Légendes urbaines coréennes

Quelque part entre les stéréotypes, les rumerus, fake news et les légendes dites classiques, on retrouve les légendes urbaines. À premiere vue, ni vraies ni fausses, elles ne semblent qu’un autre moyen de boulverser, capter l’attention et inciter les gens à les diffuser de manière irréfléchie. Cependant, elles portent des informations importantes sur les sociétés contemporaines, entre autres la société sud-coréenne.

Qu’est-ce que légendes urbaines ?

Les légendes urbaines (en anglais : urban legends) sont des récits portant sur des évènements ou personnages fantastiques, des phénomènes paranormaux ou paradoxaux. Elles se caractérisent par une exagération des faits, parfois avec un côté humoristique voire absurde. Même si on trouve « des histoires incroyables » dans toutes traditions orales, les mythologies et les systèmes de croyances, le terme « légendes urbaines » s’applique plus pour les récits contemporains, transmis par l’intermédiare des nouvelles technologies. D’habitude, elles sont diffusées sous forme « des chaînes » dans les réseaux sociaux ou d’autres espaces d’activité virtuelle. Elles apparaissent spontanément, soudainement et elles n’ont pas d’auteur au sens propre du terme si on ne compte pas la personne qui a fait circuler le message.

La popularité des légendes urbaines correspond avec le développement du réseau internet, la messagerie instantanée et d’autres formes de communication rapide, précédé par l’époque des chaînes de message envoyées par SMS. Il s’agit donc des années 2000 quand l’internet a commencé à se propager progressivement pour « embrasser » à la fin toute la planète.

Folkloresque

Michael Dylan Foster, folkloriste américain et spécialiste du folklore japonais, a introduit le terme « folkloresque » aux études sur la culture populaire. En 2001, après la diffusion de l’anime Le Voyage de Chihiro (en anglais : Spirited Away ; en japonais : 千と千尋の神隠し Sen to Chihiro no Kamikakushi) de Miyazaki Hayao (宮崎駿), il a commencé à chercher un langage et des méthodes qui permettraient de décrire l’univers du film. Ensuite, dans ses livres Pandemonium and Parade: Japanese Monsters and the Culture of Yōkai (2008) et The Folkloresque: Reframing Folklore in a Popular Culture World (2015, coécrit), il a analysé le phénomène sous plusieurs angles pour montrer comment les éléments traditionnels sont repris et réinterprétes par la culture populaire.

Alors, la folkloresque dénote la situation dans laquelle les éléments folkloriques ou généralement traditionnels (par exemple, le contenu des légendes, les êtres surnaturels des croyances folkloriques, le décorum etc.) sont sortis de leur contexte original, modifiés et remis dans un autre contexte où ils obtiennent des nouvelles fonctions et une nouvelle symbolique. Elle crée ainsi le folklore moderne, adapté aux besoins de l’époque et son audience. C’est une réinterprétation et la recontextualisation permanente du folklore traditionnel. On peut donc constater que les légendes urbaines représentent la folkloresque.

Il existent aussi deux autres termes qui font référence au folklore moderne. Le premier est fakelore, plutôt péjoratif, introduit en 1950 par Richard Dorson, folkloriste et écrivain américain. Il critique toutes les imitations folkloriques contemporaines, étiquetées par le chercheur comme « le faux folklore ». Quant au deuxième, c’est Folklorismus, défini dans les années 1960 par deux ethnologues allemands, Hans Moser et Hermann Bausinger.

L’œuvre ouverte d’Umberto Eco

Selon la théorie de l’œuvre ouverte d’Umberto Eco (en italien : opera aperta), expliquée dans La Poétique de l’œuvre ouverte (1962), l’œuvre ou dans un sens plus large chaque texte, artéfact ou autre produit de la culture, une fois créé et mis en circulation, commence à vivre sa propre vie. Le créateur ne peut plus contrôler ni son œuvre ni la réception de son œuvre par le public. Ce concept sémiotique permet de comprendre la relation triangulaire auteur–œuvre–public (individuel et collectif).

En lien avec ce qui précède, les légendes urbaines s’inscrivent bien dans la théorie d’Umberto Eco. Contrairement aux œuvres qui sont protégées par le droit d’auteur ou reconnues comme éléments du patrimoine culturel d’un pays, elles vivent leur vie dans les espaces infinis d’internet et de la conscience collective.

En Corée du Sud

En coréen, on appelle les légendes urbaines dosi jeonseol (도시전설) où dosi (도시) signifie « la ville » et jeonseol (전설 ; 傳說) « récit / légende ». Les deux mots sont d’origine sino-coréenne donc ils ont leurs équivalents en hanja. Dans le cas de jeonseol, cette information est importante car sa version dans les caractères chinois (傳說) peut être traduit littéralement comme « (le discours) dit / raconté / transmis » et il dénote l’entité des contes folkloriques, transmit oralement de génération en génération. Alors, certaine liaison avec le folklore apparaît déjà au niveau lexical.

Si tu regardes trois fois, tu vas mourir

Vers l’année 2000, une image mystérieuse est apparue sous forme d’une chaîne dans les médias sud-coréens. Il s’agit d’une graphique qui présente une chase avec le miroir comme dossier de chaise, et une tête sortant du miroir. Personne ne savait d’où venait l’image. On disait que si quelqu’un avait ouvert trois le lien et a regardé le contenu trois fois, la tête serait sortie de l’image et aurait attaqué.

Au fil du temps, la graphique a été identifiée. C’était une œuvre d’un peintre polonais, Zdzisław Beksiński (1929-2005), reconnu au début comme un artiste russe. Les Coréens ont ultilisé le hangeul pour écrire son nom : 즈지스와프 벡신스키 Jeujiseuwapeu Beksinseuki. Dans la langue coréenne, l’image fonctionne sous le titre Si tu regardes trois fois, tu vas mourir (세 번 보면 죽는 [그림] Sebeon bomyeon jukneun [geurim]).

ill. 1. Si tu regardes trois fois, tu vas mourir (세 번 보면 죽는 [그림] Sebeon bomyeon jukneun [geurim], 2000), Zdzisław Beksiński

On retrouve la graphique aussi dans un webtoon sous le même titre, disponible en ligne.

2. Un extrait du webtoon Si tu regardes trois fois, tu vas mourir (세 번 보면 죽는 [그림] Sebeon bomyeon jukneun [geurim]) avec la graphique de Zdzisław Beksiński

La mort par ventilateur

L’une des légendes urbaines coréennes les plus connues et particulières, est la mort par ventilateur. Dans le pays où l’usage de la climatisation et des ventilateurs est nécessaire pour survivre le temps d’été, cette croyance paraît plus que surprenante. En coréen, le phénomène porte le nom de seonpunggi samangseol (선풍기 사망설) ce qui signifie littéralement « la rumeur sur la mort (par) ventilateur ».

Dans les années 2000, une rumeur s’est propagée au sujet des personnes mortes dans les chambres avec les ventilateurs allumés toute la nuit. Les causes de quelques décès étaient l’hypothermie, déshydratation ou généralement l’inconfort thermique et ses complications. Pourtant, certains Coréens ont identifié les ventilateurs, orienté vers les personnes dormant, comme cause contributive de décès. Il est dit qu’à la suite de cette angoisse, les ventilateurs vendus en Corée du Sud ont été équipés de minuteries pour garantir l’utilisation sécuritaire des produits et apaiser les clients.

ill. 3. L’une des images qu’on trouve lors de la requête sur la mort par ventilateur sur les sites web sud-coréens

Malédiction du mois de novembre

Dans l’industrie du divertissement, il existe sibilwol gwidan (11월 괴담 ; littéralement : « étrange histoire du mois de novembre »), une malédiction du mois de novembre. Selon cette légende urbaine, en novembre le nombre d’accidents, de décès (les suicides y compris) et de scandales augmente significativement. Il est dit que la malédiction attaque surtout les célébrités. Il s’agit des artistes comme chanteur Cha Jung-rak (차중락, 1942-1968), comique Seo Yeong-chum (서영춤, 1928-1986), chanteur Yu Jae-ha (유재하, 1962-1987) ou chanteur et musicien I Dong-won (이동원, 1951-2021) qui sont tous morts au mois de novembre.

La malédiction du mois de novembre est partiellement un équivalent sud-coréen du club des 27 en Occident, groupe d’artistes célèbres morts à l’âge de vingt-sept ans, parmi lesquels Jimi Hendrix, Janis Joplin ou encore Amy Winehouse.

ill. 4. Chanteur et musicien I Dong-won (이동원, 1951-2021), l’une « des victimes » de la malédiction du mois de novembre

D’autres curiosités

Parmi les legéndes urbaines coréennes, on trouve encore une rumeur sur le guseolnori (구설놀이), jeu de quatre coins, selon laquelle si quelqu’un regarde sur l’un de coins du plafond avant d’aller dormir, un fantôme va apparaître et il va tourmenter la personne. Il y a aussi les gundae gwidan (군대 괴담), des histoires sur les spectres des militaires, surtout ceux qui ont été tués lors de la guerre de Corée (1950-1953), ou encore une rumeur sur un… hélicoptère fantôme (귀신 헬리콥터 gwisin hellikobteo) qui n’était qu’un message chiffré concernant l’achat des organes, accompagné par un numéro de téléphone. Il est dit que le message a été diffusé sous forme d’un autocollant aux toilettes publiques…

ill. 5. Un autocollant où il est écrit : « 삽니다. 귀신 헬리콥터 고가매입. Sabnida. Gwisin hellikobteo gogamaeib. » Cela signifie : « J’achète. Hélicoptère fantôme, achat cher. »

La naissance et la diffuson des légendes urbaines sont des processus dynamiques, inarrêtables et infinis. Tant qu’il existent un collectif et des chaînes de communication, il y aura toujours une circulation des histoires incroyables. Ce besoin psychologique de choses étonnantes, de choses qui donnent des frissons malgré le caractère grotesque du contenu, est dans une certaine mesure une réminiscence atavique voire archétypique. Ne serait-ce qu’un reflet déformé de la pensée magique des premières communautés humaines sur la terre ?

Illustrations

  • ill. 1. Si tu regardes trois fois, tu vas mourir (세 번 보면 죽는 [그림] Sebeon bomyeon jukneun [geurim], 2000), Zdzisław Beksiński
  • ill. 2. Un extrait du webtoon Si tu regardes trois fois, tu vas mourir (세 번 보면 죽는 [그림] Sebeon bomyeon jukneun [geurim]) avec la graphique de Zdzisław Beksiński
  • ill. 3. L’une des images qu’on trouve lors de la requête sur la mort par ventilateur sur les sites web sud-coréens
  • ill. 4. Chanteur et musicien I Dong-won (이동원, 1951-2021), l’une « des victimes » de la malédiction du mois de novembre
  • ill. 5. Un autocollant où il est écrit : « 삽니다. 귀신 헬리콥터 고가매입. Sabnida. Gwisin hellikobteo gogamaeib. » Cela signifie : « J’achète. Hélicoptère fantôme et achat cher. »

Née en 1993, Polonaise. Diplômée d'une licence en cultures d'Extrême-Orient (Université Jagellon de Cracovie - Pologne, 2012-2015) et d'un master en Arts Libéraux (Université de Varsovie - Pologne, 2016-2018). Étudiante en master à la Faculté des Études Asiatiques à l'Université Jagellon de Cracovie depuis 2021. Fascinée par la civilisation confucéenne et par les interactions interculturelles. Collaboratrice avec Planète Corée depuis 2018.

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