Chaekgeori… de la beauté des livres

Cet été, le Centre Culturel Coréen à Paris a organisé une exposition Minhwa « Chaekgeori… de la beauté des livres ». Elle présente des munbangdo, chaekgado ou encore chaekgeori, effectués par quarante-sept artistes coréens contemporains (nous avons déjà parlé de ce genre aristique dans notre article Peinture de livres). Elle sera ouverte jusqu’au 10 septembre 2021.

Minhwa et chaekgeori

À rappeler que le terme minhwa (민화 ; hanja : 民畵) signifie littéralement la « peinture du peuple ». C’est une peinture folklorique qui fait partie de la peinture coréenne traditionnelle et elle est une fusion des éléments chinois et locaux qui varient selon la région et l’époque. Parmi ses genres et styles différents, on trouve précisément le munbandgo (문방도 ; 文房圖), appelé aussi chaekgado (책가도; 冊架圖) ou chaekgeori (책거리 ; 冊距離). Les caractères chinois 冊架圖 signifient ensemble « image de l’étagère (à) livres » et les caractères 文房圖 – « image de la salle d’étude ». À souligner que même si le minhwa décora les maisons des Coréens d’origine différente, le chaekgeori fut hors d’atteinte pour le peuple pour des raisons évidentes : il représenta l’univers intellectuel sophistiqué, réservé à l’élite sous la dynastie Joseon.

Dans une certaine mesure, les termes chaekgado et munbangdo sont synonymes. Cependant, d’après Byung-mo Chung* (정병모 Jeong Byeong-mo), professeur invité de l’Université de Gyeongju à organiser l’exposition :

Le Chaekgeori, aussi appelé Munbangdo, représente principalement des livres et aussi certains objets qu’affectionnaient les lettrés : articles de papeterie, céramiques, objets en bronze, fleurs, fruits et tant d’autres, de différentes couleurs. On distingue généralement deux styles de Chaekgeori : le Chaekgado pourvu d’étagères à livres et le Chaekgeori, qui lui est sans étagères.

Minhwa « Chaekgeori… de la beauté des livres », Byung-mo Chung, introduction à l’exposition (souligné par M.A.D)

Le genre apparut au XVIIIème siècle. Il est dit que c’était le roi Jeongjo (정조 ; 正祖, 1752-1800) qui commanda le premier chaekgeori dans l’histoire de l’art coréen.

Quant au titre de l’exposition, il fait référence à l’essai Livre (1941) de Lee Tae-joon (이태준 ; 李泰俊 I Tae-jun, 1904-1970) également où l’écrivain constate avec enthousiasme : « Livre est plein de beauté ! Tu es la fleur, l’ange, le roi de toutes les cultures ! » (Chung, 2021, p. 5)

Réinterpréter la tradition

Le munbangdo (문방도; 文房圖), chaekgado (책가도; 冊架圖) ou chaekgeori (책거리 ; en hanja : 冊距離) peut être défini comme la nature morte coréenne. Il présente des livres, accompagnés par d’autres objets qui dénotent l’activité intellectuelle. Il correspond avec l’idée du cabinet de curiosités occidental jusqu’à un certain point. À partir de la Renaissance, les fameux cabinets qui foncionnèrent comme « musées domestiques » ou « personnels » (en italien : studiolo ; en allemand : Kunstkammern ou Wunderkammern), furent soit des meubles, soit des salles entières où le propriétaire exposa sa collection des objets considérés comme fascinants, inhabituels, étranges et rares. Cette corrélation intelectuelle entre la culture coréenne et européenne montre la dimension universelle de l’esprit humain. De fait, « diverses natures mortes ont été dépeintes dans de nombreux pays à travers le monde, mais celles représentant des livres comptent parmi les plus rares. » (Chung, 2021, p. 3)

Style classique

L’exposition présente surtout des œuvres qui suivent le style classique au niveau du thème ainsi que de la mise en forme. En plus des livres et des étagères, les objets qui apparaissent régulièrement dans la composition sont :

  • plumes de paon : symbolisent la dignité et l’élégance ;
  • munbangsau (문방사우 ; 文房四友), c’est-à-dire quatre trésors du lettré confucéen : le papier (종이 jongi ; 紙), le pinceau (붓 but ; 筆), l’encre (먹 meok ; 墨) et la pierre à encre (벼루 byeoru ; 硯) ;
  • pêches de longévité : elles viennent de la mythologie chinoise et sont l’un des motifs principaux dans le roman La Pérégrination vers l’Ouest (chinois traditionnel : « 西遊記 » Xī Yóujì) de Wú Chéng’ēn (吳承恩) du XVIème siècle, connu en Corée ;
  • certains caractères chinois (lisibles ou stylisés) : 福 qui symbolise la prospérité ; 壽 (traditionnel) / 寿 (simplifié, dans les versions modernes) qui symbolise la longévité ; 囍 qui dénote soi-disant « double bonheur » parce qu’il est une version doublée du caractère 喜 qui signifie l’affection, l’amour, des choses ou expériences joyeuses et agréables ;
  • plantes : fleurs (entre autres pivoines, fleurs de prunier, fleurs de pêcher), bambou, fruits et légumes (par exemple, pastèque, melon, grenade, aubergine) ;
  • céramique : vases à papier, vases à pinceaux, vases à fleurs, tasses à thé avec couvercle ;
  • corail rouge : symbolise la longévité ainsi que la chance pour une carrière administrative (selon le système de gwageo [과거 ; 科擧], examen de recrutement des fonctionnaires publics dans l’ancienne Corée) ;
  • pendentifs norigae (노리개) et d’autres avec maedup (매듭), nœud coréen traditionnel ;
  • serrures en forme de poisson, caractéristiques pour le mobilier coréen traditionnel ;
  • animaux : ceux qui sont propres au genre de sipjangsaengdo (십장생도 ; 十長生圖), donc venant de dix symboles de la longévité (grue, cerf, tortue), mais aussi des poissons, crabes, crevettes, papillons et des animaux mythiques tels que phénix et dragons ;
  • lunettes et horloges : ce genre d’objets apparaissent moins souvent, mais ils sont particulièrement intéressants en tant que « nouveautés occidentales ».

Chaekgeori (2015) de Lee Ki Soon est un exemple du style classique qui respecte les règles canoniques pour le genre.

ill. 1. Chaekgeori, Lee Ki Soon, 2015, pigment oriental sur papier coréen, paravent huit panneaux (107 x 37 cm chacun)

Parmi les détails, on trouve une pièce en céramique avec le caractère chinois 寿 symbolisant la longévité, et une paire de beaux papillons qui traditionnellement dénotent l’amour entre les époux et l’harmonie conjugale.

Chaekgado (2020) de Kwon Jung Soon est encore un autre exemple du style classique. Les objets sont contrastés avec le fond blue marine.

ill. 4. Chaekgado, Kwon Jung Soon, 2020, pigment oriental sur soie, paravent cinq panneaux (110 x 58 cm chacun)

Parmi les détails, on trouve une pêche de longévité, un vase à pinceaux et deux plumes de paon.

Quant à Chaekgado (2019) de Song Ko Won, il faudrait mentionner qu’il est une copie fiable du Chaekgado de Jang Hanjong (장한종 ; 張漢宗) du XVIIIème siècle. Le rideau est décoré avec le caractère chinois 囍 qui dénote le double bonheur.

À mentionner aussi Attente-Salutation matinale (2014) de Son Yu Yeoung qui est une fusion du chaekgeori et des œuvres de Byeong Sang-byeok (변상벽 ; 卞相壁), fameux peintre de chats du XVIIIème siècle. C’est une peinture encadrée au lieu de la forme de paravent. Il est intéressant que l’artiste a organisé la composition dans l’esprit « tableau dans un tableau ».

ill. 9. Attente-Salutation matinale, Son Yu Yeoung, 2014, pigment orientale sur papier coréen, 110 x 80 cm

L’artiste a repris les chats de deux œuvres différentes de Byeong Sang-byeok, Le chat tigré avec les pâquerettes et Les chats et les moineaux, où le deuxième représente le sous-genre de myojakdo (묘작도) dont le thème unique sont les chats et les moineaux.

Chaekgado de Jeju (2019) de Kim Saeng A représente aussi le style classique. Pour autant, c’est un exemple moins habituel car il est dédié à l’île de Jeju.

ill. 12. Chaekgado de Jeju, Kim Saeng A, 2019, pigment oriental sur papier coréen, 103 x 144 cm

À remarquer deux détails qui renvoient vers l’environement de Jeju : le mont Halla (한라산 Hallasan) et un dol hareubang (돌 하르방), statue en pierre qui représente des déités, caractéristique pour le système de croyances local.

La traditon « mise à jour »

À l’exposition, on trouve aussi des versions plus modernes, on dirait chaekgeori « mis à jour » qui permettent d’adapter le genre à la réalité contemporaine. Dans Rêver de temps et d’espace (2020) de Kwon Sun Kyong, en bas de compostition, on voit un… passeport d’un citoyen de la République de Corée avec deux cartes d’embarquement Korean Air, glisées dedans. On voit même le nom de destination écrit en anglais – c’est l’Espagne. Le passeport est le seul objet qui se trouve à l’étagère. Cependant, la partie au-dessus ne comporte que des éléments classiques tels qu’un vase à papier et à pinceaux, des pêches de longévité, des pivoines, un cage à oiseaux, un norigae (노리개) ou encore une tasse à thé avec couvercle traditionnelle. Ce tableau est une réinterprétation subtile, enrichie ou complétée avec un objet propre à notre vie moderne où les gens voyagent souvent et visitent des pays lointains.

Perdu au milieu des livres (2018) de Chung Jae Eun est particulièrement intriguant en tant que chaekgeori modernisé. Dans ce cas, le genre classique a servi comme inspiration ou juste un prétexte pour recontextualiser l’être humain dans son espace de l’activité intellectuelle intime.

ill. 17. Perdu au milieu des livres, Chung Jae Eun, 2018, pigment oriental sur papier laqué, 74,5 x 119 cm

En plus, l’artiste a mis de nombreux mannequins au niveuaux différents de la composition. Il paraît que c’est une référence indirecte à la peinture métaphysique (en italien : pittura mettafisica) de Giorgio de Chirico (1888-1978), surtout au tableau Les muses inquiétantes (Le muse inquietanti, 1916).

Ryu Min Jeong a réinterprété le sous-type du chaekgeori avec le rideau dans son Vœux d’une légende 2.1 (2020). Dans cette version modernisée, le rideau a été composé à la base des appareils électroniques qui renvoient à l’univers informatique de nos jours. Pourtant, les fleurs de prunier, donc éléments classiques, décorent « l’entrée » à la dominante compositionnelle.

Chaekgeori toujours actuel

L’exposition montre que le genre de chaekgeori possède un grand potentiel de réinterprétation et recontextualisation. Pour conclure, je voudrais citer professeur Byung-mo Chung de nouveau :

Le Chaekgeori est à la fois un instantané de la vie quotidienne et une fenêtre sur le monde, tandis que le Minhwa est une peinture étroitement liée à l’existence, au cours de laquelle des drames humains se déploient. En prêtant attention aux symboles et métaphores des objets peints dans les tableaux, l’histoire de la peinture parvient alors à nos oreilles. Les artistes contemporains de Minhwa observent divers aspects du monde à travers le prisme du livre. D’ailleurs, de nombreux auteurs considèrent les ouvrages comme l’échelle fondamentale du monde à travers laquelle ils le contemplent. Pour ces artistes, l’empilement et la superposition des livres sont telles des relations enchevêtrées les unes aux autres dans nos existences. En ce sens, on peut dire que le Chaekgeori est en quelque sorte une métaphore de la vie.

Chung, 2021, p. 4 (souligné par M.A.D.)

Addenda

*Les noms des artistes ont été transcrits d’après les systèmes de transcription différents. Dans cet article, nous respectons exceptionnellement les versions présentées à l’exposition pour des raisons de cohérence.

Bibliographie

  • Chung Byung-mo (2021). Le livre est plein de beauté. En : (2021) Minhwa « Chaekgeori… de la beauté des livres ». Paris : Centre Culturel Coréen, catalogue d’exposition, p. 3-5.

Illustrations

  • Image liminaire : Au premier plan : Chaekgado aux vases de fleurs, Kim Yeo Jin, 2018, pigment oriental sur papier coréen, paravent huit panneaux (120 x 37 cm chacun). Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 1. Chaekgeori, Lee Ki Soon, 2015, pigment oriental sur papier coréen, paravent huit panneaux (107 x 37 cm chacun). Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 2. Chaekgeori, Lee Ki Soon, 2015, pigment oriental sur papier coréen, paravent huit panneaux (107 x 37 cm chacun) : une partie avec le caractère 寿. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 3. Chaekgeori, Lee Ki Soon, 2015, pigment oriental sur papier coréen, paravent huit panneaux (107 x 37 cm chacun) : une partie avec une paire de papillons. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 4. Chaekgado, Kwon Jung Soon, 2020, pigment oriental sur soie, paravent cinq panneaux (110 x 58 cm chacun). Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 5. Chaekgado, Kwon Jung Soon, 2020, pigment oriental sur soie, paravent cinq panneaux (110 x 58 cm chacun) : une partie avec une pêche de longévité (au milieu) et un vase à pinceaux. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 6. Chaekgado, Kwon Jung Soon, 2020, pigment oriental sur soie, paravent cinq panneaux (110 x 58 cm chacun) : une partie avec les plumes de paon. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 7. Chaekgado, Jang Hanjong, fin du XVIIIème siècle, huit panneaux
  • ill. 8. Chaekgado, Song Ko Won, 2019, pigments de couleur sur papier coréen, paravent quatre panneaux (109 x 60 cm chacun). Photo : Edwin Kocher.
  • ill. 9. Attente-Salutation matinale, Son Yu Yeoung, 2014, pigment orientale sur papier coréen, 110 x 80 cm. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 10. Le chat tigré avec les pâquerettes, Byeong Sang-byeok, XVIIIème siècle
  • ill. 11. Les chats et les moineaux, Byeong Sang-byeok, XVIIIème siècle. Il s’agit du chat qui est assis sur la terre (en bas).
  • ill. 12. Chaekgado de Jeju, Kim Saeng A, 2019, pigment oriental sur papier coréen, 103 x 144 cm. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 13. Chaekgado de Jeju, Kim Saeng A, 2019, pigment oriental sur papier coréen, 103 x 144 cm : une partie avec un dol hareubang. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 14. Chaekgado de Jeju, Kim Saeng A, 2019, pigment oriental sur papier coréen, 103 x 144 cm : une partie avec le mont Halla. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 15. Rêver de temps et d’espace, Kwon Sun Kyong, 2020, pigment oriental sur papier coréen, diptyque (100 x 65 cm chacun). Photo : Edwin Kocher.
  • ill. 16. Rêver de temps et d’espace, Kwon Sun Kyong, 2020, pigment oriental sur papier coréen, diptyque (100 x 65 cm chacun) : une partie avec le passeport. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 17. Perdu au milieu des livres, Chung Jae Eun, 2018, pigment oriental sur papier laqué, 74,5 x 119 cm. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 18. Les muses inquiétantes, Giorgio de Chirico, 1916, hule sur toile, 97 cm × 66 cm
  • ill. 19. Perdu au milieu des livres, Chung Jae Eun, 2018, pigment oriental sur papier laqué, 74,5 x 119 cm : une partie du tableau. Photo : Maria Anna Dudek.
  • ill. 20. Chaekgado, Jang Hanjong, fin du XVIIIème siècle, huit panneaux
  • ill. 21. Vœux d’une légende 2.1, Ryu Min Jeong, 2020, pigment oriental sur papier coréen, huit panneaux (140 x 40 cm chacun). Cette œuvre fait référence aux chaekgado avec un rideau levé qui dévoile le contenu des étagères comme sur l’image ci-dessus. Photo : Edwin Kocher.

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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