Princesse Bari de Hwang Sok-yong

Nous avons déjà parlé de la princesse Bari plusieurs fois dans nos articles. Cette fois-ci, nous vous proposons une critique du roman Princesse Bari (« 바리데기 » Bari degi, 2007) de Hwang Sok-yong (황석영 Hwang Seok-yeong), l’un des auteurs les plus importants de la littérature coréenne moderne.

Réinterpréter le mythe

Le mythe en tant que « récit mettant en scène des êtres surnaturels, des actions imaginaires, des fantasmes collectifs, etc. » ainsi qu’« allégorie philosophique » apporte des informations universelles sur la plupart des questions anthropologiques telles que la spiritualité, l’âme ou l’esprit. (Larousse, 2021) De fait, il explique les archétypes qui ne sont qu’une pré-source de la pensée humaine, et celle-ci, forme l’image du monde de la perspective individuelle.

Le mythe ou encore la légende de la princesse Bari souligne en premier lieu l’importance de hyo (효 ; hanja : 孝), c’est-à-dire la piété filiale, l’une de huit vertus confucéennes (l’enfant fidèle est prêt à tous les sacrifices pour ses parents). Cependant, il introduit aussi les interactions entre l’univers divin et terrestre, caractéristiques pour les contes traditionnels et en conséquence, pour les croyances folkloriques, basés sur la culture orale. De plus, il met en valeur la détermination et les efforts de l’individu qui, malgré tous les obstacles, poursuit son but jusqu’à la fin.

Le roman de Hwang Sok-yong est une réinterprétation moderne du mythe. L’auteur reprend le personnage de Bari pour le réinterpréter et recontextualiser en Corée du Nord à l’époque de la famine des années 1990 et ensuite, en Chine et en Angleterre au début du XXIème siècle. Il y introduit également des éléments autobiographiques. Dans cette optique-là, on pourrait dire que :

Son œuvre éclaire la dimension tragique de la condition coréenne, un fardeau que porte la fragile héroïne de Princesse Bari, où Hwang s’est inspiré d’une légende de son pays – une histoire d’errance sur laquelle il projette les épreuves du présent.

Clavel, 2013

Pour ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de connaître les aventures de la princesse courageuse, voici un court rappel de son histoire…

Il était une fois un roi et une reine. Ils vieillirent et ils eurent seulement un fils. Il eut quinze ans donc il fallait trouver une fiancée pour lui. Ils ont demandé d’aide aux devins. Les devins ont dit que si le prince choisirait le bon moment pour se marier, il aurait trois fils ; mais s’il choisirait le mauvais moment, il aurait sept filles. Les parents voulurent avoir les petits-enfants le plus rapidement possible donc il n’avaient pas attendu pour la bonne année et ils ont fait leur fils marier dans une année malchanceuse.

Quand les parents étaient morts et Seja* [prince héritier – M.A.D.] devint le roi, son épouse a accouché d’une fille. Elle a reçu un prénom Hongdo, la Fleur de Pêcher, et son surnom fut Tarijang assi [Mademoiselle Tarijang – M.A.D.]. Après, quand elles étaient nées des filles suivantes, la deuxième, la troisième, la quatrième, la cinquième et la sixième – il arrêta de choisir les noms et les surnoms pour elles.

Il attendit qu’au moins le septième enfant soit un garçon mais c’était une fille de nouveau. Le roi-père devint furieux et ordonna d’abandonner le bébé.

À ce moment-là, des corneilles et des pies arrivèrent et couvrirent le bébé de ses plumes. La fille a été mise dans un coffre et posée sur l’eau. Par la suite, une tortoise jaune l’avait amené en direction de la mer de l’Est.

Le Bouddha, qui se promenait en même temps, la remarqua, il a sorti la fille du coffre et l’avait installé chez un homme plus âgé, Piri Kongdok, et sa femme.

Ils s’occupèrent bien de la princesse Bari. Un jour, elle leur posa la question qui étaient ses parents. La dame répondit que son père fut le bambou et sa mère fut le paulownia. À partir de ce jour-là, la fille commença à présenter ses respects au bambou et au paulownia, et elle s’occupa d’eux.

Les parents royaux de Bari appelèrent les devins de nouveau pour connaître leur futur. Les devins annoncèrent que le roi et la reine mourraient bientôt, le même jour et à la même heure ; s’ils voulaient d’éviter la mort, il devaient trouver leur fille abandonnée.

Le roi et la reine eurent aussi un rêve dans lequel ils ont appris qu’ils seraient punis avec une mort précoce pour avoir abandonné leur propre enfant. Ils pouvaient être sauvés uniquement grâce à l’élixir d’immortalité, apporté par leur fille abandonné.

Le roi ordonna immédiatement de retrouver et ramener la princesse Bari à la cour royale. Les envoyés royaux retrouvèrent le couple des plus âgés, ils regardèrent une tenue d’enfance de la princesse et après avoir vérifié son sang et le comparé à celui de la reine, ils ont été sûrs qu’elle était une princesse légitime.

Quelque temps après le retour de la princesse, le roi et la reine tombèrent gravement malades. Il décida que la seule solution pour les sauver soit l’eau de vie, accessible uniquement chez Musang Songwan – Le Grand Dieu. Aucune parmi six filles royales ne voulait partir pour chercher ce médicament miraculeux. La seule princesse Bari soit partie pour en chercher.

Elle retrouva le Bouddha, lui demanda comment arriver sur place, trouva Le Grand Dieu et lui demanda de l’eau de vie. Mais Le Dieu l’avait fait sa femme et c’était uniquement après avoir accouché de sept fils quand elle a pu rentrer chez ses parents en compagnie du Dieu et de leurs enfants.

Même si les parents étaient morts, il crut que la princesse Bari apporterait de l’eau de vie donc ils n’avaient pas été enterrés. La princesse Bari aspergea les corps de ses parents et utilisa aussi d’autres médicaments miraculeux offerts par Le Grand Dieu, pour ranimer leurs corps, leurs os et leur insuffler la vie. Les parents étaient ressuscités et en bonne santé, et ils ont joyeusement salué la princesse avec son mari et ses sept fils. (Ogarek-Czoj, 1981, p. 213-215)

Bari (바리), dont le prénom signifie… « abandonné(e) », revient pour sauver ses parents. Métaphoriquement, son acte restaure aussi l’harmonie dans le royaume qui a failli perdre ses souverains.

En Corée du Nord

Bari est une fille qui grandit en Corée du Nord. Elle est la septième fille et, pareil que dans le mythe, sa naissance a rendu ses parents désespérés.

La héroïne hérite des pouvoirs chamaniques de sa grand-mère. Bien que ce genre de pratiques soient perçues comme superstitieuses, voire toxiques dans ce contexte-là, Bari profite secrètement de la sagesse ancestrale, mais l’ambiance est désavantageuse :

Il arrivait souvent à ma grand-mère de voir des fantômes batifoler et d’entendre leur conversation. Depuis que mon père était tout petit, elle faisait ses prières devant un bol d’eau fraîche dans la cour de derrière et invoquait la bienveillance des dieux qui régissent l’univers. Quand cette pratique a été interdite, elle n’en a pas moins continué de prier, mais à la cuisine, assise à côté du feu. Au début, mon père et ma mère ont tenté de l’en dissuader, il leur est même arrivé de se disputer à ce propos.

– Tu devrais l’empêcher de faire ça, c’est des superstitions !

Hwang, 2017, p. 14

Bari sait communiquer par la pensée avec sa sœur muette et avec les chiens. Au fil du temps, elle développe une capacité de dévoiler le passé des gens qu’elle rencontre. Elle a parfois des visions ou des rêves qui l’amènent vers l’au-delà et dans d’autres parties de la réalité invisible.

À souligner que l’auteur a appliqué le récit à la première personne, technique littéraire qui rend le discours du personnage principal (ou des personnages principaux s’il s’agit du collectif comme « nous ») plus libre et subjectif. Cela permet aussi de créer une liaison plus intime entre le personnage et le lecteur.

Chiens

Deux chiens jouent un rôle très important dans la vie de Bari. D’abord, Hindung (흰둥이 Huindungi)*, chienne qui était « un pungsan [풍산개 Pungsan gae – M.A.D] au pelage blanc, d’où son nom de Hindung, qui signifie Blanche », et ensuite son fils Chilsong (칠성 Chilseong) qui partage le sort de Bari et qui l’accompagne même dans l’au-delà. (Hwang, 2015, p. 9) À noter que le nom Chilsong signifie « sept étoiles » (en hanja : 七星) et il dénote une déification de la constellation Bukduchilseong (북두칠성 ; 北斗七星 ; aujourd’hui, connu sous le nom de la Grande Casserole ou le Grand Chariot), issue du taoïsme et incorporée dans les croyances coréennes. Il existe aussi un mythe chamanique sous le titre Chilseongpuri (칠성풀이 ; 七星解) qui explique précisément la naissance de ces sept étoiles divines.

Le nom du chien n’a pas été choisi au hasard. Chilsong, même après sa mort, réapparaît lors de la descente aux enfers de Bari dont nous allons parler dans les paragraphes suivants. En réalité, il lui sert de cicérone, de la même façon que les étoiles qui guidèrent les voyageurs pendant les siècles.

ill. 3. Une représentation de Sept Étoiles (칠성 Chilseong) du mythe Chilseongpuri (칠성풀이), cosidérées comme sept déités chamaniques

Twenmaru

Dans les premiers chapitres du livre, de nombreuses scènes se déroulent sur ou autour du twenmaru** (퇸마루), véranda en bois ou brique qui est alignée au périmètre du sol, caractéristique pour l’architecture traditionnelle coréenne. Plusieurs raisons peuvent expliquer sa fréquence d’apparition. Tout d’abord, il s’agit de nae-oe (내외 ; 内外), équivalent de nèiwài (内外) chinois et dans certain sens, d’uchi-soto (内外) japonais. C’est un concept de division physique ainsi que symbolique entre ce qui est extérieur et intérieur. Cette bipolarité peut s’appliquer dans tous les aspects de la vie.

En plus, elle peut générer d’autres (sous-)divisions ou dychotomies, entre autres, la division du travail et des devoirs selon le sexe. Par exemple, dans l’ancienne Corée, la femme resta à la maison et fut responsable pour tout le ménage. Les questions politiques, sociales, économiques appartinrent à la réalité extérieure, considérée comme « masculine ».

Ensuite, d’après les croyances folkloriques, le twenmaru est l’endroit qui attirent les gwisin (귀신 ; 鬼神), des fantômes ou des âmes issues des corps et qui vagabondent entre les univers différents. Bari et sa grand-mère voient toutes les deux les gwisin.

Enfin, le twenmaru est une partie très pratique dans l’habitation. Il permet de rester en plein air même sous la pluie, de faire certaines tâches ménagères, d’accueillir les inconnus et il garantit aussi un peu de discrétion :

Les autres n’ont accordé aucune attention à ce que je disais. Mais, après le dîner, ma grand-mère m’a prise à part sur le maru de derrière. Elle m’a demandé le visage grave :
– Dis-moi, qui as-tu vu tout à l’heure ?
– Une fille en blanc. Hindung aboyait férocement contre elle, elle voulait la mordre.

Hwang, 2015, p. 22
ill. 4. Un twenmaru brique dans une maison traditionnelle, Mangyongdae (만경대, considéré comme lieu de naissance de Kim Il-sung), Pyongyang, Corée du Nord. On peut supposer qu’avant la grande famine, Bari vivait avec sa famille dans une maison pareille grâce à la position privilégiée de son père.

Exode

Face à la famine et la crise nationale, la famille de Bari se déplace sans cesse. Tout à coup, le père perd sa position privilégiée, ce qui met en danger sa mère, sa femme et ses filles. La famille dispersée, chacun doit se battre tout seul pour survivre.

Bari passe illégalement la frontière et arrive en Chine. Après un long vagabondage, elle trouve un travail dans un salon de massage où elle développe ses capacités à lire à travers les gens en touchant leurs points de stimulation.

Un jour, elle est kidnappée par les passeurs et emportée de façon brutale en Angleterre. En Europe, une fois libérée, elle commence une nouvelle vie (travail, amis, mariage, enfant), mais toujours en gardant ses pouvoirs chamaniques. Sa grand-mère et Chilsong lui rendent des visites dans les rêves ou d’autres types de vision.

Descente aux enfers

L’une des parties les plus intrigantes du roman est la descente de Bari aux enfers qu’elle fait dans un rêve, après la mort de sa fille, à la recherche de l’eau de vie. Cet élément de l’histoire, issu également du mythe, il paraît un peu ironique : à un certain moment, Bari entend que l’eau de vie n’existe pas… Elle trouve seulement une petite fontaine dont l’eau « a le goût de l’eau fraîche de sa vie natale. Grande est sa déception ». (Hwang, 2015, p. 274)

De quoi s’agit-il donc ? Un passage un peu avant apporte une information qui semble être une explication de toute la scène :

À l’avant d’un autre navire, quelqu’un s’écrie devant un cadavre raidi :
« Dites-moi, pourquoi devons-nous subir tant de souffrances ? Pourquoi sommes-nous ici ? »
Je reconnais Bekky.
« Que signifie cela, lui dis-je, pourquoi êtes-vous là ? »
« Ce que tu vois, ce sont des scènes qui se passent dans ton cœur. N’oublie pas ma question. »

Hwang, 2015, p. 263 (souligné par M.A.D.)

Il paraît que Bari ne voit que le contenu de son cœur brisé et attristé ; que les enfers ont été créés par elle-même où elle retrouve tous ses malfaiteurs, douleurs, craintes et regrets. Néanmoins, sa vision a été présentée dans le contexte bouddhiste et chamanique : quatre-vingt-quatre milles enfers viennent du Jiok (지옥 ; 地獄), prison souterrain ou encore le royaume des morts, issu de la mythologie chinoise.

À rappeler Chilsong, compagnon canin de Bari, qui la guide lors de son voyage aux enfers. Il lui donne des conseils quelle direction choisir ou quoi faire :

Je fais un pas sur un pont de nuages et déjà je me trouve sur la terre ferme. Du haut du bastingage, Chilsong laisse choir un balluchon qu’il tenait dans sa gueule et qui contient une clochette, un miroir de cuivre et des galettes de sorgho.
« Ta grand-mère a préparé ces choses pour toi. Elles te seront utiles. Il te suffira de m’appeler, le moment venu, et le bateau reviendra te chercher. »

Hwang, 2015, p. 267

Une odyssée existentielle

Princesse Bari de Hwang Sok-yong est une grande métaphore de la vie. Même si l’histoire est enracinée dans le contexte coréen, elle parle des questions et dilemmes universels. Il est dommage que la fin du livre soit soudaine, comme si « coupée » ou écrite à la hâte ; qu’il laisse le lecteur un peu inassouvi et déçu. Pour autant, si c’est un effet escompté, l’histoire soudainement finie correspond avec la réalité de notre odyssée existentielle. En vrai, chacun ou chacune de nous est parfois une Bari qui affronte les adversités de même que les grâces…

Addenda

  • *Le mot coréen « huindungi (흰둥이) » signifie un animal à la fourrure blanche. Dans l’édition anglaise du roman, le nom de la chienne a été transcrit comme « Hindungi ». Voir : Hwang Sok-yong (2019). Princess Bari. Melbourne-London : Scribe, p. 5-29.
  • **Dans l’édition française, ce terme a été transcrit comme « maru (마루) » et défini comme « espace planchéié devant la maison traditionnelle coréenne ou à l’intérieur (non chauffé). » (Hwang, 2015, p. 8)

Bibliographie

  • (2021) Larousse – Dictionnaire de la langue française
  • Clavel André (2013). « Princesse Bari » : la Corée perdue. L’Express, 19.09.2013
  • Hwang Sok-yong (2017). Princesse Bari. Arles : Éditions Philippe Picquier.
  • Ogarek-Czoj Halina (1981). Pradzieje i legendy Korei. Warszawa : Iskry.

Illustrations

  • Image liminaire : Hwang Sok-yong
  • ill. 1. Princesse Bari (« 바리데기 » Bari degi), Hwang Sok-yong, édition coréenne (2007)
  • ill. 2. Princesse Bari, Hwang Sok-yong, édition française (2013 et 2015) : Éditions Philippe Picquier, traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet
  • ill. 3. Une représentation de Sept Étoiles (칠성 Chilseong) du mythe Chilseongpuri (칠성풀이), cosidérées comme sept déités chamaniques
  • ill. 4. Un twenmaru brique dans une maison traditionnelle, Mangyongdae (만경대, considéré comme lieu de naissance de Kim Il-sung), Pyongyang, Corée du Nord. On peut supposer qu’avant la grande famine, Bari vivait avec sa famille dans une maison pareille grâce à la position privilégiée de son père.

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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