Kpop Demon Hunters : les créatures de la mythologie coréenne

Cet article s’inscrit dans la continuité de l’article « Attention aux fantômes ! » consacré aux mêmes thèmes, afin d’en enrichir la lecture.

Le folklore coréen regorge de créatures et figures mythiques qui puisent leurs origines dans une combinaison de doctrines mêlant traditions chamaniques, bouddhisme et taoïsme. Au-delà de leur caractère fantastique, ces créatures reflètent des valeurs et croyances profondément enracinées dans l’histoire et la culture de la Corée. C’est dans un tel contexte qu’il semble pertinent, en cette période marquée par la sortie du film d’animation Kpop demon hunters, d’explorer les figures mythologiques et folkloriques coréennes dont sont inspirés les personnages. Il s’agit ainsi de comprendre la manière dont, par l’adaptation de ces motifs traditionnels pour le public moderne, ces récits continuent d’influencer l’imaginaire contemporain, encore aujourd’hui.

Le Dokkaebi (도깨비)

Démons (dokkaebi) dans kpop demon hunters
ill.1. Deux démons (dokkaebi) dans Kpop demon hunters (source : Kpop demon hunters gallery)

Le Dokkaebi, souvent traduit par « goblin » ou « démon farceur », occupe une place singulière dans le folklore coréen. Plus particulièrement, il illustre la complexité du rapport coréen à la morale, à la justice et à la nature. Au-delà de sa dimension fantastique, le Dokkaebi est une figure morale, symbolique, reflet des valeurs confucéennes et de la conception chamanique animiste de la société coréenne traditionnelle.

Contrairement à de nombreuses entités mythologiques issues de dieux ou d’entités divines, la naissance du Dokkaebi s’inscrit dans la croyance animiste. Selon cette dernière, tout objet abrite une âme ou une énergie vitale. Ainsi, les Dokkaebi émergent du monde matériel. Ils naissent d’objets abandonnés ou inutilisés, tels qu’un vieux balais, une poterie cassée, ou encore un morceau de bois oublié. Cette origine traduit une conception du monde particulièrement présente au sein des croyances chamaniques, ou la frontière entre l’inanimé et le vivant est particulièrement poreuse.

Origines

Les premières références au Dokkaebi apparaissent sous le règne du roi Sejong (XVe siècle). On les retrouvent dans les ouvrages bouddhiques Seokbosangjeol (석보상절) et Wol-in Seokbo (월인석보). Ces textes mentionnent un esprit nommé « dotgabi », qui constitue en un sens l’ancêtre conceptuel du Dokkaebi. « Dok » désigne étymologiquement la flamme ou la graine, tandis que « kaebi » renvoie à un homme adulte ou un père.

Le Dokkaebi est représenté dans ces ouvrages comme une entité masculine bienveillante. Il garanti la fertilité des récoltes, la richesse du village et la prospérité du foyer. Il était généralement invoqué dans les prières pour assurer la bonne fortune (gibok sinang, 기복신앙), soulignant ainsi son rôle d’esprit protecteur. A cette période, le Dokkaebi était une présence, une entité invisible. Par conséquent, les premières représentations de ce dernier n’apparaissent que plus tard.

Une fonction avant tout morale

Dans la culture populaire, le Dokkaebi est avant tout caractérisé par l’archétype du « trickster » (farceur, malicieux). Il joue des tours, mais le fait dans un objectif de justice. Dans la logique du karma bouddhique, il récompense les honnêtes et punit les malhonnêtes. Concrètement, son comportement dépend entièrement des actes effectués par les humains qu’il rencontre. Par essence, il n’est donc ni bon, ni mauvais, mais plutôt un agent de rétribution karmique, facteur de l’équilibre.

D’après de nombreux témoignages, les traditions orales présentent le Dokkaebi comme un outil éducatif. En effet, les parents l’utilisent en disant à leurs enfants que s’ils se comportent mal, un Dokkaebi apparaitrait. Cette fonction de régulation est centrale au sein de la culture confucéenne caractérisée par l’importance des valeurs morales et de la conduite vertueuse.

« I was under the assumption that if I did anything wrong, a dokkaebi would be there to see it and I would get in trouble for my bad deed in turn. » – « Je pensais que si je faisais quelque chose de mal, un dokkaebi serait là pour le voir et que je serais puni pour ma mauvaise action. » (Grace Kim, Dokkaebi in korean folklore)

En somme, plus qu’un simple monstre, le Dokkaebi est un agent culturel de construction sociale, vecteur des valeurs de respect et de bienveillance.

Evolution

Dans les contes et chants folkloriques transmis oralement, le Dokkaebi est souvent décrit comme étant un homme de grande taille, vêtu d’un habit modeste, sans traits et d’une apparence monstrueuse particulière. Ce n’est que par l’influence japonaise, durant la période moderne, que l’image du Dokkaebi se transforme. Il est alors représenté avec des crocs, des cornes, ainsi qu’une massue magique, à la manière des Oni japonais (créatures folkloriques japonaises). Cette évolution iconographique s’explique notamment par la colonisation japonaise (1910-1945). Durant cette période, la politique d’assimilation naeseon ilchae a transformé voire effacé le folklore coréen. Les manuels scolaires représentaient souvent des Oni à la place des Dokkaebi, rendant la frontière particulièrement floue et la différenciation compliquée. Cependant, contrairement au Oni, reconnus comme monstrueux et agressifs, le Dokkaebi reste une figure caractérisée par sa dimension morale et farceuse. Il n’est pas un démon, mais un agent de rétribution.

sessen doji oni japonais peinture
ill.2. Sessen Dôji (ancienne vie de Shakyamuni) offrant sa vie à un Oni japonais

Symbolique et attributs

Un attribut particulièrement reconnu du Dokkaebi dans la culture populaire est sa massue magique, dite bangmangi (방망이). Celle-ci est à la fois symbole de pouvoir et de rétribution. En l’utilisant, le Dokkaebi peut créer ou faire disparaitre n’importe quoi dans l’optique de récompenser les bonnes actions, ou de punir les arrogants et avares. La fonction karmique du Dokkaebi est ici encore mise en lumière par la dualité de son pouvoir. Il est créateur comme destructeur en fonction du récepteur. Le bangmangi est représentatif de la gestion de l’équilibre moral dont est chargé le Dokkaebi.

D’après les récits folkloriques, le Dokkaebi apparait généralement la nuit, de par son apparence jugée effrayante. Ils ne cherchent pas à générer de la peur, mais plutôt, par leur caractère espiègle et imprévisible, à maintenir l’ordre en jonglant entre le monde des Hommes et celui des esprits.

Une renaissance culturelle

Entre 1910 et 1945, l’assimilation forcée du folklore coréen au modèle japonais a profondément altéré l’image authentique du Dokkaebi, notamment par la confusion avec les Oni, êtres violents et monstrueux.

C’est pourquoi à partir de la période post-coloniale, de nombreux artistes et intellectuels coréens se sont adonné à un travail de réhabilitation de l’autenticité du Dokkaebi comme symbole identitaire de la culture coréenne. Cette redécouverte se traduit encore aujourd’hui par une renaissance de cette figure dans la culture populaire. On le voit à travers les jeux, les manhwas, les dramas (cf. Goblin) etc. On le voit aussi à travers les dessins animés, tel qu’en témoigne l’exemple de Kpop Demon Hunters. Le Dokkaebi y est mis en scène de différentes manières et sous différents angles. Il est parfois traditionnel et parfois modernisé. Ces réadaptations permettent ainsi la perpétuité de ce symbole culturel folklorique.

Selon le Nation Folk Museum of Korea, le Dokkaebi « reflète les changements de la tradition populaire au fil du temps, tout en exprimant la vision du monde, les valeurs et l’identité du peuple coréen à travers les rencontres entre humains et êtres surnaturels ».

Il n’a pas une forme unique : il change selon les régions, les époques, les récits… C’est cette diversité qui en fait l’une des figures les plus riches et représentatives du folklore coréen. À la fois farceur et arbitre, le Dokkaebi incarne la justice morale ainsi que la résistance culturelle dont les récits continuent de nourrir l’imaginaire contemporain.

Les Gwisin (귀신)

gwisin fantome coréen. illustration de Peter Bergting.
ill.3. Illustration d’un fantôme Gwisin (© Peter Bergting)

Le terme Gwisin désigne de manière générale tout ce qui se rapporte aux fantômes ou aux esprits en Corée. Il ne s’agit donc pas d’une entité unique, mais d’un ensemble de figures issues des âmes des défunts. Ce terme est à l’origine d’innombrables légendes et récits folkloriques. Dans la tradition coréenne, on distingue généralement deux grandes catégories. D’abord, il y a les fantômes panthéistes, liés aux forces naturelles et aux lieux. Ensuite, on retrouve les esprits des morts. Ces derniers correspondent aux âmes humaines n’ayant pas quitté le monde terrestre.

Les Gwisin « prennent vie » grâce à l’âme d’un défunt qui reste ou revient parmi les vivants. Ils apparaissent souvent lorsqu’une tâche doit être accomplie, telle qu’une injustice qui doit être réparée ou une vengeance qui doit être achevée. Cette idée d’une entité cherchant à réparer l’inabouti nourrit une grande partie de l’imaginaire contemporain coréen et explique la diversité des récits. Nous pouvons par exemple citer cheonyeo gwisin (처녀귀신), l’esprit d’une jeune femme décédée avant le mariage. Mais aussi dalgyal gwisin (달걀귀신), une entité au visage lisse et sans traits (d’ou le nom dalgyal gwisin, dalgyal signifiant « oeuf » en coréen pur). Ou encore mul gwisin (물귀신), un esprit lié à la noyade, etc.

Les Gwisin sont généralement dotés de pouvoirs surnaturels ou surhumains. Cela met en lumière leur rupture avec l’ordre naturel et le monde des vivants. Dans la culture populaire et les représentations qui s’y inscrivent, ils apparaissent souvent sous la forme d’une femme au teint très pâle, vêtue de blanc, les longs cheveux noirs tombant devant le visage. Cette image est devenue emblématique du fantôme coréen, mais aussi de manière plus large, représentative du fantôme en Asie de l’est.

Entre Gwisin, Gui shen et Kishin

En effet, il est pertinent de constater que cette figure du Gwisin trouve son équivalent en Chine avec le terme Gui shen (鬼神) qui désigne l’ensemble des êtres spirituels (esprits, fantômes). De la même manière, au Japon, le terme Kishin est utilisé dans les traditions taoïste, confucéenne, shenniste et shintoïste. Il peut désigner, dans le bouddhisme japonais, des Oni particulièrement puissants, considérés comme des divinités agressives. Ce dernier terme se détache ainsi de la représentation coréenne du Gwisin, plus proche du Gui shen chinois.

Les Mul Gwisin (물 귀신)

water demon Kpop demon hunters
ill.4. Mul gwisin (물귀신) – Kpop demon hunters (source : Kpop demon hunters gallery)

Mul gwisin, souvent traduit par démon ou fantôme des eaux, désignent les esprits de ceux qui sont morts noyés. Il renvoie donc à une dimension de tragédie et de désespoir. Il est dit que ces fantômes se situent généralement dans les points d’eau tels que les rivières, les lacs ou encore les baignoires. Ils cherchent à leurrer les humains s’y baignant afin de les amener avec eux. Morts dans la solitude, ces fantômes cherchent à noyer les gens pour que ceux-ci les rejoignent sous l’eau.

Les Jeoseung saja (저승사자)

Saja boys Kpop demon hunters.
ill.5. Groupe des Saja boys – Kpop demon hunters (source : kpop demon hunters gallery)

Le Jeoseung saja (généralement traduit par « grim reaper« , soit la faucheuse) occupe une place centrale au sein de l’imaginaire religieux et funéraire en Corée. Il s’agit d’une figure psychopompe. Le Jeoseung saja intervient lors du passage du monde des vivants à celui des morts en tant que médiateur entre ces deux sphères. Il est caractérisé par la dimension officielle, presque bureaucratique de son rôle dans l’au-delà. Plus qu’une simple incarnation de la mort, il représente une étape formelle de régulation du destin des morts.

Origines

Le Jeoseung saja trouve ses racines dans un fond syncrétique, un ensemble de croyances taoïstes chinoises, chamaniques ou encore bouddhistes. Un point de départ pertinent dans cette réflexion est celui de la cosmologie de la montagne sacrée Taesan (泰山, Mont Tai). Cette dernière est le centre mythique du jugement des morts en Asie de l’Est. Dans les chapitres du Soushenji (搜神記) (texte chinois datant de la dynastie des Jin orientaux), plusieurs récits mentionnent un « petit officier des enfers (陰間的小吏/鬼吏) amène l’âme au mont Taishan (泰山) » et où le registre des morts y est consulté.

Il est pertinent d’y voir là un « prototype » du Jeoseung saja, par la formalisation d’un système célèste d’un officier chargé d’escorter les âmes à la mort. Cette croyance taoïste mêlée à celle du Shishin (시신 ; l’esprit des morts) en Corée donne naissance à cette figure inscrite dans les traditions chamaniques et bouddhiques du pays.

Représentation

Sous le royaume de Goryeo (918-1392), le Jeoseung saja apparait communément dans les récits bouddhiques puisque le bouddhisme étant la religion d’Etat à cette période. Il y est décrit comme un fonctionnaire du Myeongbujeon (명부전 ; 冥府殿), qui est la salle du jugement des morts. Il est chargé de consulter les actes et péchés commis par les défunts de leur vivant avant de les amener au tribunal de l’au-delà.

Dans le Myeongbujeon des temples bouddhiques, le Jeoseung saja est représenté sous les traits d’un général revêtu d’une armure antique. Il symbolise le caractère solennel, formel et strict du passage. Les récits chamaniques contemporains de cette période confirment la fonction du Jeoseung saja, qui conduit l’âme du défunt vers l’Autre Monde.

Peinture d'un Jeoseung Saja du Musée national de Corée.
ill.6. Peinture représentant un Jeoseung saja des enfers, destinée à être suspendue dans le pavillon du Jugement (Myeongbujeon) d’un temple bouddhique. (source : 국립중앙박물관)

Sous l’époque de Joseon (1392-1910), la représentation du Jeoseung saja évolue. Son habit noir reste généralement présent dans les récits littéraires, cependant il est accompagné d’un chapeau noir ainsi que d’une tablette. Parfois, il est même représenté portant des couleurs primaires (주색). Certains récits et rituels chamaniques (ex : Sae-nam-gut) de l’époque de Joseon mettent en avant une robe parfois bleue (청포) plutôt que noire, ainsi que des chaines bleues (청사슬). Parfois, il est même représenté portant un chapeau de fer (쇠). Ces variations mettent en exergue la diversification et l’évolution de la figure du Jeoseung saja au sein des récits religieux, mêlant influences bouddhistes, confucéennes et chamanistes.

Le Jeoseung saja et les rites

Dans les rituels chamaniques, en particulier le Sajaesamseonggeori (사재삼성거리) du Sae-nam-gut de Séoul (서울 새남굿), le Jeoseung saja apparait par l’intermédiaire de la chamane. Il porte l’âme du défunt sur son dos, l’aide à franchir les terrains difficiles du passage vers l’au-delà, tandis que la famille lui offre symboliquement des chaussures de paille et de l’argent pour le voyage. Puis, en négociant avec les divinités domestiques (Gataeksin, 가택신) qui tentent d’abord de retenir le défunt, il assure le passage de l’âme et lui garantit une vie paisible dans l’au-delà, avant de franchir la frontière entre les deux mondes.

Symbolique

Le Jeoseung saja représente un médiateur entre la vie et la mort ainsi qu’un gardien de l’ordre cosmique. Il est caractérisé par la dimension officielle, quasi bureaucratique de son rôle, et est associé au devoir et à la neutralité, en opposition au caractère malicieux du Dokkaebi. Il n’incarne pas le mal, mais plutôt la fatalité du passage vers l’Autre Monde.

Conclusion

Finalement, les figures du folklore coréen, du Dokkaebi farceur au Jeoseung saja psychopompe, révèlent la richesse d’un imaginaire construit à travers des siècles de croyances chamaniques, bouddhiques et taoïstes. Leur présence dans la culture populaire contemporaine, par exemple à travers des œuvres comme Kpop Demon Hunters, met en exergue la capacité de ces récits à se renouveler tout en préservant leur essence.

Bibliographie

  • Study on the visual identity of Dokkaebi’s image -Focused on the Annals of the Choson Dynasty and folk tales- (강 성 철)
  • KÓSA GÁBOR A TAI-HEGY KIRÁLYA
  • 한국 저승사자 연구 A Study on Guardians(Jeoseungsaja) of Korean Otherworld 
  • Dokkaebi in Korean Folklore – Grace Kim

Sources


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

l’impact environnemental de la K-pop : L’infiltration invisible Nord Coréennes sanctuaire de Jongmyo, l’histoire d’une tradition Le développement à marche forcé de la Corée du Sud Virtuel K-pop