Les hyangak jeongjae : danses natives coréennes

Au dernier jour du douzième mois lunaire, cinq danseurs masqués entrent dans la salle. Leurs masques sont couleur lie-de-vin, les dents blanches, les oreilles ornées d’étain, et chacun porte les couleurs d’un point cardinal, le cinquième celle du centre. Ils viennent chasser la maladie. Ce sont les hyangak jeongjae dans leur usage le plus ancien, celui de l’exorcisme de fin d’année.

Les hyangak jeongjae (향악정재 ; 鄕樂呈才) désignent le répertoire de danse de cour d’origine coréenne, par opposition aux pièces importées de Chine. Le mot hyangak signifie « musique du pays », et c’est précisément ce qui induit en erreur : il ne s’agit nullement de musique populaire ou folklorique, mais de musique de cour, aussi savante et aussi codifiée que l’autre, à ceci près qu’elle n’est pas venue d’ailleurs. À la différence des danses villageoises, qu’aucune institution ne consigne, les hyangak jeongjae possèdent des carnets chorégraphiques, des traités et un corps de professionnels.

Cet article se propose une lecture croisée des hyangak jeongjae : le contresens de rang que porte leur nom, leur généalogie de Cheoyong au Chunaengjeon, la typologie de leurs pièces majeures, et enfin leur seule inscription au patrimoine mondial. On y verra que la catégorie est plus jeune que les danses qu’elle range, et que le répertoire dit autochtone doit son existence même à la taxinomie chinoise dont il se distingue, comme le montre son pendant sur les tangak jeongjae venus de Chine.

Hyangak et musique populaire : un contresens de rang

Le premier malentendu porte sur le registre social. Le hyangak n’est pas la musique du peuple mais celle du palais, jouée sur des instruments coréens devant le souverain. La confusion vient du caractère 鄕, qui désigne le pays natal, la contrée, et que le français traduit volontiers par « terroir ». Or le mot ne dit rien du rang : il dit seulement que l’objet n’est pas importé.

Le second malentendu porte sur la chronologie. Le traité de musique du Goryeosa n’emploie pas le mot hyangak pour ses danses : il parle de sogak (속악), la musique commune, et distingue trois sections, aak, dangak et sogak. Le terme hyangak jeongjae n’apparaît qu’avec l’Akhak gwebeom de 1493. La catégorie est donc postérieure de plusieurs siècles aux pièces qu’elle réunit.

Le troisième point est le plus retors. La catégorie n’existe que par contraste : elle a été forgée pour désigner ce qui n’était pas chinois, dans un cadre taxinomique lui-même importé de Chine après l’unification par Silla. Le répertoire autochtone est un effet de la classification sinocentrée, non un donné antérieur à elle.

Planche du Wonhaeng eulmyo jeongni uigwe de 1795 représentant le Cheoyongmu
Le Cheoyongmu figuré dans le Wonhaeng eulmyo jeongni uigwe, protocole du banquet de 1795 (Wikimedia Commons, domaine public)

Une généalogie d’État : de Cheoyong au Chunaengjeon

Trois pièces de Goryeo, une dizaine dans l’Akhak gwebeom

Le Goryeosa ne retient que trois pièces au titre du sogak jeongjae, parmi lesquelles le Mugo (무고) et le Dongdong (동동). Le Mugo aurait été créé sous Goryeo par Yi Hon, alors en poste à Yeonghae, à partir d’un tambour taillé dans du bois flotté ; il en aurait lui-même enseigné les figures avant que la pièce n’entre au palais.

L’Akhak gwebeom de 1493 consacre son cinquième volume aux hyangak jeongjae en usage et en réunit une dizaine, dont l’Abak (아박), le Hyangbalmu (향발무), le Mugo, le Hakmu (학무) et le composite Hakyeonhwadae cheoyongmu hapseol, auxquels s’ajoutent les créations de l’ère Sejong, Botaepyeong, Jeongdaeeop et Bongnaeui.

Le lien entre texte et danse est vérifiable pièce par pièce, et c’est le critère le plus solide du répertoire. Le Mugo se chante sur le Jeongeupsa, chanson en coréen ; l’Abak s’adosse au Dongdong de Goryeo ; le Cheoyongmu se chante sur le Cheoyongga, dont nous avons décrit ailleurs la place dans la poésie de Silla. Des textes en chinois classique s’y ajouteront plus tard, ce qui affaiblit progressivement le critère linguistique.

La dernière grande expansion date de la régence du prince héritier Hyomyeong. Le Chunaengjeon (춘앵전) apparaît en 1828 : danse en solo, exécutée sur une natte fleurie de six pieds, comptant plus de vingt figures nommées, sur une musique qui va du lent au rapide. Le prince l’aurait conçue après avoir observé un rossignol au printemps.

Une controverse historiographique nécessaire

Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de présenter ce répertoire comme une tradition continue sans mentionner ce que son histoire administrative récente révèle. En 1971, l’État coréen classe le Hakmu comme bien culturel immatériel important sous le numéro 40, en s’appuyant sur une lignée de transmission qui passe par Han Seong-jun, danseur de tradition populaire, puis par Han Young-suk. En 1993, la désignation est redéfinie et rebaptisée Hakyeonhwadae hapseolmu, reconstituée à partir de l’Akhak gwebeom, avec Lee Heung-gu pour détenteur.

Autrement dit, sous un même numéro, l’État a changé d’objet protégé. Ce qui avait été classé en 1971 était une création scénique du XXe siècle issue de la danse populaire, non la forme de cour. L’aveu institutionnel est net, et il est daté. Kwon Hyunseok a montré combien la notion de wonhyeong, la « forme originelle » qui fonde tout le système coréen du patrimoine immatériel, résiste mal à l’examen ; Kim Sue In parle d’une « dichotomie irréconciliée » entre préservation et recréation.

Le Chunaengjeon concentre à lui seul toutes les tensions du répertoire. Il est classé hyangak, mais il est d’invention princière récente, accompagné en hyangdang gyoju, c’est-à-dire par les deux orchestres mêlés, et transmis au XXe siècle par une chaîne à peu près monofilaire. Cette mise en perspective ne nie pas la valeur du répertoire, mais invite à la prudence académique : la revendication d’une continuité depuis les Trois Royaumes repose sur des mentions de chants et de noms dans le Samguk sagi et le Samguk yusa, non sur des chorégraphies, et aucune source consultée ne documente une transmission gestuelle antérieure à 1493.

Danseuses de cour de Joseon exécutant un jeongjae, probablement le Gain jeonmokdan
Danseuses de cour exécutant un jeongjae de Joseon, probablement le Gain jeonmokdan (Wikimedia Commons, m-louis, CC BY 2.0)

Une typologie des pièces majeures

Le répertoire ne forme pas un bloc. Trois pièces suffisent à en montrer l’amplitude, du rituel apotropaïque au divertissement de banquet, et à faire apparaître que le critère d’« autochtonie » recouvre des objets sans commune mesure.

Tableau typologique des trois pièces de référence

PièceHangeulOrigine attribuéeTrait distinctif
Cheoyongmu처용무Silla, roi HeongangCinq masques, fonction d’exorcisme
Mugo무고Goryeo, Yi HonTambour central, chant en coréen
Chunaengjeon춘앵전Joseon, 1828, HyomyeongSolo sur natte fleurie, plus de vingt figures

Le tableau fait apparaître une amplitude de plus de neuf siècles entre la plus ancienne et la plus récente, et un écart de nature tout aussi grand : le Cheoyongmu chasse une maladie, le Chunaengjeon imite un oiseau. Le Cheoyongmu offre d’ailleurs le contre-exemple le plus net à l’idée d’autochtonie pure : danse à un seul exécutant sous Goryeo, il devient sous Joseon un obang cheoyongmu à cinq danseurs organisés selon la cosmologie chinoise des cinq orients. Une pièce classée native est ainsi restructurée par un cadre conceptuel importé, exactement à l’inverse du récit patrimonial. Sur les usages rituels de la danse en Corée, on se reportera à notre article sur les danses rituelles coréennes.

Cheoyongmu exécuté par cinq danseurs masqués, hyangak jeongjae inscrit à l UNESCO
Le Cheoyongmu, cinq danseurs masqués figurant les quatre orients et le centre (Wikimedia Commons, Sotiale, CC BY-SA 3.0)

Le Cheoyongmu, seul jeongjae inscrit à l’UNESCO

De tout le répertoire de cour, une seule pièce figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité : le Cheoyongmu, inscrit en 2009. Il avait été classé bien culturel immatériel important sous le numéro 39 en 1971. La notice de l’UNESCO en décrit le costume avec précision : masques lie-de-vin à dents blanches, boucles d’oreilles d’étain, colliers de perles de plomb, chapeau noir orné de deux pivoines et de sept pêches, et les cinq couleurs des quatre orients et du centre.

Cette inscription unique fait du Cheoyongmu le vecteur d’exportation quasi exclusif d’un répertoire qui en compte une cinquantaine. Le Centre national du gugak le programme régulièrement : il figurait au concert du Nouvel An du 23 janvier 2025 à la salle Yeakdang, interprété conjointement par la compagnie de danse et l’ensemble de musique de cour, aux côtés du Sujecheon et de danses de tambour.

Le contraste mérite d’être noté. Une danse d’exorcisme de fin d’année, née d’une légende de Silla, restructurée par une cosmologie chinoise sous Joseon, interrompue par la colonisation, reconstituée après-guerre, est devenue l’ambassadrice mondiale de la danse de cour coréenne. Sur les interprètes qui portent aujourd’hui ce répertoire, on lira notre présentation des artistes de la danse traditionnelle coréenne.

Conclusion : ce que les hyangak jeongjae continuent de dire

Les hyangak jeongjae ne sont ni la survivance intacte d’un fonds coréen préchinois ni une simple invention tardive de conservateurs : ils constituent une catégorie construite en creux, à partir de ce que le modèle importé n’avait pas, et remplie ensuite d’objets si divers qu’aucun critère unique ne les rassemble. Le chant en coréen s’affaiblit, l’accompagnement se mêle, la cosmologie se sinise, et il ne reste au bout du compte qu’un seul marqueur strictement positif : la prosternation devant le trône.

C’est peut-être là, au fond, ce que le répertoire dit le plus clairement. Ce qui fait une danse de cour n’est pas son origine, c’est la personne devant laquelle on s’incline.

Pour prolonger cette réflexion, on pourra consulter nos articles sur les danses de cour, entre tangak et hyangak, sur l’histoire et l’idéologie des danses de cour, et sur deux mille ans de danses traditionnelles coréennes.

Notes et références

  1. Centre national du gugak, notice encyclopédique « 향악정재 », pour l’absence de jukganja, la prosternation, l’apparition du terme dans l’Akhak gwebeom et la liste du volume 5.
  2. Ibid., notices « 무고 » et « 아박 », pour l’attribution du Mugo à Yi Hon, le chant Jeongeupsa, l’adossement de l’Abak au Dongdong, et l’interruption puis la restauration de la pièce après la guerre de Corée.
  3. « 처용무 », Encyclopédie de la culture coréenne, Academy of Korean Studies, notice E0055716, sur le passage d’un exécutant sous Goryeo à cinq sous Joseon et sur le cadre rituel du narye.
  4. « 춘앵전 », ibid., notice E0057982, pour la date de 1828, la natte fleurie et les figures nommées. La notice mêle année de règne et cycle sexagésimal ; 1828 est la datation la mieux étayée.
  5. « 학연화대합설무 », ibid., notice E0060894, pour la désignation de 1971 sous le nom Hakmu, la redéfinition de 1993 et la lignée Han Seong-jun puis Han Young-suk.
  6. Kwon, Hyunseok, op. cit., sur la notion de wonhyeong ; Kim, Sue In, op. cit., sur la dichotomie entre préservation et recréation.
  7. UNESCO, Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, dossier n° 00189, Cheoyongmu, inscription de 2009, décision 4.COM 13.64.
  8. Centre national du gugak, programme du concert du Nouvel An, 23 janvier 2025, salle Yeakdang.

Bibliographie

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