Wang Geon, 936 : le marchand devenu roi de Goryeo

Tous les pays ne portent pas le nom que leur ont donné leurs fondateurs. Ainsi la France doit-elle le sien à un peuple franc, l’Angleterre aux Angles, la Russie aux Varègues. La Corée, en revanche, doit son nom occidental à un royaume médiéval fondé par un fils de marchand. Ce royaume s’appelait Goryeo (고려 ; 高麗), et l’homme qui l’a créé se nommait Wang Geon (왕건 ; 王建). Dans cet article, nous vous proposons donc de suivre son parcours : d’abord l’échoppe familiale de Songak (송악 ; 松嶽), ensuite le trône d’une péninsule réunifiée, enfin le long héritage qu’il a laissé. Vous verrez qu’il n’a pas seulement gagné des batailles. En réalité, il a inventé une manière de gouverner.

Wang Geon naît en 877 et meurt en 943. Entre ces deux dates, il fonde en 918 une dynastie qui gouvernera la péninsule pendant près de cinq siècles. De plus, il met fin en 936 à la période de division connue sous le nom de Trois Royaumes tardifs. La postérité le connaît surtout sous son titre posthume, Taejo (태조 ; 太祖), c’est-à-dire « le grand fondateur ».

Songak, le berceau d’un marchand

Wang Geon voit le jour à Songak (송악 ; 松嶽), l’actuelle Kaesong (개성 ; 開城), au sein d’une famille de commerçants prospères. Or la nuance a son importance. En Asie orientale, les fondateurs de dynastie sortent d’ordinaire de l’aristocratie militaire ou terrienne ; lui, au contraire, vient du négoce maritime. Son père, Wang Ryung (왕륭 ; 王隆), avait notamment bâti des réseaux d’échange vers la Chine, et il en avait tiré fortune et influence locale.

Cette origine marchande a donc façonné sa vision du pouvoir. En effet, elle lui a donné une lecture des flux, des ports et des rapports de force économiques que l’aristocratie de Silla (신라 ; 新羅), enfermée dans ses privilèges de naissance, ne possédait pas. Par ailleurs, elle explique l’attention constante qu’il portera plus tard au commerce et à la fiscalité.

Les sources sur sa jeunesse restent minces. Toutefois, on admet généralement qu’il reçut une éducation composite, mêlant lettres confucéennes, culture bouddhique et savoir pratique des affaires. Ce mélange, précisément, annonce le syncrétisme qui caractérisera son règne.

Hubaekje et Taebong, la péninsule éclatée

Pour comprendre son ascension, il faut d’abord regarder l’état du pays. À la fin du IXe siècle, le royaume unifié de Silla (신라 ; 新羅), qui domine la péninsule depuis 668, se délite. Les luttes de faction minent l’aristocratie, la corruption gagne, les révoltes paysannes se multiplient. Dès lors, l’autorité centrale s’effrite.

Pourquoi Silla s’effondre

Le Samguk Sagi (삼국사기 ; 三國史記), plus ancienne chronique coréenne conservée, compilée en 1145, impute cet effondrement à une série de crises politiques et fiscales. En cause, notamment : le système des « rangs d’os », le golpum (골품 ; 骨品), qui réservait strictement les charges selon la naissance. Ajoutez-y ensuite une pression fiscale écrasante sur la paysannerie, destinée à entretenir le train de vie de la noblesse. Par conséquent, le royaume était mûr pour la sécession. Nous avons d’ailleurs consacré un article aux récits parallèles rassemblés dans le Samguk Yusa.

Deux rebelles, deux royaumes

Deux rébellions majeures aboutissent alors à ce que les historiens nomment les Trois Royaumes tardifs (후삼국 ; 後三國), en écho à la période des Trois Royaumes originels. Ainsi, en 892, Gyeon Hwon (견훤 ; 甄萱), ancien officier de Silla, fonde le Baekje tardif (후백제 ; 後百濟) dans le sud-ouest. Puis, en 901, un moine aristocrate nommé Gung Ye (궁예 ; 弓裔) établit au nord le Goguryeo tardif (후고구려 ; 後高句麗), qu’il rebaptisera Taebong (태봉 ; 泰封).

Carte des Trois Royaumes tardifs de Corée vers 915, montrant Silla, le Baekje tardif et Taebong
ill. 1. Les Trois Royaumes tardifs (후삼국 ; 後三國) vers 915 : Silla (신라 ; 新羅) au sud-est, le Baekje tardif (후백제 ; 後百濟) au sud-ouest, Taebong (태봉 ; 泰封) au nord. Restitution cartographique contemporaine.

C’est au service de Gung Ye que Wang Geon entre dans l’histoire documentée. Le Goryeosa (고려사 ; 高麗史), histoire officielle de la dynastie compilée en 1451, le montre gravissant rapidement les échelons grâce à ses talents militaires. En particulier, il commande sur mer comme sur terre et prend le port stratégique de Naju (나주 ; 羅州). Cette position lui donne donc l’expérience et surtout le réseau qui lui serviront ensuite.

Goryeo, l’héritage revendiqué de Goguryeo

L’ascension de Wang Geon tient d’abord à la chute de son maître. Chef charismatique et stratège réel, Gung Ye sombre peu à peu dans la mégalomanie. En effet, le Goryeosa rapporte qu’il se proclame bouddha vivant, prétend lire dans les esprits et fait exécuter officiers et proches sur de simples soupçons. Finalement, la terreur retourne son entourage contre lui.

En 918, plusieurs généraux organisent par conséquent un coup d’État. Les chroniques présentent Wang Geon comme réticent, poussé au trône par ses partisans. Il faut néanmoins lire cette réticence avec prudence : c’est un topos classique de l’historiographie dynastique, destiné à légitimer une prise de pouvoir. Une fois Gung Ye renversé, Wang Geon est proclamé roi et fonde un royaume qu’il nomme Goryeo (고려 ; 高麗), contraction de Goguryeo (고구려 ; 高句麗).

Ce choix de nom n’a rien d’anodin. En se réclamant de l’ancien royaume de Goguryeo, qui dominait le nord de la péninsule et une partie de la Mandchourie jusqu’au VIIe siècle, Wang Geon s’invente une généalogie. Autrement dit, faute d’ascendance royale, il se dote d’un ancêtre politique. Le procédé est habile ; de plus, il fonctionnera bien au-delà de son règne.

Il installe ensuite sa capitale à Songak, sa ville natale. D’une part, le site contrôle les routes entre le nord et le sud, ce qui satisfait la logistique. D’autre part, il regarde vers l’ancien territoire de Goguryeo, ce qui satisfait le symbole. Le palais royal, Manwoldae (만월대 ; 滿月臺), sera par la suite édifié au pied du mont Songak.

Peinture de Kim Hong-do représentant une assemblée lettrée sur le site du palais de Manwoldae
ill. 2. Assemblée lettrée sur le site de Manwoldae (만월대 ; 滿月臺), ancien palais royal de Goryeo à Kaesong, par Kim Hong-do (김홍도 ; 金弘道, 1745-v. 1806).
Vue de la ville de Kaesong en Corée du Nord, ancienne capitale Songak de la dynastie Goryeo, en 2018
ill. 3. Kaesong (개성 ; 開城), l’ancienne Songak (송악 ; 松嶽), capitale de Goryeo pendant près de cinq siècles. Photographie contemporaine, 2018.

Honin jeongchaek, gouverner par le mariage

Une fois son pouvoir consolidé au nord, Wang Geon entreprend l’unification. Le processus prendra près de deux décennies. De plus, il reposera autant sur la diplomatie que sur les armes.

La reddition de Silla

Le tournant vient de l’intérieur du camp adverse. En effet, en 935, Gyeon Hwon est déposé et emprisonné par son propre fils, Singeom (신검 ; 神劍), au terme d’une querelle de succession. Il s’évade ensuite et se réfugie auprès de Wang Geon, à qui il reconnaît la suzeraineté. Ainsi le fondateur du Baekje tardif finit-il conseiller de son ennemi.

La même année, le dernier roi de Silla, Gyeongsun (경순 ; 敬順), abdique volontairement en sa faveur. Une dynastie millénaire s’éteint donc sans bataille. En échange de sa soumission, Gyeongsun reçoit néanmoins un titre princier, des terres considérables et une épouse issue de la maison royale de Goryeo. Autrement dit, le message adressé aux élites vaincues est limpide : la reddition paie mieux que la résistance.

Restait le Baekje tardif. Puis, en 936, à Iljicheon (일리천 ; 一利川), l’armée de Goryeo écrase les forces de Singeom. L’unification est enfin achevée. Notons toutefois une nuance chronologique souvent brouillée : Silla se soumet en 935, tandis que la péninsule n’est réellement réunifiée qu’en 936. Nous avons d’ailleurs replacé cet affrontement parmi les grandes batailles de l’histoire coréenne.

29 mariages, une noblesse

L’unification ne fut cependant pas que territoriale. Wang Geon s’employa en effet à absorber les élites des royaumes vaincus plutôt qu’à les éliminer. Par exemple, il distribua terres et titres aux aristocrates de Silla et du Baekje tardif ralliés, fabriquant ainsi une noblesse unifiée à partir de trois noblesses rivales.

Son instrument le plus efficace fut toutefois matrimonial. Wang Geon épousa des femmes issues des principales familles des trois royaumes : le Goryeosa lui prête six reines et vingt-trois concubines, vingt-cinq fils et neuf filles. Chaque mariage scellait donc une alliance régionale. Certes, le procédé stabilisa le royaume à court terme. En revanche, il eut un revers : la multiplication des lignages princiers nourrira, après sa mort, de violentes crises de succession.

Portrait peint de Wang Geon, roi Taejo, exposé au temple de Gaetaesa
ill. 4. Portrait de Wang Geon exposé au temple de Gaetaesa (개태사 ; 開泰寺), fondé par le roi en 936 pour commémorer l’unification. Reproduction moderne, photographiée en 2025.

Gongjeon, la terre et l’impôt

Le règne fut ensuite marqué par des réformes destinées à consolider le centre sans brutaliser les périphéries. Wang Geon conserva ainsi de nombreuses institutions de Silla, tout en s’inspirant du modèle Tang. De plus, il mit en place une administration centrale articulée autour de chancelleries et de ministères, structure qui traversera la dynastie.

Ouvrir les charges au mérite

L’innovation la plus significative concerne l’accès aux fonctions. Là où le golpum de Silla verrouillait les hautes charges par la naissance, Wang Geon ouvrit davantage l’administration au mérite. En effet, un homme d’origine marchande devenu roi pouvait difficilement défendre l’hérédité stricte des offices.

Sur le plan fiscal, il allégea par ailleurs la charge pesant sur la paysannerie. Il avait en effet retenu la leçon : c’est l’impôt excessif qui avait fait tomber Silla. Ensuite, il encouragea le commerce intérieur et extérieur, terrain qu’il connaissait mieux que quiconque. Sous son règne, Goryeo développa donc des échanges nourris avec la Chine et le Japon, tandis que l’usage de la monnaie coréenne s’étendait progressivement.

Sa politique foncière combinait enfin deux logiques. D’un côté, il redistribuait des terres à ses partisans, créant une classe de propriétaires liés à la dynastie. De l’autre, il maintenait un domaine public, le gongjeon (공전 ; 公田), dont les revenus alimentaient directement le trésor. Récompenser sans se ruiner : cet équilibre restera par conséquent un problème central de Goryeo.

Vase céladon en forme de melon de la dynastie Goryeo, conservé au Musée national de Corée
ill. 5. Bouteille céladon en forme de melon (청자 참외 모양 병), dynastie Goryeo, XIIe siècle. Trésor national n° 94, Musée national de Corée, Séoul.

Pungsu et bouddhisme, la géographie du sacré

La vision religieuse de Wang Geon relève d’un syncrétisme pragmatique. Bouddhiste de conviction, il soutient également le confucianisme comme philosophie de gouvernement et respecte les pratiques chamaniques héritées. Rien de contradictoire à ses yeux, car chaque tradition remplit une fonction distincte.

Le bouddhisme comme instrument d’État

Le bouddhisme n’est pas formellement religion d’État ; néanmoins, il occupe une position dominante. Selon Jongmyung Kim, Wang Geon l’aborde moins par la doctrine que par ses effets : ainsi la rétribution karmique et le rituel lui servent-ils de moyens de gouvernement. Par exemple, il fait édifier dix temples dans la capitale et attribue explicitement son succès à la protection des bouddhas.

« Le succès de la grande entreprise de fondation de notre dynastie est entièrement dû aux pouvoirs protecteurs des nombreux bouddhas. Nous devons donc construire des temples pour les écoles Son et Kyo et y nommer des abbés, afin qu’ils puissent accomplir les cérémonies appropriées et cultiver eux-mêmes la voie. » — cité dans Portal, 2000, p. 81.

Ce programme religieux aura par la suite une descendance considérable. C’est en effet de lui que procèdent la floraison de la peinture bouddhique de Goryeo et l’immense entreprise de gravure du Tripitaka Koreana. Aujourd’hui encore, la fête de l’anniversaire de Bouddha perpétue cette tradition.

Peinture bouddhique coréenne de la dynastie Goryeo, datée d'environ 1300
ill. 6. Peinture bouddhique de la dynastie Goryeo, vers 1300. Le bouddhisme, que Wang Geon place au fondement de son royaume, connaît sous Goryeo son âge d’or pictural.

Parallèlement, il encourage l’étude des classiques confucéens et fonde des écoles. Cette double architecture deviendra donc la signature de Goryeo : le bouddhisme pour le salut et la légitimité, le confucianisme pour l’administration. Elle ne s’inversera qu’avec l’avènement de Joseon (조선 ; 朝鮮), sous l’impulsion de lettrés comme Jeong Do-jeon (정도전 ; 鄭道傳).

Transcription du Sûtra Avatamsaka à l'or et à l'argent sur papier indigo, Goryeo, 1334
ill. 7. Transcription du Sûtra Avatamsaka (화엄경 ; 華嚴經), volume 34, à l’or et à l’argent sur papier indigo, dynastie Goryeo, 1334. Commande d’An Sae-han.

Choisir les lieux avant de bâtir

Wang Geon reste enfin profondément marqué par le pungsu (풍수 ; 風水), la géomancie coréenne. Ainsi tient-il pour décisif le choix de sites favorables, pour les capitales comme pour les temples. Cette conviction commande donc l’installation à Songak et l’emplacement de nombreux sanctuaires. En outre, elle explique l’attention constante qu’il porte à Pyongyang (평양 ; 平壤). Quant au chamanisme, il n’est jamais combattu : au contraire, il est intégré au calendrier rituel du royaume.

Les Khitan, l’ennemi du nord

La diplomatie de Wang Geon tient sur une ligne de crête : affirmer l’indépendance de Goryeo sans provoquer ses voisins. La Chine traverse alors la période troublée des Cinq Dynasties et Dix Royaumes. Malgré cette instabilité, il recherche une reconnaissance formelle, qu’il obtient en 932 des Tang postérieurs.

Cette reconnaissance ne vaut cependant pas soumission. Comme le montre Remco Breuker, Wang Geon accepte les titres chinois tout en gouvernant selon ses propres termes ; de plus, son administration emploie à l’intérieur un vocabulaire impérial. Autrement dit, Goryeo se pense royaume tributaire à l’extérieur et empire à l’intérieur.

Balhae (발해 ; 渤海), la blessure fondatrice

Avec les Khitan (契丹), en revanche, la rupture est nette. Ce peuple proto-mongol, fondateur de la dynastie Liao, détruit en effet le royaume de Balhae (발해 ; 渤海) en 926, héritier de Goguryeo. Par conséquent, des milliers de réfugiés affluent vers Goryeo. Parmi eux figure notamment le prince héritier Dae Gwang-hyeon (대광현 ; 大光顯), accueilli en 934 et intégré à la famille royale. Dès lors, l’hostilité devient structurelle.

Carte du royaume de Balhae et de ses voisins avant sa destruction par les Khitan en 926
ill. 8. Le royaume de Balhae (발해 ; 渤海), héritier de Goguryeo, détruit par les Khitan en 926. Restitution cartographique contemporaine.
Peinture représentant un campement khitan, copie du XVe siècle des rouleaux de Wen-chi
ill. 9. Campement khitan (契丹), peinture chinoise du début du XVe siècle copiée d’après les rouleaux de Wen-chi (XIIe siècle). Metropolitan Museum of Art, New York.

L’affaire des cinquante chameaux

L’épisode le plus fameux date de 942. Les Khitan envoient alors une ambassade accompagnée de cinquante chameaux en présent. Or Wang Geon exile les émissaires sur une île et laisse les bêtes mourir de faim sous un pont de Kaesong ; le lieu en gardera d’ailleurs le nom de Manbugyo (만부교 ; 萬夫橋). Le geste est brutal, mais parfaitement calculé : en somme, il signifie qu’aucun accommodement n’est possible avec les destructeurs de Balhae.

En conséquence, il renforce les défenses septentrionales et accorde à Pyongyang un statut de seconde capitale. Ses successeurs poursuivront cette politique et bâtiront ensuite une muraille à la frontière nord. Par ailleurs, Wang Geon étend son influence vers le sud en soumettant Tamna (탐라 ; 耽羅), l’actuelle île de Jeju (제주 ; 濟州) — réflexe de marchand maritime autant que de souverain.

Sip Hunyo, les Dix Injonctions

Le legs le plus durable de Wang Geon tient enfin en un texte bref : les Dix Injonctions, Sip Hunyo (십훈요 ; 十訓要), qu’il aurait formulées peu avant sa mort en 943 à l’intention de ses successeurs. Une réserve s’impose toutefois d’emblée. En effet, plusieurs historiens estiment que le document a pu être compilé, voire remanié, au siècle suivant. Il n’en reste pas moins le condensé le plus fidèle de sa doctrine politique.

  1. Fonder l’État sur le bouddhisme et honorer les traditions Seon et Kyo.
  2. Ne bâtir de nouveaux temples que conformément aux principes pungsu du moine Doseon (도선 ; 道詵).
  3. Assurer la succession par le fils aîné ; s’il est indigne, choisir le suivant.
  4. Suivre le modèle des Tang et ne jamais imiter les Khitan.
  5. Tenir Pyongyang pour un site vital et s’y rendre régulièrement.
  6. Maintenir les festivals du Palgwanhoe (팔관회 ; 八關會) et du Yeondeunghoe (연등회 ; 燃燈會).
  7. Gouverner avec équité, écouter les conseils et ne pas surtaxer le peuple.
  8. Se méfier des populations du sud-ouest et les écarter des charges élevées.
  9. Proscrire le favoritisme, payer justement et prendre soin de l’armée.
  10. Étudier les anciens rois de Chine et retenir la devise « pas de complaisance ».

Ce que ces maximes révèlent

Ces injonctions dessinent donc une doctrine cohérente. Premièrement, elles fondent le royaume sur le bouddhisme tout en confiant la gouvernance au confucianisme. Deuxièmement, elles inscrivent la géomancie au cœur de la décision politique. Ensuite, elles fixent une règle de succession destinée à prévenir les conflits — sans grand succès, on l’a vu. Enfin, elles tracent une orientation diplomatique claire, tournée vers la Chine et fermée aux Khitan.

La huitième injonction mérite néanmoins qu’on s’y arrête. En mettant en garde contre les hommes du sud-ouest, c’est-à-dire de l’ancien territoire de Baekje, Wang Geon avoue que l’unification territoriale n’a pas produit l’unification des cœurs. Certains historiens y voient d’ailleurs une interpolation tardive ; d’autres, en revanche, l’aveu lucide d’une fracture régionale que la Corée contemporaine n’a pas entièrement refermée.

Planche xylographique du Tripitaka Koreana conservée au temple de Haeinsa
ill. 10. Planche xylographique du Tripitaka Koreana (팔만대장경 ; 八萬大藏經), dynastie Goryeo, XIIIe siècle. Temple de Haeinsa (해인사 ; 海印寺), Hapcheon (합천 ; 陜川).

Un nom devenu celui d’un pays

L’héritage de Wang Geon déborde très largement son règne. Ainsi la dynastie qu’il fonde tiendra-t-elle jusqu’en 1392, soit près de cinq siècles. De plus, elle léguera à la Corée un cadre politique, religieux et artistique durable. Notre chronologie de la Corée permet d’ailleurs de situer cette séquence dans la longue durée.

Des institutions qui tiennent

Sur le plan politique, il a inventé un compromis : des institutions d’inspiration chinoise, mais adaptées aux rapports de force locaux. Son fils Hyejong (혜종 ; 惠宗) lui succède ainsi sans guerre ouverte, même si les décennies suivantes seront agitées. L’architecture administrative, en revanche, tient bon.

Sur le plan culturel, le bilan est encore plus net. En effet, le soutien qu’il apporte au bouddhisme ouvre l’âge d’or de cette religion en Corée. Par ailleurs, les temples qu’il fonde deviennent des foyers de savoir. Enfin, le céladon, la peinture bouddhique et l’imprimerie xylographique de Goryeo comptent parmi les sommets de l’art d’Asie orientale.

Mais son legs le plus quotidien est aussi le plus discret : le nom. Goryeo, transmis par les marchands arabes et persans puis par les Européens, a en effet donné « Corée », « Korea », « Corea ». Autrement dit, chaque fois que le pays est nommé dans une langue occidentale, c’est le choix politique d’un souverain du Xe siècle qui se prolonge.

Wang Geon repose enfin au tombeau de Hyeonneung (현릉 ; 顯陵), près de Kaesong. C’est précisément à proximité de ce site qu’a été mise au jour la statue de bronze qui ouvre cet article — l’une des très rares représentations d’époque d’un roi coréen parvenues jusqu’à nous.

Taejo Wang Geon, le fondateur à l’écran

Un dernier détour s’impose, car Wang Geon n’appartient pas qu’aux historiens. Ainsi, entre 2000 et 2002, la chaîne KBS lui consacre Taejo Wang Geon (태조 왕건), un sageuk (사극) de deux cents épisodes. La série atteint des taux d’audience considérables ; par conséquent, elle réinstalle le personnage dans l’imaginaire sud-coréen contemporain.

Elle illustre bien ce que le drame historique fait à l’histoire. En effet, elle amplifie les rivalités entre Wang Geon, Gung Ye et Gyeon Hwon, romance les alliances matrimoniales et prête au fondateur une psychologie que les chroniques ne documentent pas. En revanche, elle a popularisé auprès du grand public une période auparavant réservée aux manuels. Les costumes du sageuk y jouent d’ailleurs un rôle de premier plan dans la reconstitution de la cour de Goryeo.

Il faut donc lire ces fictions pour ce qu’elles sont : non des sources, mais des indices de la place qu’un pays accorde à ses fondateurs. En Corée du Sud, Wang Geon reste ainsi la figure de l’unificateur — ce qui, dans une péninsule divisée, n’a rien d’un détail.

Que reste-t-il de Wang Geon ?

Résumons. Un fils de marchand né en 877 à Songak devient général, puis roi en 918, enfin unificateur en 936. Ensuite, il gouverne par le mariage plus que par le glaive, allège l’impôt et ouvre l’administration. De plus, il protège les moines sans se soumettre à eux, accueille les réfugiés de Balhae et humilie les ambassadeurs khitan. Il laisse enfin dix maximes et un nom qui deviendra celui d’un pays.

Reste une question, et elle n’est pas seulement historique. Wang Geon a en effet réussi l’unification par la cooptation des vaincus, non par leur écrasement — une méthode rare dans l’Asie de son temps. Pourtant, sa huitième injonction trahit une défiance régionale qu’il n’a jamais surmontée. Faut-il alors voir en lui le modèle d’une réconciliation réussie, ou bien le témoin de ses limites ? Dans une péninsule aujourd’hui coupée en deux, et dont le tombeau du fondateur se trouve du côté nord de la ligne, la question reste ouverte.

Pour aller plus loin

Bibliographie

  • BREUKER, Remco E. « Koryŏ as an Independent Realm: The Emperor’s Clothes? ». Korean Studies, vol. 27, 2003, p. 48-84.
  • KIM, Jongmyung. « King Taejo’s Buddhist View and Statecraft in Tenth-Century Korea ». The Review of Korean Studies, vol. 13, n° 4, 2010, p. 189-215. DOI : 10.25024/review.2010.13.4.008.
  • KIM, Djun Kil. The History of Korea. 2e édition. Westport : Greenwood Press, 2014, 248 p.
  • PORTAL, Jane. Korea: Art and Archaeology. Londres : British Museum Press, 2000, 240 p.
  • PRATT, Keith. Korea: A Historical and Cultural Dictionary. Richmond : Curzon Press, 2006, 568 p.
  • SETH, Michael J. A History of Korea: From Antiquity to the Present. Lanham : Rowman & Littlefield, 2010, 552 p.
  • Goryeosa (고려사 ; 高麗史) [Histoire de Goryeo]. Compilé par Kim Jong-seo et al., 1451. Séoul : Sinseowon, 1991.
  • Samguk Sagi (삼국사기 ; 三國史記) [Histoire des Trois Royaumes]. Compilé par Kim Bu-sik, 1145. Séoul : Euryu Munhwasa, 1986.
  • WORLD HISTORY ENCYCLOPEDIA. « Taejo of Goryeo ». En ligne, 2016.

Illustrations

  • Image liminaire : statue de bronze de Wang Geon (왕건 ; 王建), 951. Musée central d’histoire de Corée, Pyongyang. Source d’époque. Wikimedia Commons, licence Attribution. Crédit : Korea Cultural Heritage Policy Research Institute (한국문화유산정책연구소).
  • ill. 1. Les Trois Royaumes tardifs (후삼국 ; 後三國) vers 915. Restitution cartographique contemporaine. Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0. Crédit : Evawen.
  • ill. 2. Assemblée lettrée sur le site de Manwoldae (만월대 ; 滿月臺), par Kim Hong-do (김홍도 ; 金弘道, 1745-v. 1806). Source ancienne. Wikimedia Commons, domaine public.
  • ill. 3. Kaesong (개성 ; 開城), ancienne Songak. Photographie contemporaine, 2018. Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Crédit : Christophe95.
  • ill. 4. Portrait de Wang Geon au temple de Gaetaesa (개태사 ; 開泰寺). Reproduction moderne, photographiée en 2025. Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Crédit : Ebadollah.
  • ill. 5. Bouteille céladon en forme de melon (청자 참외 모양 병), XIIe siècle, Trésor national n° 94. Musée national de Corée, Séoul. Source d’époque. Wikimedia Commons, licence KOGL Type 1. Crédit : National Museum of Korea.
  • ill. 6. Peinture bouddhique de la dynastie Goryeo, vers 1300. Source d’époque. Wikimedia Commons, domaine public. Artiste anonyme.
  • ill. 7. Transcription du Sûtra Avatamsaka (화엄경 ; 華嚴經), volume 34, or et argent sur papier indigo, 1334. Source d’époque. Wikimedia Commons, domaine public. Commande d’An Sae-han.
  • ill. 8. Le royaume de Balhae (발해 ; 渤海) avant 926. Restitution cartographique contemporaine. Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0. Crédit : SY.
  • ill. 9. Campement khitan (契丹), copie du début du XVe siècle d’après les rouleaux de Wen-chi. Metropolitan Museum of Art, New York. Source ancienne. Wikimedia Commons, domaine public.
  • ill. 10. Planche xylographique du Tripitaka Koreana (팔만대장경 ; 八萬大藏經), XIIIe siècle. Temple de Haeinsa (해인사 ; 海印寺). Artefact d’époque photographié. Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0. Crédit : Steve46814.

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