Entre la tradition et la modernité en Corée du Sud : Un équilibre harmonieux

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La Corée du Sud représente un exemple fascinant de coexistence harmonieuse entre tradition et modernité. Contrairement à de nombreuses sociétés occidentales, la Corée a su préserver son héritage culturel tout en devenant l’une des nations les plus technologiquement avancées au monde. Cette symbiose unique s’observe dans tous les aspects de la vie quotidienne, des arts visuels aux célébrations traditionnelles, en passant par l’architecture et les relations sociales.

Le Conflit Tradition-Modernité : Une Vision Différente

La Rupture Occidentale

En Occident, particulièrement en France, une forte division existe entre le spirituel/religieux et le rationnel/séculaire. Cette séparation résulte d’une longue domination historique de l’Église catholique, suivie par les révolutions française et industrielles qui ont établi la laïcité de l’État. Cette histoire a créé un conflit entre tradition et modernité, où les éléments religieux peuvent être perçus comme une menace potentielle pour l’État.

L’Harmonie Coréenne

En Corée du Sud, cette division n’existe pas pour deux raisons principales :

  • Aucune institution religieuse n’a jamais dominé complètement la cour royale
  • La spiritualité confucéenne est inclusive et syncrétique, ouverte aux nouvelles expériences et systèmes de croyances

La spiritualité, y compris la religion, est considérée comme une partie essentielle de la tradition qui renforce l’identité nationale et culturelle coréenne.

L’Esthétique Coréenne : Une Fusion Harmonieuse

Le bâtiment principal du temple Jikjisa dans la province de Gyeongsangbuk-do a conservé un dancheong conçu avec des couleurs harmonieuses. © Roh-Jaehak.

tradition et modernité Corée du Sud
Le bâtiment principal du temple Jikjisa dans la province de Gyeongsangbuk-do a conservé un dancheong conçu avec des couleurs harmonieuses. © Roh-Jaehak

L’esthétique traditionnelle coréenne représente une fusion d’éléments locaux et chinois, particulièrement visible dans les arts comme la peinture, la calligraphie et la céramique. Avec la modernisation du XXe siècle, l’esthétique occidentale s’est introduite via le Japon.

Un aspect fondamental de l’art coréen est l’harmonie entre le fonctionnel et l’esthétique. Contrairement à la définition classique européenne qui sépare ces deux domaines, l’art coréen traditionnel considère qu’une œuvre n’est jamais uniquement un objet d’appréciation esthétique – le fonctionnel est tout aussi important.

Les Quatre Gardiens de la Corée

Les Gardiens Mythiques

Les quatre gardiens traditionnels de la Corée sont des animaux mythiques qui, selon la tradition, protègent le pays depuis des siècles :

  1. Le Tigre Blanc : Autrefois animal natif de la péninsule coréenne, il reste un élément important de la culture coréenne malgré son extinction. Aujourd’hui, il apparaît dans les décorations, notamment pour le Jour de la Fondation, accompagnant Tangun, le père mythique de la nation.
  2. Le Dragon Bleu : Symbolisant l’autorité royale dans l’ancienne Corée. Les Coréens croient traditionnellement que les dragons vivent dans les montagnes avec les esprits, ce qui explique pourquoi ils évitent d’y construire, à l’exception des temples et des bâtiments militaires ou technologiques.
  3. Le Phœnix Rouge : Également associé à la famille royale. On le retrouve aujourd’hui sur les armoiries de la Présidence de Corée du Sud, sur les frontons des temples bouddhistes et les portails d’entrée des grands bâtiments.
  4. La Tortue Noire : Symbole de longévité, présente dans les temples, les fontaines et les lieux sacrés comme les tombes. Aujourd’hui utilisée comme élément décoratif, son image a aussi été utilisée pour des timbres-poste dans les années 1990.

Le « Cinquième Gardien » : Le Chien Jindo

Le Jindo Gae (진도개) est considéré comme « le cinquième gardien » de la Corée. Né dans un environnement semi-sauvage, ce chien possède des qualités comme la rapidité, l’instinct de chasseur, la force physique et une loyauté absolue. Il est aujourd’hui un symbole de l’île de Jindo et une expression de la fierté locale et nationale.

Pungsu : Le Feng Shui Coréen dans la Société Moderne

Origines et Principes

Le pungsu (풍수) ou pungsu jiri (풍수지리) est l’équivalent coréen du feng shui chinois. Ce n’est pas une simple copie du modèle chinois, mais « une vraie invention culturelle » coréenne toujours pratiquée aujourd’hui.

L’idée principale du pungsu est l’intégrité cosmologique de la Terre et de l’univers. Les deux partagent la même pulsation vitale, et les êtres humains doivent respecter cette harmonie. Dans l’ancienne Corée, le pungsu était considéré comme une philosophie sérieuse et essentielle, que ce soit pour un bâtiment individuel, une ville entière ou le terrain du royaume.

Pungsu dans la Corée Moderne

Aujourd’hui, tradition et modernité coexistent harmonieusement en Corée du Sud. Les grandes entreprises comme Samsung, Hanwha et Daewoo font appel à des géomanciens professionnels pour arranger leurs bureaux selon les principes du pungsu, croyant que cela peut apporter la prospérité.

Cette coexistence n’est pas toujours sans friction. Dans les années 2000, des recherches ont montré que certaines personnes âgées dans des régions comme Uiryeong, Pyeongchang et Yeongyang percevaient le bruit des turbines éoliennes comme ressemblant aux voix de fantômes ou de faucheurs, ou les associaient aux dokkaebi (도깨비), petits goblins de la mythologie coréenne.

Communication Coréenne : Nunchi et Jeong

Nunchi : L’Intelligence Émotionnelle Coréenne

Le nunchi (눈치), littéralement « puissance de l’œil », est un concept coréen désignant un ensemble de qualités nécessaires pour une communication efficace et de bonnes relations interpersonnelles : intuitivité, sensibilité, compréhension, politesse, attention mutuelle, esprit ouvert et sens de l’observation.

Dans la langue coréenne, on parle de la présence ou de l’absence du nunchi chez quelqu’un :

  • Nunchi itda (눈치 있다) : avoir du nunchi
  • Nunchi eopda (눈치 없다) : ne pas avoir de nunchi
  • Nunchi ppareuda (눈치 빠르다) : avoir un nunchi vif et rapide

Le nunchi oblige à s’adapter immédiatement aux circonstances, comme dans les arts martiaux. C’est un art d’observation et d’interprétation instantanée de ce qui se passe autour de soi.

Jeong : L’Attachement Coréen

Le jeong (정) peut être traduit comme « affection » ou « attachement ». Ce concept fonctionne dans la langue coréenne comme l’expression d’une fraternité des âmes – une liaison particulière qui apparaît entre deux personnes sans justification rationnelle.

Le jeong n’est pas réservé uniquement aux relations humaines; il s’applique à tous les êtres vivants, aux êtres surnaturels et même aux objets. Cette vision reflète un aspect important de la philosophie coréenne traditionnelle : l’harmonie de tous les univers, qu’ils soient empiriques ou spirituels, animés ou inanimés.

Le jeong correspond parfaitement à l’esprit collectif de la société coréenne, raison pour laquelle dans certaines situations, le pronom woori (우리, « nous ») est utilisé à la place de « moi » pour marquer l’importance des avis d’autres personnes.

Théâtre Coréen : Bertolt Brecht et Lee Jaram

Une Rencontre Interculturelle

Lee Jaram © Dohee
이자람의 사진 투이에게.

tradition et modernité Corée du Sud
Lee Jaram © Dohee 이자람의 사진 투이에게

Le p’ansori-Brecht Sach’onga (사천가), (Le Dit de Sichuan) de Lee Jaram (이자람) représente une fascinante fusion entre le théâtre occidental et l’art narratif coréen traditionnel. Cette œuvre adapte La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht en p’ansori, un art narratif chanté coréen.

Le P’ansori : Un Art Traditionnel Renouvelé

Le p’ansori (판소리) désigne l’habileté du conteur et l’émotion qu’il produit sur le groupe rassemblé, grâce à la musicalité de sa narration et au pouvoir de son chant. Né au XVIIe siècle au sud-ouest de la Corée, c’est un art d’origine populaire transmis oralement de maître à disciple.

Lee Jaram innove dans la tradition en adaptant une pièce occidentale et en modernisant les choix musicaux, esthétiques et scéniques :

  • Elle ajoute un multi-percussionniste et un guitariste à l’unique joueur de tambour traditionnel
  • Elle change de vêtements à vue au lieu de porter la robe traditionnelle
  • Elle utilise des effets de lumières et d’ombres chinoises
  • Elle intègre des styles musicaux variés (rock’n’roll, rythmes chamaniques, samba)

Une Distanciation Critique

Les théories de Brecht sur l’art dramatique chinois trouvent un écho dans l’art du p’ansori coréen. Les deux partagent une économie du spectacle, une parcimonie du geste, et font la part belle à l’humour dans le geste et la parole.

Cependant, là où Brecht joue de l’éloignement pour créer une distanciation critique, Lee Jaram crée un rapprochement pour rendre présent et visible ce qui est lointain et peu connu en France. Elle adapte les références coréennes pour un public français, établissant une connivence avec la salle et lui permettant de saisir la cruauté du système « néo-néo-libéral » en Corée.

Conclusion

La Corée du Sud offre un modèle fascinant de coexistence entre tradition et modernité. Contrairement à l’Occident où ces deux forces sont souvent en conflit, la Corée du sud a su intégrer son riche héritage culturel de tradition dans sa progression vers la modernité. Cette harmonie se manifeste dans tous les aspects de la vie, des arts traditionnels à l’architecture contemporaine, de la spiritualité aux pratiques commerciales.

En préservant des concepts comme le pungsu, le nunchi et le jeong tout en embrassant les avancées technologiques et économiques, la Corée du Sud démontre qu’il est possible d’honorer le passé tout en se tournant résolument vers l’avenir. Cette synthèse unique entre l’ancien et le nouveau constitue l’une des forces culturelles les plus remarquables de ce pays dynamique.


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