Sommaire
- Wonhan et wonhon : deux mots, deux ontologies
- Le han, matrice émotionnelle du wonhan
- Une généalogie d’État : le wonhan dans les annales du Joseon
- Le wonhon seolhwa, un genre narratif de la justice impossible
- Arang : anatomie d’un wonhon fondateur
- Hotel del Luna : le wonhan domestiqué par la fiction contemporaine
- Du gui au gwisin : situer le wonhan dans la cosmologie coréenne
- Conclusion : ce que le wonhan continue de dire
- Bibliographie
À propos de cet article — Cet article fait partie des recherches académiques menées par Planète Corée sur la réinterprétation de la spiritualité et des êtres surnaturels coréens dans les dramas sud-coréens contemporains. Pour aller plus loin, consultez nos articles sur la cosmologie coréenne, le panthéon folklorique coréen et les divinités coréennes.
Il existe, dans l’imaginaire coréen, une figure spectrale qui ne se contente pas de hanter : elle réclame. Le wonhan (원한 ; 怨恨), littéralement « rancune-ressentiment », désigne une âme qui garde un grief envers quelqu’un parmi les vivants. À la différence du fantôme occidental, condamné à l’errance silencieuse ou à la simple frayeur, le wonhan coréen porte une charge morale et juridique : il existe parce qu’une injustice n’a pas été réparée, et il agit trouble les récoltes, hante les rêves, apparaît aux nouveaux magistrats jusqu’à ce que cette réparation advienne.
Ce terme est couramment traduit en anglais par « vengeful ghost », car la plupart des wonhan que l’on retrouve dans les séries télévisées telles que Hotel del Luna (호텔 델루나 ; Hotel delluna) ou The Tale of Arang (아랑사또전 ; Arangsattojeon, également connue comme Arang and the Magistrate) veulent se venger de leurs malfaiteurs. Ces deux dramas seront analysés en détail dans la suite de cet article.
Il faut noter d’emblée un fait linguistique capital : le mot wonhan partage la syllabe han et, en partie, son hanja avec le concept coréen de han (한 ; 恨 ; en anglais : han), un sentiment, une émotion ou un état d’esprit qui se situe quelque part entre la tristesse, le regret, le chagrin et le ressentiment. Comprendre le wonhan exige donc de comprendre d’abord le han et de comprendre que les deux notions, bien qu’intimement liées, ne sont historiquement et conceptuellement pas identiques.
Cet article se propose une généalogie complète du wonhan : son inscription dans les annales d’État de la dynastie Joseon (朝鮮王朝實錄), sa fonction dans un genre narratif spécifique le wonhon seolhwa (원혼설화), son incarnation paradigmatique dans la légende d’Arang, et enfin sa réinterprétation contemporaine par la fiction télévisée. On y verra que le wonhan n’est pas un simple folklore pittoresque mais un véritable opérateur cosmologique qui a structuré, durant des siècles, la manière dont la société coréenne pensait la justice, le deuil et la responsabilité de l’État envers ses morts.
Wonhan et wonhon : deux mots, deux ontologies
La langue coréenne distingue, avec une précision que la traduction française tend à effacer, deux notions souvent confondues sous le terme générique de « fantôme vengeur ».
Wonhan (원한 ; 怨恨) : l’émotion-substance
Le wonhan (원한 ; 怨恨, parfois transcrit 寃恨) désigne le ressentiment lui-même une charge émotionnelle et morale laissée par une mort injuste, un grief non résolu. Il ne s’agit pas nécessairement d’un agent conscient : dans la pensée confucéenne de l’époque Joseon, le wonhan pouvait être conceptualisé comme une énergie perturbatrice (氣, gi) capable de troubler l’harmonie cosmique du yin et du yang, sans qu’on lui attribue pour autant une intentionnalité individuelle. C’est la distinction centrale qu’établit la chercheuse Yuri Kim, de l’Academic Center for K-Religions de l’Université Sogang, dans son étude consacrée aux rituels d’État du XVe siècle : le wonhan était un « cadre conceptuel partagé » par toutes les classes sociales du Joseon, des lettrés confucéens aux paysans, alors même que son traitement rituel divisait profondément l’élite et le peuple.
Wonhon (원혼) : l’esprit-agent
Le wonhon (원혼 ; 寃魂, aussi 冤魂), en revanche, désigne l’esprit lui-même l’âme dotée d’intentions, de mémoire et de capacité d’action, qui apparaît dans les rêves, prend une forme visible, parle. C’est cette dimension d’agentivité qui posait problème aux lettrés néo-confucéens du Joseon : reconnaître officiellement l’existence d’un wonhon revenait à valider une ontologie populaire, celle d’esprits autonomes capables d’intervenir dans le monde des vivants, que la cosmologie confucéenne orthodoxe refusait au profit d’explications systémiques et impersonnelles.
Le débat n’était donc pas tant sur la réalité de la souffrance des morts, largement acceptée que sur la nature ontologique de cette souffrance : simple déséquilibre énergétique (位置-based reasoning, ou raisonnement systémique) ou action délibérée d’un esprit pourvu d’une Theory of Mind (raisonnement intentionnel). Cette tension cognitive, désormais bien documentée par les sciences cognitives de la religion, explique en grande partie pourquoi les rituels d’État coréens ont historiquement préféré le terme wonhan (l’émotion, l’énergie) au terme wonhon (l’esprit agissant), même lorsque la pratique rituelle elle-même par la prière directement adressée aux défunts trahissait une anthropomorphisation de fait.
Tableau comparatif
| Terme | Hangeul ; Hanja | Nature | Statut dans le confucianisme d’État |
|---|---|---|---|
| Wonhan | 원한 ; 怨恨 (寃恨) | Émotion / énergie perturbatrice | Reconnu, intégré à la cosmologie du qi (氣) |
| Wonhon | 원혼 ; 寃魂 (冤魂) | Esprit agissant, conscient, intentionnel | Contesté, relégué aux croyances populaires (musok, 무속) |
Cette dualité conceptuelle rejoint plus largement la cosmologie spirituelle coréenne, où l’ensemble des entités surnaturelles décrite en détail dans notre article sur la cosmologie coréenne, s’organise autour du principe animiste du sin (신 ; 神), l’esprit ou la divinité qui anime toute chose.
Le han, matrice émotionnelle du wonhan
Une définition par accumulation
Le han (한 ; 恨 ; en anglais : han ou haan) est l’une des notions les plus discutées de la culture coréenne et l’une des plus difficiles à traduire. La sinologue et chercheuse en littérature coréano-américaine Sandra So Hee Chi Kim le décrit comme une émotion multidimensionnelle mêlant ressentiment non résolu, chagrin, douleur étouffée, colère contenue et, paradoxalement, un espoir latent. Le terme dérive du caractère sino-coréen hen (恨), qui signifie en chinois classique « haine » ou « regret », mais dont la charge sémantique s’est considérablement enrichie une fois absorbée dans la langue et la culture coréennes.
Han est un chagrin causé par une souffrance pesante, l’injustice ou la persécution une douleur sourde et persistante de l’âme. C’est un mélange de chagrin et de ressentiment vécus toute une vie, sans qu’aucun des deux ne domine l’autre.
Une controverse historiographique nécessaire
Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de présenter le han comme une essence intemporelle de l’âme coréenne sans mentionner le débat historiographique qui l’entoure. Plusieurs chercheurs contemporains, notamment relayés par l’encyclopédie collaborative anglophone, soulignent que « l’historicité du han dans la Corée prémoderne est contestée » et qu’« une culture nationale du han n’existait pas dans la Corée prémoderne ». Le concept contemporain du han comme trait national se serait en réalité cristallisé pendant l’occupation coloniale japonaise (1910-1945), en partie sous l’influence paradoxale du critique d’art japonais Yanagi Sōetsu, qui théorisa l’art coréen ancien comme une « beauté de la tristesse » une lecture orientaliste reprise et retournée en outil d’auto-affirmation identitaire par les intellectuels coréens du XXe siècle.
Cette mise en perspective ne nie pas la réalité affective du han pour des millions de Coréens contemporains, mais invite à la prudence académique : le han doit être traité comme une construction culturelle dynamique, façonnée notamment par les traumatismes historiques successifs invasions, colonisation, guerre de Corée, division de la péninsule plutôt que comme une fatalité métaphysique figée depuis l’aube des temps.
Han et jeong : un couple conceptuel
Le han ne fonctionne jamais isolément. Il est structurellement couplé à un autre concept central de l’affectivité coréenne, le jeong (정 ; 情), que nous avons déjà analysé dans notre article sur l’équilibre entre tradition et modernité en Corée du Sud. Le jeong, cette « fraternité des âmes » qui lie les individus sans justification rationnelle, est précisément ce qui, lorsqu’il est brisé par une mort injuste ou un abandon, engendre le han. Le philosophe Iljoon Park range ainsi le han (한/恨), le jeong (정/情) et le heung (흥/興, l’exaltation, la joie pure) parmi les trois grandes « émotions sociales coréennes », dont la dynamique d’équilibre constitue ce que la tradition esthétique coréenne nomme pungnyu (풍류 ; 風流).
Le wonhan, dans cette architecture conceptuelle, peut donc se comprendre comme la forme aiguë et localisée du han : alors que le han est diffus, parfois collectif, presque atmosphérique, le wonhan est ciblé il vise un responsable identifié (un meurtrier, une administration négligente, une injustice nommée) et appelle une résolution précise plutôt qu’une simple endurance.
Une généalogie d’État : le wonhan dans les annales du Joseon
« Le ressentiment d’une seule femme peut causer trois ans de sécheresse »
Cette formule, citée dans les Yeoje deungnok (厲祭謄錄, registres rituels conservés à l’Institut Kyujanggak d’études coréennes), est sans doute la plus célèbre expression du wonhan dans la culture lettrée du Joseon. Elle synthétise une cosmopolitique entière : le grief individuel d’une victime souvent une femme, socialement vulnérable et structurellement privée d’accès aux voies légales de réparation possède une puissance cosmique suffisante pour dérégler le climat, donc l’ordre du royaume tout entier.
L’historienne et chercheuse Yuri Kim a documenté, à partir des Annales de la dynastie Joseon (朝鮮王朝實錄, Joseon Wangjo Sillok) et des registres rituels d’État, une série de cas où des épidémies et des sécheresses furent explicitement attribuées au wonhan de morts mal ensevelis. Dès 1437, une épidémie dans la province du Hwanghae fut traitée par l’envoi de médecins et par la tenue du yeoje (厲祭), rituel d’État pour les esprits errants et sans sépulture. En 1442, on attribua la persistance du fléau aux ossements dispersés des victimes de guerre à Geukseong et Bongsan ; en 1673, le magistrat Yi Se-gwi, enquêtant sur une forteresse après la grande famine de 1670-1672, retrouva « cent six corps avec tête et torse intacts, et quarante-neuf ensembles de restes incomplets » un inventaire macabre qu’il interpréta comme la preuve matérielle d’un wonhan collectif ayant « blessé l’énergie harmonieuse du Ciel ».
Le yeoje (厲祭), rituel d’État pour les morts sans sépulture
Le yeoje (여제 ; 厲祭) constitue la réponse institutionnelle coréenne au wonhan. Calqué sur le rituel chinois Ji Lì (祭厲) des protocoles Hongwu de la dynastie Ming, il se distinguait des rites ancestraux ordinaires en ceci qu’il s’adressait collectivement aux esprits sans descendance ni sépulture (無祀鬼神, musa gwisin), plutôt qu’à des ancêtres familiaux nommés. Fait notable relevé par Yuri Kim : le yeoje employait des édits royaux (敎書, gyoseo) plutôt que les tablettes rituelles habituelles (祝版, chukpan), donnant au roi un rôle de père exhortant ses sujets défunts à la sérénité plutôt que celui d’un officiant s’adressant à des divinités.
Les rituels de l’année Sinmi (1451) : une crise théologique
Le cas le plus documenté de tension entre orthodoxie confucéenne et croyance populaire reste celui des rituels de l’année Sinmi (辛未), en 1451, à Geukseong un champ de bataille associé à la révolte des Turbans rouges (紅巾, Honggun). Le roi Munjong, confronté à une épidémie persistante dans le Hwanghae, proposa de combiner le yeoje confucéen et le suryukjae (水陸齋), rituel bouddhique d’apaisement des défunts. De jeunes lettrés confucéens du Bureau de l’Inspecteur général (司憲府, Saheonbu), menés par Hwang Bo-in et Jeong Chang-son, s’y opposèrent farouchement, qualifiant le suryukjae de pratique « hétérodoxe » (邪, sa) incompatible avec l’orthodoxie (正, jeong). Munjong imposa malgré tout sa décision, jugeant que le soulagement de la souffrance populaire primait sur la pureté doctrinale un épisode que Yuri Kim interprète comme la démonstration la plus claire de la coexistence forcée entre raisonnement intentionnel (l’esprit comme agent à apaiser) et raisonnement systémique (l’énergie cosmique à rééquilibrer) au sein même du rituel d’État.
Ces débats illustrent un mécanisme cognitif plus général, théorisé par les chercheurs en sciences cognitives de la religion à travers la notion de Hyperactive Agency Detection Device (HADD) et de Theory of Mind : même lorsqu’un discours officiel s’efforce de dépersonnaliser le malheur en le réduisant à une énergie abstraite, l’acte même de la prière qui s’adresse, qui implore, qui promet réintroduit inévitablement l’agentivité qu’il prétendait évacuer.
Le wonhon seolhwa, un genre narratif de la justice impossible
Le wonhon seolhwa (원혼설화 ; 寃魂說話, littéralement « récits-légendes d’esprits-rancune ») constitue un genre narratif folklorique à part entière dans la tradition orale coréenne. Contrairement à un simple récit d’épouvante, le wonhon seolhwa fonctionne comme une étude de cas sur la morale, l’équilibre cosmique et les limites de la justice humaine. La chercheuse en littérature classique coréenne Kang Jin-ok a notamment étudié les caractéristiques discursives de ces récits de « vœux inassouvis » (원혼설화의 담론적 성격 연구), tandis que Kwon Sun-kyung a analysé la manière dont certains wonhon féminins, une fois leurs griefs reconnus par une communauté, se trouvent déifiés transformés en divinités tutélaires locales (singyeokhwa, 신격화).
Une typologie des wonhon
Les wonhon seolhwa se répartissent traditionnellement en plusieurs catégories selon l’issue de leur grief :
| Type de résolution | Exemple | Caractéristique |
|---|---|---|
| Grief jamais résolu | Légende de Sondolmok (손돌목) | Le ressentiment se cristallise en phénomène naturel permanent (vents et froids meurtriers) |
| Grief reconnu par le rêve | Tradition d’Eunsan Byeolsindang (은산별신당) | L’esprit visite les rêves jusqu’à ce que ses rites soient accomplis, puis devient divinité protectrice |
| Grief résolu par l’enquête | Légende d’Arang (아랑) | Un magistrat courageux découvre la vérité et punit le coupable |
On retrouve ici un trait commun à l’ensemble du panthéon folklorique coréen : la perméabilité constante entre le statut d’esprit maléfique et celui de divinité tutélaire, selon que la communauté des vivants accomplit ou non son devoir rituel envers les morts.
Le wonhon comme stratégie rhétorique féminine
Un apport scientifique majeur sur le sujet vient de l’historienne Jisoo M. Kim, dont l’ouvrage The Emotions of Justice: Gender, Status, and Legal Performance in Choson Korea démontre que des femmes structurellement exclues des procédures judiciaires formelles employaient la rhétorique du wonhan comme une stratégie d’agentivité, leur permettant de participer indirectement à des procès dont le système patriarcal les écartait autrement. Le grief posthume devenait ainsi, paradoxalement, l’un des rares canaux par lesquels la voix féminine pouvait peser sur la justice institutionnelle ce qui éclaire pourquoi l’immense majorité des wonhon des légendes coréennes, de Janghwa et Hongryeon à Arang, sont des figures féminines.
Arang : anatomie d’un wonhon fondateur
La légende de Miryang
La légende d’Arang (아랑) constitue l’un des wonhon seolhwa les plus structurellement complets du folklore coréen, et l’un des plus représentatifs de la typologie « grief résolu par l’enquête » présentée plus haut. Selon la tradition rattachée à la région de Miryang (밀양), Arang était la fille d’un magistrat (부사, busa) de la ville sous la dynastie Joseon. Sa nourrice, corrompue, conspira avec un serviteur nommé Baekga (백가) pour l’attirer de nuit ; Arang résista à la tentative de viol et fut poignardée à mort pour son refus. Son père, croyant qu’elle s’était enfuie avec un inconnu déshonneur social majeur, démissionna de ses fonctions dans la honte.
Dès lors, chaque nouveau magistrat nommé à Miryang voyait l’esprit d’Arang lui apparaître pour réclamer justice provoquant systématiquement la mort de frayeur du fonctionnaire, au point que le poste devint injouvable. Ce n’est qu’avec l’arrivée d’un magistrat sans peur, Yi Sang-sa (이상사), qu’Arang put enfin obtenir réparation : Baekga fut démasqué et exécuté, et l’esprit cessa de troubler la ville. Un sanctuaire commémoratif, l’Aranggak (아랑각), se dresse encore aujourd’hui sur la colline de Yeongnamnu, à Miryang, témoignant de la transformation du wonhon en mémoire communautaire apaisée.
Structure actantielle du récit
La légende d’Arang condense, dans une économie narrative remarquable, l’ensemble des éléments structurants du wonhon seolhwa : la victime est socialement vulnérable (une jeune femme non mariée, ce qui la rapproche typologiquement du chonyo gwisin ; 처녀귀신, déjà décrit dans notre article consacré aux fantômes et créatures coréens) ; l’injustice est double (le crime lui-même, puis le mensonge social qui en travestit la nature, transformant une victime de meurtre en fugitive déshonorée) ; la résolution exige un agent humain courageux, capable de voir et de croire l’invisible. C’est précisément cette dernière fonction le magistrat-médiateur entre le monde des morts et celui des vivants qui sera reprise et amplifiée par l’adaptation télévisée de 2012.
The Tale of Arang / Arang and the Magistrate (아랑사또전, 2012) : la fiction comme exégèse
La série Arang and the Magistrate, diffusée sur MBC à partir du 15 août 2012, en vingt épisodes, opère une transformation fictionnelle riche de sens. Le personnage principal, Kim Eun-oh (interprété par Lee Joon-gi), possède depuis l’enfance la capacité de voir les fantômes un don qu’il dissimule et renie. Lorsqu’il rencontre l’esprit d’Arang (Shin Min-a), celle-ci a perdu la mémoire de sa propre mort : elle ne sait plus qui elle est, ni qui l’a tuée. Le drama déplace ainsi l’enjeu narratif classique « qui est le coupable ? », déjà connu du public familier de la légende vers un enjeu existentiel inédit : « qui suis-je ? ».
Cette réécriture insère également Arang dans une cosmologie bureaucratique étoffée, peuplée de faucheurs (jeoseung saja ; 저승사자, déjà présentés dans notre panorama des créatures fantastiques coréennes traditionnelles) et arbitrée par l’Empereur de Jade, qui joue le destin des mortels comme une partie de go. Le wonhon n’est plus seulement une anomalie locale à corriger par un magistrat courageux : il devient l’enjeu d’une politique cosmique entière, mettant en scène l’institution même qui gère la mort, plutôt que la seule administration humaine.
Hotel del Luna : le wonhan domestiqué par la fiction contemporaine
Une hôtellerie de l’entre-deux
Diffusée sur tvN du 13 juillet au 1er septembre 2019, Hotel del Luna (호텔 델루나) imagine un établissement hôtelier situé à Myeong-dong, au cœur de Séoul, accessible aux seuls fantômes en transit vers l’au-delà. Sa propriétaire, Jang Man-wol (interprétée par IU), porte elle-même la marque d’un wonhan ancestral : condamnée pour une faute qu’elle ne se souvient plus avoir commise, elle dirige l’hôtel depuis mille ans, dans l’attente d’une rédemption.
Les chercheurs Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre, dans leur ouvrage consacré aux séries coréennes, relèvent que Hotel del Luna pose des questions existentielles fondamentales que devient-on après la mort ? Quel héritage laisse une vie ? et déploie une dimension mythologique explicite : la rivière Samdo (삼도천, Samdocheon) y joue le rôle structurel du Styx occidental, tandis que la figure de Man-wol hérite des divinités féminines du chamanisme eurasien.
Le wonhan en série : une pédagogie du deuil
Ce qui distingue fondamentalement Hotel del Luna du modèle narratif classique du wonhon seolhwa, c’est sa structure épisodique : chaque client fantôme de l’hôtel porte son propre wonhan, résolu en un ou plusieurs épisodes avant son départ pour l’au-delà. On y trouve, par exemple, un ancien lettré de l’époque Joseon, injustement jugé pour ses écrits littéraires et devenu barman ; une gouvernante fantôme de deux cents ans, attendant que s’éteigne la lignée de la famille de son époux qui l’a tuée, elle et sa fille, à cause de superstitions liées à la naissance d’une fille plutôt que d’un garçon ; un soldat tué par son meilleur ami pendant la guerre de Corée, qui attend la mort de sa sœur aveugle pour partir avec elle vers l’au-delà.
Cette structure transforme le wonhan, traditionnellement source de terreur communautaire dans le wonhon seolhwa classique, en matériau thérapeutique sériel : chaque épisode fonctionne comme une parabole sur le travail de deuil, where la résolution du grief n’exige plus la sanction pénale d’un coupable (modèle Arang) mais la reconnaissance émotionnelle de la souffrance vécue un déplacement révélateur de l’évolution des sensibilités contemporaines sud-coréennes face à la mort et à la justice.
Du gui au gwisin : situer le wonhan dans la cosmologie coréenne
Le wonhon comme sous-catégorie du gwisin
Il importe de replacer le wonhan/wonhon dans l’architecture plus large des êtres surnaturels coréens. Le gwisin (귀신 ; 鬼神, où 鬼 signifie simplement « un fantôme » ou « un démon » et 神 signifie « une déité » ainsi qu’« une âme » ou « un esprit ») constitue la catégorie générique englobant l’ensemble des fantômes issus des défunts dans la cosmologie coréenne. Le wonhon en représente la sous-catégorie spécifiquement définie par la cause de la hantise : non pas l’absence de sépulture en général (ce qui caractérise plutôt les esprits dits musa gwisin, 無祀鬼神), mais l’injustice spécifiquement subie.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi certaines figures bien connues du panthéon folklorique coréen le chonyo gwisin (처녀귀신, fantôme vierge), le mul gwisin (물귀신, noyé) ou le mongdal gwisin (몽달귀신, équivalent masculin du fantôme vierge) se recoupent souvent avec la figure du wonhon sans s’y réduire entièrement : un mul gwisin peut errer simplement parce que son corps n’a jamais été retrouvé, sans qu’aucune injustice spécifique n’ait à être réparée, alors qu’un wonhon porte nécessairement la trace d’un tort identifiable.
Une cosmologie partagée avec la sphère sinisée
L’univers du wonhan, comme l’ensemble du folklore coréen, résulte d’une fusion entre éléments chamaniques sibériens, eschatologie et sotériologie bouddhistes, et cosmologie confucéenne d’origine chinoise. Le concept même de li (厲) esprit errant sans sépulture ni rite ancestral, dont dérive directement le rituel du yeoje coréen, fut réinterprété à l’époque Han chinoise à travers la synthèse confucéenne, taoïste, légiste et de l’École du yin-yang, notamment via la théorie de la résonance cosmique entre Ciel et humanité développée par Dong Zhongshu (董仲舒). Le wonhan coréen hérite donc directement de cette cosmopolitique sino-confucéenne, tout en la redéfinissant à travers ses propres pratiques rituelles le yeoje d’État, mais aussi des pratiques chamaniques locales d’apaisement (gut, 굿) qui échappaient largement au contrôle de la cour.
Conclusion : ce que le wonhan continue de dire
Le wonhan n’est ni un simple motif folklorique pittoresque ni une curiosité dramaturgique réservée aux séries fantastiques : il constitue, depuis l’époque Joseon jusqu’aux scénarios contemporains de la Hallyu, un véritable opérateur cosmologique et politique. Il a permis à une société rigidement hiérarchisée de nommer, sans toujours la résoudre, la souffrance de ses membres les plus vulnérables en particulier des femmes structurellement exclues des voies de justice formelles. Il a contraint l’État confucéen, en dépit de sa doctrine officiellement impersonnelle, à reconnaître dans la pratique rituelle elle-même l’agentivité des morts qu’il prétendait ne traiter que comme énergie abstraite.
Sa réinterprétation contemporaine, qu’il s’agisse de l’enquête héroïque d’Arang and the Magistrate ou de l’hôtellerie thérapeutique d’Hotel del Luna, révèle une transformation profonde dans la manière dont la Corée du Sud contemporaine pense le deuil : la résolution du grief n’exige plus nécessairement une sanction pénale, mais une reconnaissance émotionnelle, narrative, collective de la souffrance vécue. C’est peut-être là, au fond, la permanence la plus fidèle du wonhan à travers les siècles : la conviction, jamais démentie, qu’une douleur non reconnue ne disparaît pas elle attend.
Pour prolonger cette réflexion, on pourra consulter nos articles sur les divinités coréennes, sur les légendes urbaines coréennes contemporaines, ou encore notre analyse des créatures de la mythologie coréenne derrière KPop Demon Hunters, qui prolonge à sa manière, sous une forme musicale et grand public, cette même tension entre les morts et les vivants.
Notes et références
- Kim, Yuri. « Negotiating Wonhan: Cognitive Frameworks and Ritual Responses to Unresolved Grievances in Joseon Korea ». Religions, vol. 16, n°3, 2025, article 317. https://doi.org/10.3390/rel16030317.
- Ibid., section 2, « Cognitive Foundations of Wonhan: Two Modes of Religious Reasoning », s’appuyant notamment sur Barrett, Justin L. Why Would Anyone Believe in God? Lanham, AltaMira Press, 2004 ; et Kahneman, Daniel. Thinking, Fast and Slow. New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011.
- Kim, Sandra So Hee Chi. Citée et discutée in « Han (cultural) ». Wikipédia (en anglais), consulté en 2026.
- Traduction libre. Source originale : « A History of Emotions: Han 한 », blog de recherche en histoire des émotions, 2011.
- « Han (cultural) ». Wikipédia (en anglais), consulté en 2026 ; voir aussi l’essai critique : « Against ‘han’, or why Koreans are not defined by sadness ». Aeon, 2024.
- Voir notre article Planète Corée, « Entre la tradition et la modernité en Corée du Sud ».
- Park, Iljoon. « Korean Social Emotions: Han (한 恨), Heung (흥 興), and Jeong (정 情) ». In Chung, Edward Y. J. et Oh, Jea Sophia (dir.), Emotions in Korean Philosophy and Religion. Palgrave Macmillan, 2022, p. 235–255.
- « Even the wonhan of a single woman can cause three years of drought ». Cité in Kim, Yuri, op. cit., section 3.1, d’après les Yeoje Deungnok (厲祭謄錄), Institut Kyujanggak d’études coréennes, Université nationale de Séoul.
- Sejong Sillok, 1437/12/15 et 1438/3/2, cités in Kim, Yuri, op. cit.
- Yi, Se-gwi. Jegyeongsin Gigeun Yeoyeoksa Mu Sa Gwisin Giwu Mun [Prière pour la pluie pour les esprits des morts de famine et de peste sans rites commémoratifs, 1673]. In Yangwajip 養窩集, vol. 10. Cité in Kim, Yuri, op. cit.
- Kim, Yuri, op. cit., section 4.1, « Yeoje: The State Ritual Responses to Resentment in Joseon Society ».
- Munjong Sillok, 1451/9/5 et 1451/9/18-19, cités in Kim, Yuri, op. cit., section 3.2.
- Barrett, Justin L. « From Theory of Mind to Divine Minds ». Trends in Cognitive Sciences, vol. 15, 2011, p. 244–245 ; Schjoedt, Uffe et al. « Highly Religious Participants Recruit Areas of Social Cognition in Personal Prayer ». Social Cognitive and Affective Neuroscience, vol. 4, 2009, p. 199–207.
- « Wonhon Seolhwa: The Vengeful Spirits of Korean Folklore and the Philosophy of Justice They Embody ». KWAIDANOTE, 2025.
- Kang, Jin-ok. Wonhon Seolhwa ui Damnonjeok Seonggyeok Yeongu [Étude sur les caractéristiques discursives des récits de wonhon]. Gojeon Munhak Yeongu, vol. 22, 2002, p. 35–65 ; Kwon, Sun-kyung. Yeoseong Wonhon ui Jonjae Yangsang gwa Singyeokhwa ui Uimi [Caractéristiques et signification de la déification des fantômes féminins]. Minjok Munhwa Yeongu, vol. 65, 2014, p. 319–344.
- Kim, Jisoo M. The Emotions of Justice: Gender, Status, and Legal Performance in Choson Korea. Seattle, University of Washington Press, 2017.
- « Arang (Korean folklore) ». Wikipédia (en anglais), consulté en 2026 ; voir aussi « Arang and the Magistrate ». Wikipédia (en français).
- Cicchelli, Vincenzo et Octobre, Sylvie. Les k-dramas : ces séries qui font du bien. Cité in « Hotel del Luna ». Wikipédia (en français), consulté en 2026.
- « Hotel del Luna ». Drama Wiki (Fandom), consulté en 2026.
- Li, Zehou. Jungguk Godae Sasangsaron [Essais sur l’histoire de la pensée chinoise ancienne]. Traduit par Jeong Byeongseok. Séoul, Hangilsa, 2005, p. 285–312. Cité in Kim, Yuri, op. cit., section 2.3.
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