Cet article, dédié à la religion en Corée du Nord, est basé sur les recherches des spécialistes internationaux du sujet nord-coréen, sur la presse ainsi que sur les études personnelles de l’auteure. D’après les sources accessibles, il présente la situation religieuse en Corée du Nord de la manière la plus objective possible pour contribuer à la comprehension du phénomène nord-coréen.*

La religion en Corée du Nord est l’une des questions les plus mystérieuses et controversées dans le discours contemporain. Est-il possible de pratiquer une autre religion que celle soit-disant politique ? Est-ce Kim Jong-un « le seul dieu » qui veille sur son peuple du mont Parnasse à Pyongyang ?

ill. 1. Payer ses respects aux dirigeants Kim Il-sung (김일성, 1912-1994) et Kim Jong-il (김정일, 1941-2011) devant le grand monument Mansudae (만수대대기념비, McCune-Reischauer : Mansudae daeginyŏmbi ; romanisation révisée : Mansudae daehyeongdongsang) à Pyongyang. Derrière il y a le Musée de la révolution coréenne dont le mur est décoré d’une mosaïque murale avec le mont Paektu (백두산, McCR : Paektusan ; RR : Baekdusan).

Un pays athée

Officiellement, la Corée du Nord est reconnu comme un pays athée où le culte du dirigeant suprême fonctionne comme la seule « religion ». De nombreuses persécutions des chrétiens ainsi que des représentants d’autres systèmes religieux, aparaissent régulièrement dans le discours sur les droits de l’Homme. Cependant, il est intéressant de remarquer que selon la Constitution de la Corée du Nord :

Le citoyen jouit de la liberté de religion. Ce droit est assuré par la permission d’établir des édifices religieux et d’y tenir des cérémonies.

Il est interdit de se servir de la religion pour introduire des forces étrangères ou perturber l’ordre étatique et social.

Chapitre V. Droits et devoirs fondamentaux du citoyen, Article 68 de la Constitution du 5 septembre 1998 (révisée en 2009)

Il est dit que les représentants des religions, présents sur la péninsule de Corée avant la séparation (ceci dit, du bouddhisme, du chamanisme coréen avec d’autres systèmes de croyances autochtones et du christianisme) ont été entièrement effacés. Néanmoins, d’après des recherches récentes, il est possible de constater que :

Si, en effet, les grandes religions traditionnelles – bouddhisme, christianisme catholique et protestant – ont quasiment disparu, ce n’est pas le cas d’autres formes plus anciennes. Pour diverses raisons, on assiste, en effet, à une résurgence du chamanisme, une religion où les femmes jouent un rôle central. (Morillot, 2021, p. 7)

Cette réapparition, ou même résurrection du chamanisme, montre certain changement dans la politique nord-coréenne à la fin du XXème et au début du XXIème siècle. Cela peut se transformer en communisme qui profite de la religion si elle permet de garder le pouvoir et l’ordre social. D’ailleurs, c’était le cas de la Chine maoïste où après la grande révolution culturelle (1966-1976), le confucianisme avec d’autres traditions religieuses, reconnus comme « purement chinois », permirent au Parti communiste chinois de légitimer et renforcer son pouvoir. En plus, l’importance du rôle féminin dans ce processus peut initier également certaine transformation de la société nord-coréenne.

ill. 2. Une photo du dirigeant suprême, Kim Jong-un (김정은, né 1984) et les hommes politiques de haut rang au huitième Congrès du Parti du travail de Corée, le 5 janvier 2021. À noter comment l’emblème et des textes politiques (il est imposible à identifier quels livrets tiennent les participants) sont « vénérés » : le système athée, dépourvu du côté religieux, reprend les éléments propres à la pratique religieuse ou en général spirituelle.

Le culte de la personnalité

Dans les pays officiellement athées, le culte de la personnalité remplace des pratiques religieuses traditionnelles. Cependant, il n’est qu’une forme de religion séculaire ou religion politique où un dirigeant ou leader suprême fonctionne comme « une nouvelle déité ». On peut dire que les anciennes formes ont été remplies avec un autre contenu, justifié par « une nouvelle mythologie ». Ce phénomène, analysé par Mircea Eliade (1907-1986), historien des religions et philosophe roumain, montre qu’il est impossible d’effacer radicalement le côté métaphysique de la vie humaine. Dans un livre Le Sacré et le profane (1965), Eliade explique pourquoi même l’athéisme absolu se nourrit de besoins spirituels des gens et que le culte d’un homme politique ou d’une idée, reste toujours un culte.

Il faudrait souligner que la religion séculaire est inséparable de la nation. Cela pose une question comment une religion, spirituelle ou politique, désigne l’identité nationale :

Au sens plus large du terme, la religion est liée au concept du nationalisme, qui est plutôt souligné en Corée du Nord, mais qu’on peut observer facilement en tant que force sociale dans toutes les nations intégrées du monde entier. (Korhonen, 2017, p. 3)

Le culte de la personnalité moderne apparut en Union soviétique, d’où il s’est diffusé dans d’autres pays avec la propagation de la pensée socialiste et communiste. La Corée du Nord, fondée après la libération de la Corée en 1945 et cristallisée après la guerre de Corée (1950-1953), introduisit le culte de Kim Il-sung (김일성, 1912-1994), père fondateur de la république et de la dynastie de Kim, qui règne dans le pays jusqu’à présent.

Un autre terme religieux, dans le sens présenté ci-dessus, important pour la question nord-coréenne, est le juche (주체사상, McCR : Chuch’e sasang ; RR : Juche sasang). Cette doctrine politique de Kim Il-sung remplaça officiellement tous les systèmes philosophiques précédents. Néanmoins, on y retrouve des éléments confucéens, par exemple le modèle des relations entre le collectif et l’individu ou les dépendances patriarcales.

ill. 6. La tour du Juche, appelée aussi le monument aux Idées du juche (주체사상탑, McC : Chuch’e sasangt’ap ; RR : Juche sasangtap), Pyongyang

Religion en Corée du Nord

Aujourd’hui, il existe trois religions principales en Corée du Nord : le christianisme (protestantisme et catholicisme), le bouddhisme et le chamanisme. Même « si la religion continue à être dénoncée comme l’opium du peuple, manifestement, ce n’est plus le cas de la mythologie. » (Dayez-Burgeon, 2017, p. 35-36). Ensuite :

L’acceptation des différentes religions dans la société nord-coréenne est étroitement liée à l’histoire et au sentiment intime d’appartenance culturelle ou non de ces dernières. (Morillot, 2021, p. 9)

Cette constatation est très importante parce qu’elle explique pourquoi les autorités nord-coréennes acceptent, dans certain sens, la présence du bouddhisme et du chamanisme, ce qui n’est pas le cas pour le christianisme, perçu comme une importation étrangère donc dangeureuse pour l’État. Alors, on peut conclure que « tant que la pratique religieuse ne met pas en danger le juche, mais permet de calmer les esprits, elle est considérée avec pragmatisme et, de fait, tolérée. » (Morillot, 2021, p. 16)

Bouddhisme

Le bouddhisme est considéré comme une partie intégrale de la culture et l’histoire coréennes. En tant que philosophie et un mode de vie, il ne devient pas une menace pour l’ordre étatique.** À noter que « la discrète présence d’ONG bouddhistes sur la frontière avec la Chine n’a jamais vraiment été dénoncée par les autorités nord-coréennes ». (Morillot, 2021, p. 13)

Récemment, la communauté monastique nord-coréenne est devenue plus nombreuse :

Une nouvelle génération de jeunes moines a été formée à l’Institut du bouddhisme, ce que confirme, en 2015, un moine sud-coréen impliqué dans les échanges avec le Nord : « Auparavant, les moines portaient les cheveux longs et étaient habillés en civil. Aujourd’hui, ils ont tous adopté la tonsure et portent la robe grise traditionnelle. Nous leur avons appris à frapper le gong et certains rites aussi. Il y a eu une évolution. » (Morillot, 2021, p. 14)

L’information concernant la présence de moines bouddhistes apparaît aussi dans un témoignage d’un autre spécialiste et voyageur en Corée du Nord :

Bien que la Corée du Nord soit officiellement un pays athée, il y a des temples bouddhistes qui y fonctionnent toujours. (…) Un moine résidant va vous raconter l’histoire de ce lieu [le temple de Pohyon dans les montagnes Myohyang]. (Truszkowski, 2020, p. 85)

Le temple de Pohyon (보현사, McC : Pohyŏnsa ; RR : Bohyeonsa) est l’un des temples bouddhistes les plus connus en Corée du Nord. Il est situé dans les montagnes Myohyang (묘향산 McC et RR : Myohyangsan) dans la province de Pyongan du Nord (평안북도 McC : P’yŏngan-pukto ; RR : Pyeonganbukdo). Son histoire remonte à l’époque de Goryeo (918–1392) quand le bouddhisme fut une religion nationale. Il a été en grande partie détruit pendant la guerre de Corée et reconstruit dans les années suivantes.

ill. 7. Le temple de Pohyon (보현사, McC : Pohyŏnsa ; RR : Bohyeonsa), situé dans les montagnes Myohyang (묘향산 McC et RR : Myohyangsan) dans la province de Pyongan du Nord (평안북도 McC : P’yŏngan-pukto ; RR : Pyeonganbukdo)

Chamanisme coréen

Le chamanisme coréen, en tant que système religieux natif donc pas dangereux, reste toléré en Corée du Nord. Il est étonnant que « c’est à la faveur des terribles années de la famine de la décennie 1990 que le chamanisme a recouvré en Corée du Nord une vitalité inattendue et spectaculaire. ». (Morillot, 2021, p. 16) À rappeler ici un roman de Hwang Sok-yong (황석영), Princesse Bari (« 바리데기» Barideki, 2007), qui raconte une histoire d’une fille nord-coréenne de cette période-là, où le motif chamanique joue un rôle très important.

De pratiques variées ont été observées en Corée du Nord, par exemple l’usage des talismans bujeok (부적), les offrandes aux esprits ou les traces de rituel bangto (방도 – ?) qui est un équivalent du gut (굿) sud-coréen. (Morillot, 2021, p. 17)

ill. 8. La couverture du roman Princesse Bari (« 바리데기» Barideki, 2007) de Hwang Sok-yong (황석영), édition française

Christianisme

La situation du christianisme en Corée du Nord est la plus compliquée, surtout du catholicisme qui est « associé dans les esprits au viol du pays par les puissances occidentales. » (Morillot, 2021, p. 10) Les raccourcis mentaux mènent vers une constatation comme celle dans « le roman Chacals (1951) de Han Seolya ([한설야] 1900-1976), dans lequel un jeune Coréen est assassiné par des missionnaires : l’ennemi viscéral est américain, donc chrétien. » (Morillot, 2021, p. 10)

Il paraît que les persécutions, organisées au fil des dernières décennies, ont entièrement effacé le christianisme, catholique et protestant les deux : « aucun signe ou témoignage ne laisse croire qu’une Église souterraine aurait donc pu survivre les purges de 1948. » (Morillot, 2021, p. 11)

Néanmoins, vu les visites des étrangers de plus en plus fréquentes (actuellement, bloquées par la situation pandémique), le gouvernement nord-coréen donne une impression de la liberté de culte pas en théorie, mais en pratique. D’abord, la construction de la cathédrale catholique de Jangchung (장충성당, McC : Changch’ung sŏngtang ; RR : Jangchung seongdang) en 1988 et de l’église protestante de Bongsu (봉수교회, McC : Pongsukyohoe ; RR : Bongsugyohoe) ; ensuite la reconstruction de l’église protestante de Chilgol (칠골교회, McC : Ch’ilgolgyohoe ; RR : Chilgolgyohoe) en 1989, la construction de l’église de la Sainte-Trinité orthodoxe (평양정백사원, McC : P’yŏngyang jŏngbaeksawŏn ; RR : Pyeongyang jeongbaeksawon) ; enfin, l’organisation des cultes, même si sans prêtres, montrent certaine évolution dans la politique religieuse nord-coréenne. Toutes les églises se trouvent à Pyongyang.

Un fait curieux, Kang Pan-sŏk (강반석, 1892-1932 ; RR : Gang Ban-seok), mère de Kim Il-sung, était diacre à l’église protestante de Chilgol. Il est dit que son fils l’accompagnait parfois pendant les services.

Cette vidéo, tournée sous les auspices de La Croix (journal français fondé par la congrégation de religieux catholiques), présente la seule église catholique en Corée du Nord. Malgré la mise en scène très probable, cela donne des informations plus précises sur la situation religieuse dans le pays. À noter un moment (entre 2:36 et 2:45) où on voit une image de la Vierge Marie coréenne, venant probablement de la série créée par une artiste sud-coréenne, Sim Sun-hwa Catherine (심순화 카타리나), à l’occasion de la visite du pape François en Corée du Sud en 2014.

D’autres systèmes religieux

Outre que le chamanisme, il est probable que les éléments d’autres systèmes religieux autochtones ont été préservés en Corée du Nord. Il s’agit du daejongisme (대종교, McC : Taechongkyo ; RR :  Daejonggyo), basé sur le culte de Dangun, et du cheondoïsme qui est une fusion des éléments natifs différents. Le daejongisme s’exprime par la présence du tombeau de Dangun, situé quelques dizaines de kilomètres au sud de Pyongyang. Par rapport au confucianisme, « bien qu’imprégnant profondément la société mais sans forme culturelle et rituelle, n’est pas considéré comme une religion. » (Morillot, 2021, p. 8)

En ce moment, la présence des représentants d’autres sytèmes religieux potentiels est invérifiable. Si c’est le cas, ce sont uniquement des voyageurs qui ne résident pas longtemps en Corée du Nord.

Addenda

*Nous essayons d’utiliser conséquemment la romanisation révisée du coréen dans nos articles. Pour autant, dans les cas où les noms propres connus ont été romanisés selon la transcription McCune-Reischauer, ou ont été transcrits en fonction d’autres méthodes, nous gardons la version déjà diffusée pour des raisons pratiques. En Corée du Nord, une variante de la transcription McCune-Reischauer, mais sans apostrophes et sans diacritiques, est utilisée pour transcrire le hangeul en alphabet latin.

**En général, il s’agit du bouddhisme mahāyāna, séparé des écoles ou des traditions comme, par exemple, le seon (hanja : 禪 ; hangeul : 선), équivalent coréen du bouddhisme chinois chán (chinois traditionnel : 禪) et du bouddhisme japonais zen (禅).

Bibliographie

  • Dayez-Burgeon Pascal (2017). Histoire de la Corée – Des origines à nos jours. Paris : Éditions Tallandier.
  • Korhonen Pekka (2017). Música [religiosa] moderna en Corea del Norte / Modern North Korean [Religious] Music. In: W. Min (éd. 2017). Comunicación política, diplomática y sociocultural entre Corea y el mundo. Macul: Pontificia Universidad Católica de Chile, p. 1-18 [version extraite].
  • Morillot Juliette (2021). Le renouveau religieux en Corée du Nord. En : (2021) Études n° 4280, mars, p. 7-18.
  • Truszkowski Emil (2020). « Do zobaczenia w Pjongjangu ». Jedynie słuszny przewodnik po Koreańskiej Republice Ludowo-Demokratycznej. / « À bientôt à Pyongyang ». Le seul guide de voyage juste dans la République populaire démocratique de Corée. Pozdro z KRLD.com: Pyongyang-Tokio.

Illustrations

  • Image liminaire
  • ill. 1. Payer ses respects aux dirigeants Kim Il-sung (김일성, 1912-1994) et Kim Jong-il (김정일, 1941-2011) devant le grand monument Mansudae (만수대대기념비, McCune-Reischauer : Mansudae daeginyŏmbi ; romanisation révisée : Mansudae daehyeongdongsang) à Pyongyang. Derrière il y a le Musée de la révolution coréenne dont le mur est décoré d’une mosaïque murale avec le mont Paektu (백두산, McCR : Paektusan ; RR : Baekdusan).
  • ill. 2. Une photo du dirigeant suprême, Kim Jong-un (김정은, né 1984) et les hommes politiques de haut rang au huitième Congrès du Parti du travail de Corée, le 5 janvier 2021. À noter comment l’emblème et des textes politiques (il est imposible à identifier quels livrets tiennent les participants) sont « vénérés » : le système athée, dépourvu du côté religieux, reprend les éléments propres à la pratique religieuse ou en général spirituelle.
  • ill. 3. Un portrait officiel de Joseph Staline (Иосиф Сталин, 1878-1953), Isaak Izraïlevitch Brodsky (Бродський Ісаак Ізраїльович), 1933
  • ill. 4. Une photo du portrait de Mao Zedong (chinois simplifié : 毛泽东, Máo Zédōng, 1893-1976), Zhang Zhenshi (chinois sim. : 张振仕, Zhāng Zhènshì), 1966, accroché à la porte Tian’anmen à Pékin
  • ill. 5. Un portrait officiel de Kim Il-sung (김일성, 1912-1994), distribué en Corée du Nord
  • ill. 6. La tour du Juche, appelée aussi le monument aux Idées du juche (주체사상탑, McC : Chuch’e sasangt’ap ; RR : Juche sasangtap), Pyongyang
  • ill. 7. Le temple de Pohyon (보현사, McC : Pohyŏnsa ; RR : Bohyeonsa), situé dans les montagnes Myohyang (묘향산 McC et RR : Myohyangsan) dans la province de Pyongan du Nord (평안북도 McC : P’yŏngan-pukto ; RR : Pyeonganbukdo)
  • ill. 8. La couverture du roman Princesse Bari (« 바리데기» Barideki, 2007) de Hwang Sok-yong (황석영), édition française
  • ill. 9. La cathédrale catholique de Jangchung (장충성당, McC : Changch’ung sŏngtang ; RR : Jangchung seongdang), Pyongyang
  • ill. 10. L’église protestante de Chilgol (칠골교회, McC : Ch’ilgolgyohoe ; RR : Chilgolgyohoe), Pyongyang
  • ill. 11. L’église protestante de Bongsu (봉수교회, McC : Pongsukyohoe ; RR : Bongsugyohoe), Pyongyang
  • ill. 12. L’église orthodoxe de la Sainte-Trinité (양정백사원, McC : P’yŏngyang jŏngbaeksawŏn ; RR : Pyeongyang jeongbaeksawon), Pyongyang
2 Comments
  • Françoise Ducos
    says:

    Bravo pour ce bel article qui est extrêmement documenté et touche un sujet très sensible…les religions. les références très variées offrent une synthèse accessible et passionnante .

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