Prisonniers du ressentiment ? Les relations nippo-coréennes

« Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos brisé (래 싸움에 새우등 터진다. Gorae ssaume saeudeung teojinda) ». C’est le proverbe coréen que nous rappelons régulièrement dans nos articles pour décrire la situation géopolitique de la Corée : quand la Chine et le Japon se battent, la Corée a le dos brisé.

De tensions contemporaines entre la Chine, la Corée du Sud et le Japon sont une conséquence de l’histoire difficile du XXème siècle. Le Pays du Soleil Levant a soumis le Pays du Matin Clair pour trente-cinq ans et il a envahi le Pays du Milieu. Ces expressions, plutôt métaphoriques de la perspective occidentale, sont signifiantes car même ici, on peut voir que la Corée fonctionnait comme un petit pays fascinant, une proie de grands royaumes voisins. Néanmoins, il est indéniable que l’impérialisme japonais a considérablement influencé les relations nippo-coréennes.

ill. 1. Le proverbe « Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos brisé » illustré en image dans le livre pour les enfants en Corée du Sud.

Aperçu historique

Historiquement, la Corée fut un seul pays jusqu’à la séparation permanente de la péninsule coréenne après la guerre civile (1950-1953). Elle se confronte à sa situation géopolitique depuis des siècles. Bien qu’elle reste une partie de la civilisation confucéenne et qu’elle partage de nombreuses traditions et coutumes avec la Chine et le Japon, les sinogrammes y compris, elle fut toujours la cible des aspirations impériales des ses voisins.

Les premiers contacts

Les premiers contacts historiques entre les peuples de la péninsule coréenne et l’archipel japonais datent de l’antiquité ce qui correspond avec l’époque Kofun (250-710) dans l’histoire du Japon et l’époque des Trois Royaumes (57 avant notre ère – 668 notre ère) dans la chronologie de la Corée. On parle de la présence politique de Yamato (l’ancien nom du Japon) à proximité des terrains où se trouve aujourd’hui la ville de Busan. Le Japon envoya aussi des renforts militaires à son allié de l’époque, c’est-à-dire le royaume de Baekje. Des attaques de pirates japonais se produisirent de façon épisodique.

Un événement important dans l’histoire des contacts entre les deux pays est la transmission du bouddhisme qui vint au Japon de la Corée au VIème siècle lors d’une mission diplomatique. Cette information est cruciale car l’un des éléments les plus importants pour la spiritualité japonaise traditionnelle a été introduit dans le pays par l’intermédiaire de la Corée.

À l’époque prémoderne

Au début de l’époque Joseon (1392-1910), les attaques des waegu (왜구 ; 倭寇 ; en japonais : 倭寇 wakō), donc les pirates japonais, s’arrêtèrent. Le XVème siècle fut une période plutôt tranquille et l’échange commercial fleurissait. Malgré les tourmentes locales comme sampo waeran (삼포왜란), l’incident des trois ports lors duquel les résidents japonais de Dongnae, Changwon et Ulsan déclenchèrent une révolte, les relations bilatérales restaient correctes. C’était uniquement la guerre d’Imjin (1592-1598), série des invasions japonaises sur la péninsule de Corée qui a laissé la première cicatrice dans l’histoire des contacts nippo-coréens et qui est devenue un précédent symbolique pour la future annexion en 1910. Bien que la Corée ait réussit à défendre sa souveraineté, le pays était en ruine. Le gouvernement perdit la confiance du peuple qui souffrit de la faim et la déstabilisation de l’État augmenta le nombre de criminels qui pillaient les campagnes et les villes.

ill. 2. Carte des attaques des pirates japonais sur la Chine et la Corée, XV/XVIème siècle

Au XVIIème siècle, le Japon appliqua le sakoku (鎖国 ; littéralement « fermeture du pays »), c’est-à-dire la politique isolationniste dont le but était d’isoler le pays de tous les contacts et toutes les influences extérieurs. La seule fenêtre sur le monde fut l’île de Dejima où les personnes autorisées pouvaient faire du commerce avec les étrangers, principalement les Néerlandais. C’était l’arrivée du commodore américain et ses troupes, Matthew Perry (1794-1858), qui mit fin à cette politique en 1854. Le Pays du Soleil Levant entra dans l’ère de l’industralisation et par conséquent, de l’occidentalisation. La Corée donc profita de la paix pendant quasiment trois siècles même si elle restait dans une relation partiellement vassale avec l’Empire chinois. C’était uniquement la dernière décennie du XIXèmè siècle qui annonça le début de la fin. En 1905, la Corée devint le protectorat japonais et ensuite en 1910, une partie intégrale de l’Empire du Japon.

ill. 3. Une photo de la grande porte Ouest de Séoul (돈의문 ; 敦義門 Donuimun) de 1904, prise à la veille de l’établissement du protectorat japonais en Corée (1905)

L’occupation japonaise (1910-1945)

Il est indéniable que la Corée a été une victime de l’impérialisme japonais. Cependant, il ne faut pas oublier que le pays était déjà affaibli bien avant l’annexion pour de raisons variées, parmi lesquelles la monarchie et l’aristocratie corrompues, la régression économique et les relations féodales. À partir du XIXème siècle, les intellectuels coréens progressifs s’élevaient contre l’esclavage et le statut pénible du cheonmin (천민 ; 賤民), classe sociale complètement marginalisée et perçue comme « moins humaine » par rapport aux autres. À la suite des réformes Gabo (갑오 개혁 ; 甲午改革 Gabo gaehyeok), effectuées entre 1894 et 1896, l’esclavage fut officiellement aboli, mais officieusement il fut encore pratiqué durant plusieurs années consécutives.

L’occupation japonaise a duré trente-cinq ans. Même si le pays a été modernisé (comme Taïwan en comparaison avec son état quand il était une province chinoise), c’était surtout une période d’exploitation économique et de la suprématie culturelle. La presse impériale propagea les idées racistes pour convaincre les Japonais de l’infériorité du peuple coréen. Les Coréens ne supportaient plus cette politique. En mars 1919, de nombreuses manifestations populaires, connues sous le nom du Mouvement du 1er mars 1919 (삼일 운동 ; 三一 運動 Samil Undong), ont eu lieu dans tout le pays donnant naissance au mouvement d’indépendance coréen. Elles ont été brutalement pacifiées par les troupes militaires. Bien que cet événement ait apporté certaine libéralisation de la politique coloniale, ce n’était qu’un semblant qui ont permis aux Japonais d’infiltrer les groupes de résistance de façon plus subtile mais toujours efficace.

Femmes de réconfort

Après le déclenchement de la guerre du Pacifique en 1941, la situation s’est aggravée. L’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire, ce sont les « femmes de réconfort » (en coréen : 위안부 wianbu ; en japonais : 慰安婦 ianfu), femmes forcées à la prostitution. Il s’agit des « stations de confort » ou encore des « centres de délassement » où les soldats japonais pouvaient « se détendre » après des durs combats. Même si les premierès institutions ont été fondées à la suite du massacre de Nankin (1937-1938) dans les pays conquis, c’étaient dans les années 1940 quand le problème apparut en Corée. Les femmes étaient violées et torturées de manière cruelle. La question restait un tabou jusqu’à la fin du XXème siècle quand les victimes ont réclamé un jugement des crimes de guerre.

Quant aux femmes de réconfort, il faudrait mentionner encore la stigmatisation qui a eu lieu en Corée du Sud après 1945. Les Coréennes avec cette expérience étaient parfois traitées comme les citoyennes de seconde zone ce qui pouvait être une conséquence du conservatisme néoconfucéen.

ill. 4. L’une des photos les plus connues qui présente des « femmes de réconfort », les années 1940 (?)

Relations bilatérales

En 1965, le République de Corée et le Japon ont signé le traité pour établir les relations diplomatiques officielles. Néanmoins, leurs relations bilatérales restent tendues jusqu’à présent. En coréen, il fonctionne même le terme de banil gamjeong (반일감정 ; 反日感情) qui désigne le (re)sentiment anti-japonais national. À noter que ce genre de sentiments exisent aussi dans d’autres pays de l’Asie de l’Est qui étaient les victimes de l’impérialisme japonais au XXème siècle, par exemple en Chine, à Singapour ou encore aux Philippines. De plus, les grandes manœuvres organisées par le Japon en 2015 pour la première fois après la Seconde Guerre mondiale, éveillent des mauvais souvenirs.

No Japan mouvement

En 2019, le mouvement No Japan a été établi dont le but était de boycotter les magasins japonais en Corée du Sud. C’était une réponse au conflit économique, appelé aussi la guerre commerciale entre la Corée du Sud et le Japon (en coréen : 한일 무역분쟁 Hanil muyeokbunjaeng ; en japonais : 日韓経済戦争 Nikkan bōeki funsō). D’après Séoul, le Japon a introduit des restrictions à l’exportation injustifiées pour trois substances chimiques, fondamentales dans la production des semi-conducteurs. En conséquence, la Corée du Sud a été retirée de la liste blanche, c’est-à-dire la liste de partenaires de confiance commerciaux. Tokyo à son tour, a annoncé que le décision était cruciale pour maintenir la sécurité nationale car la Corée avait commis certaines négligences. Le fond pour ces événements-là étaient encore une fois l’histoire : le gouvernement japonais a critiqué des nouvelles réclamations pour des dommages de guerre en disant que tout le problème avait été réglé par le traité de 1965. Le mouvement No Japan était tellement puissant que les marques telles que Toyota et Nissan ont rencontré la baisse de chiffre d’affaires de 30% au Pays du Matin Clair, et la marque de mode japonaise Uniqlo a dû considérablement réduire la vente sur le marché local.

ill. 5. Des bannières avec le logo de No Japan mouvement à Séoul, 2019. Il est écrit : 가지 않습니다 | 사지 않습니다 (Gaji anseumnida | Saji anseumnida) ce qui peut être traduit comme « On n(‘y) va pas. On n’achète pas. »

Cinq pommes de discorde

Dans le discours nippo-coréeen, on peut distinguer cinq questions principales qui posent toujours des tensions dans les relations bilatérales : 1) l’occupation japonaise comme exploitation coloniale, 2) les femmes de réconfort, 3) les manuels d’histoire révisionnistes japonais, 4) le sanctuaire Yasukuni de Tokyo, 5) le conflit territorial des rochers Liancourt, plus connus sous le nom de Dokdo (독도) vel Takeshima (竹島). Elles résonnent continuellement dans le conscience collective de la société sud-coréenne.

Les souvenirs de l’occupation

Ces questions sont souvent soulevées dans la littérature et le cinéma contemporains. À rappeler le roman de Kim Da-eun (김다은), Le Jardin Interdit (금지된 정원 Geumjidoen jeongwon, 2015) ou les séries Hymn of Death (사의 찬미 Saui chanmi, 2018) et Mr. Sunshine (미스터 션샤인 Miseuteo syeonsyain, 2018), très connues et disponibles d’ailleurs sur la plateforme Netflix.

Femmes de réconfort et manuels scolaires

Kōno Yōhei (河野洋平), ancien porte-parole du gouvernement japonais, a présenté en 1993 la déclaration dans laquelle les Japonais ont reconnu théoriquement qu’ils avaient contribué à l’esclavage sexuel lors de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, les controverses n’ont pas disparu et les réactions des conservateurs japonais étaient assez fortes. En 2000, les Japonais ont introduit de nouveaux manuels d’histoire scolaires qui présentaient une vision de l’histoire en faveur du Japon. Le massacre de Nankin a été surnommé « l’incident de Nankin » et la question des femmes forcées à la prostitution a été ignorée. Cela a provoqué des demonstrations anti-japonais en Chine et en Corée du Sud en 2005, accompagnées par la dévastation des magasins japonais et même des publicités des produits venant du même pays. Les Chinois et les Coréens réclamaient une révision des manuels.

Le sanctuaire Yasukuni

Le sanctuaire Yasukuni (靖国神社 Yasukuni jinja) est encore une autre source des tensions entre les voisins. Selon le shintoïsme, système de croyances autochtone japonais, chaque être vivant peut devenir une déité protectrice de sa famille ou son lieu d’origine après la mort en fonction de ses mérites. Par exemple, un soldat qui meurt pour sa patrie mérite tel statut. C’est pourquoi on rend hommage aux soldats japonais au sanctuaire Yasukuni à Tokyo, parmi lesquels Matsui Iwane (松井 石根, 1878-1948) responsable pour le massacre de Nankin, Tōjō Hideki (東條 英機, 1884-1948) et Itagaki Seishirō (板垣 征四郎, 1885-1948), considérés comme les principales nationalistes japonais et qui ont procédé à l’extermination des peuples dans les pays occupés. De plus, certains hommes politiques y rendent des visites officielles comme Koizumi Jun’ichirō (小泉 純一郎) en 2006 ou Abe Shinzō (安倍 晋三) en 2007 ce qui a provoqué des controverses.

ill. 6. Le sanctuaire Yasukuni à Tokyo

Le conflit territorial de Dokdo

Le problème des territoires contestés existent dans plusieurs pays de l’Asie de l’Est. À rappeler les îles Spratleys (Chine, Taïwan, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei), les îles Paracels (Chine, Taïwan, Vietnam), les îles Senkaku (Japon, Chine, Taïwan), les îles Kouriles (Japon, Russie) et enfin, les rochers Liancourt appelés en coréen Dokdo (독도) et Takeshima (竹島) en japonais. C’est un petit groupe d’îlots volcaniques, situés en mer de l’Est et contrôlés par la Corée du Sud. Cependant, ils sont revendiqués par le Japon.

ill. 7. Les rochers Liancourt, appelés Dokdo vel Takeshima, indiqués sur la carte

Le conflit suscite toujours de fortes émotions. En avril 2018, le Ministère des affaires étrangères du Japon a demandé de retirer un dessert du menu, préparé pour le sommet intercoréen entre le président de la République de Corée, Moon Jae-in (문재인 Mun Jae-in), et le dirigeant suprême de la République populaire démocratique de Corée, Kim Jong-un (김정은 Kim Jeong-eun). La source du trouble étaient… deux petits points sur la mousse de mango qui présentait la carte de la péninsule coréenne, donc les îles de Dokdo. Cet événement montre bien comment les détails jouent un rôle important dans la politique étangère. La carte n’est pas seulement une représentation conventionnelle du terrain mais elle exprime également le pouvoir symbolique qui stimulent ensuite les mesures politiques.

Dans le contexte des désaccords géographiques ou plutôt géopolitiques nippo-coréens, il faudrait mentionner encore la question de la mer de l’Est. La Corée du Sud utilise ce terme mais le Japon essaie d’imposer le nom de la mer du Japon. Le problème n’est toujours pas résolu.

ill. 8. Une page du Grand Atlas (2012) français qui utilise les deux noms : la mer de l’Est et la mer du Japon.

…ce que l’avenir leur réserve

Michael Booth a présenté dans son livre Three Tigers, One Mountain: A Journey Through the Bitter History and Current Conflicts of China, Korea, and Japan de 2020 une théorie des prisonniers de la géographie. On pourrait dire que les pays sont aussi les prisonniers de l’histoire et par excellence, du ressentiment historique. L’analyse des relations nippo-coréennes contemporaines prouve que la plupart des tensions et controverses restent enracinées dans les événements difficiles, voire tragiques de la première moitié du XXème siècle. La Corée du Sud se positionne dans une place de victime de l’impérialisme japonais. Le Japon à son tour, essaie d’effacer son image d’agresseur en disant que toutes les questions coloniales ont été déjà réglées par les traités.

Il est difficile d’estimer le niveau du trauma national qui fonctionne parfois dans la conscience collective pendant plusieurs générations. Chaque nation possède le droit de traverser ses expériences traumatiques et son ressentiment dans son rythme. Après tout, l’écho de l’histoire résonne toujours dans les eaux du détroit de Corée et il va continuer à résonner dans l’avenir proche.

Illustrations

  • ill. 1. Le proverbe « Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos brisé » illustré en image dans le livre pour les enfants en Corée du Sud.
  • ill. 2. Carte des attaques de pirates japonais sur la Chine et la Corée, XV/XVIème siècle
  • ill. 3. Une photo de la grande porte Ouest de Séoul (돈의문 ; 敦義門 Donuimun) de 1904, prise à la veille de l’établissement du protectorat japonais en Corée (1905)
  • ill. 4. L’une des photos les plus connues qui présente des « femmes de réconfort », les années 1940 (?)
  • ill. 5. Des bannières avec le logo de No Japan mouvement à Séoul, 2019. Il est écrit : 가지 않습니다 | 사지 않습니다 (Gaji anseumnida | Saji anseumnida) ce qui peut être traduit comme « On n(‘y) va pas. On n’achète pas. »
  • ill. 6. Le sanctuaire Yasukuni à Tokyo
  • ill. 7. Les rochers Liancourt, appelés Dokdo vel Takeshima, indiqués sur la carte
  • ill. 8. Une page du Grand Atlas (2012) français qui utilise les deux noms : la mer de l’Est et la mer du Japon.

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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