tisserandes, considérées comme une illustration des Moires qui tissent le fil du destin, 550-530 avant notre ère, vase lécythe
  • ill. 2. Une représentation contemporaine de Yuè Lǎo, figurine-amulette en vente
  • ill. 3. Moires dans Le Livre des échecs amoureux moralisés, Évrart de Conty, ca. 1400
  • ill. 4. Une cérémonie de mariage traditionnelle avec le cheongsil hongsil, les fils bleu et rouge, 2011, temple Jogyesa, Séoul
  • ill. 5. Le cheongsil hongsil en tant que maedup (매듭), nœud coréen traditionnel
  • ill. 6. Won angseteu (원앙세트), couple de canards de mariage, emballés avec le bojagi (보자기), pièce de tissu traditionnelle, bleu et rouge
  • ill. 7. Le chonyo gwisin, fantôme vierge, en train de couper le fil rouge du destin des amoureux, Hotel del Luna (2019), épisode 5
  • ill. 8. Le chonyo gwisin, fantôme vierge, en train de couper le fil rouge du destin des amoureux, Hotel del Luna (2019), épisode 5
  • ill. 9. La scène où O Il-nam (오일남) dit à Seong Gi-heun (성기훈) : « 우리가 인연이 있나 보네. (Uriga inyeoni itna bone.) », Squid Game (2021), épisode 2

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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